LA FABRIQUE DES MÉTIERS : 84. CAUSEUR CULTE

Rôle de la production de la parole dans la retranscription audio | Authôt

Le causeur culte a proféré deux ou trois bonnes paroles dans sa vie. Mais quelles paroles! Depuis, il baragouine. Comme nous tous.

S’il n’arrive plus à en produire, c’est que le temps, les circonstances ne lui sont plus favorables et cette conditionnalité de son génie est ce qui rend l’auteur culte accessible, sympathique aux yeux des sans-dents de l’expression, contrairement au grand causeur sur lequel les circonstances n’agissent pas et, qui paraît, lui, inabordable, tel un demi-dieu du verbe posé en évidence sur le socle du langage.

Le causeur culte n’est pas un orateur, il peut difficilement articuler deux mots, une proposition sensée. S’il proférait de belles phrases, on l’accuserait vite d’être un phraseur. S’il articulait mieux, on le traiterait de beau parleur. Il ne vise pas la logique, sinon il serait linguiste. Ce n’est pas un rhétoricien, tout au plus un chicaneur.
Il n’est pas davantage un communicateur qui ferait passer le Bottin pour un livre d’auteurs. Le communicateur passe à la radio et à la télé ; le causeur culte passe.

La plupart du temps, le causeur culte ne dit rien ou bien il profère une suite de mots dépourvus de sens, un salmigondis insignifiant, qu’on peut, si on a des lettres, assimiler à de la parole automatique. Ses déblatérations sont volontiers prises pour un signe de génie. De ce fatras sortira, ses zélateurs en sont assurés, une nouvelle parole sublime.

Le causeur culte favorise, il va sans dire, la forme orale brève parmi laquelle on trouve le borborygme, le rot, la flatuosité verbale.

Le causeur culte cultive le goût du débraillé, de l’inachevé, de l’ivresse, ce qui entretient le mystère autour de lui et une vague odeur de spiritueux.

Il est vêtu comme le vulgum pecus à l’exception d’un détail dans son accoutrement (plus ou moins travaillé) qui l’en détache, sans forcément faire signe vers le monde artistique (ce que, s’il fallait qu’on lui reproche, le causeur culte s’en défendrait).

Dans ses impénétrables logomachies, le causeur culte laisse entendre (si on prête bien l’oreille) qu’il pourrait proférer une ribambelle de bonnes paroles, tout un discours même, voire emporter un prix d’éloquence, ce qu’il ne fera jamais (la scène ne l’intéresse guère), auquel cas il passerait pour un raseur, un possible académicien, et perdrait tout crédit auprès de ses fidèles. Seul lui importe les honneurs invisibles, les revers de médailles ; son refus des récompenses clinquantes conforte son image de buissonnier.

Il marie l’arrogance à la désinvolture, il a la rosserie facile et l’épithète au bord des lèvres. Cela donne à ses caquetages un air bravache qui le place en position supérieure par rapport aux bavardeurs stupides qui doutent, à juste titre, de ce qu’ils chuchotent. 

Le causeur culte n’a pas d’amis, il n’a que des écouteurs. À l’affût d’une nouvelle grande parole à enregistrer.

Précisons enfin que rapprocher le causeur culte de l’auteur culte serait présomptueux même s’il se murmure que plusieurs biographes non autorisés se penchent sur son parcours et que leurs travaux révéleront certainement des aspects insoupçonnés de son oeuvre laconique.

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