2021 – LECTURES DU RENOUVEAU : MASSACRES EN FORÊT / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique vous trouverez deux romans dont la violence s’exprime dans des forêts sombres et inquiétantes. La forêt, surtout quand elle impénétrable et sauvage, est un lieu qui attire les auteurs de romans noirs et fait frissonner les lecteurs même avant qu’ils aient connaissance des faits qui pourraient les émouvoir. Maureen MARTINEAU entraîne ses lecteurs au fond des forêts primitive de la Haute-Mauricie pour un règlement de compte particulièrement cruel et Eric CHERRIÈRE invite les siens au tréfonds de la forêt corrézienne pour assister à un massacre sauvage digne des grandes épopées mythologiques.

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Le silence des bois

Maureen Martineau

Editions de l’Aube

Livre: Le silence des bois, Maureen MARTINEAU, Editions de l'Aube, Aube  noire, 9782815942775 - Librairie internationale V.O.

Contrairement à toutes les années précédentes, Lorie n’a pas accompagné sa mère pour leur traditionnel séjour en camping sauvage dans une forêt de Haute-Mauricie, au Québec, non loin de La Tuque. Ce séjour solitaire a tourné au drame sa mère a été retrouvée assassinée. Lorie n’accepte pas les conclusions bâclées de la police locale, elle décide donc, l’année suivante, de se rendre sur place en espérant rencontrer des témoins que la police n’a pas interrogés et même pas identifiés. Elle se met en route par un beau jour de fin d’été avant l’arrivée du froid et à la fin de la période infestée de moustiques.

Elle n’est pas la seule à converger vers cette destination, deux touristes, une blonde et une brune, ont décidé de faire une excursion en kayak dans le secteur ; André Caillas, un gardien de réserve, vient y prendre un nouvel emploi ; Mikona et sa fille Sylvette, deux Indiennes, ont, elles, un compte à régler dans le secteur. Lorie emprunte le taxi de Sylvain Hook pour rejoindre le lieu de son campement au plus profond de la forêt, à proximité d’un lac sur lequel croise à bord de son canot le détective Morneau, celui qui a instruit l’affaire du meurtre d’Agathe la mère de Lorie. L’espace est immense et pourtant on se croirait dans un huis clos, les acteurs du drame qui va se nouer sont tous là, il ne manque que l’ourse affamée lien entre les personnages qui ne se connaissent pas tous.

Les deux Indiennes ont minutieusement préparé leur vengeance mais des grains de sables se glissent dans la belle mécanique du complot qu’elles ont ourdi : Lorie ne devait pas être là, elle ne devait pas être agressée, le policier ne devait pas venir la secourir. La machinerie s’enraie, les faits s’enchaînent, les Indiennes accomplissent leur vengeance, Lorie pense mieux comprendre le meurtre de sa mère … Mais, une autre agression a été commise dans le même secteur et une victime survivante pense reconnaître l’agresseur qui pourrait coupables d’autres méfaits…

Cette histoire qui démarre assez lentement pourrait laisser filer l’attention du lecteur mais bien vite les choses s’accélèrent, les événements s’enchaînent, ils sont de plus en plus violents, de plus en plus cruels, de plus en plus bouleversants… Cette aventure est à la mesure des espaces qui la comporte, je l’ai ressenti jusqu’au fond de ma mémoire car, en 2018, j’ai eu la chance de séjourner dans une pourvoirie sur les bords d’un petit lac à proximité de La Tuque. Je conserve un souvenir impérissable de cette forêt à la fois inquiétante et magnifique. Je conçois très bien l’intensité que cette histoire peut prendre dans un tel contexte.

Si vous prévoyez de séjourner au Canada, n’hésitez pas à faire le détour par ce coin perdu de Haute-Mauricie, les paysages y sont splendides et la nature quasi originelle. Vous sentirez peut-être le souffle d’Agathe sur votre nuque, elle vous guidera sous la sombre canopée et vous expliquera peut-être ce que devrait-être la justice des hommes…

Le roman sur le site des Editions de L’Aube

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Mon cœur restera de glace

Eric Cherrière

Mon Poche

Livre: Mon cœur restera de glace, Eric CHERRIERE, Mon Poche, Poche,  9782379130915 - Point de côté

Ce roman est construit comme une véritable épopée mythologique, il comporte tous les arguments de la tragédie grecque. Il se déroule en trois temps racontés simultanément : en 2020, à Hambourg, où un ancien tortionnaire nazi, « Le Croquemitaine », plus que centenaire défie son cancer et la maladie d’Alzheimer avec un réel succès ; en 1918, dans la Baie de Somme où un père de famille recherche son fils qui aurait déserté après avoir appris la terrifiante dégradation de son fils lui aussi mobilisé ; en 1944, dans la Haute-Corrèze où le maire d’un village indique un raccourci fatal à des soldats allemands venus capturés des Juifs pour les pendre pour l’exemple.

En 1918 dans la Somme, Lucien parcourt le front pour chercher son fils qui a disparu après avoir mis son poing dans la tronche d’un colonel, le rendant responsable de la démolition de son fils à lui dont il ne reste qu’un tronc, un morceau de jambe et une tête méconnaissable. En Haute Corrèze, la mère du soldat défiguré et démoli se suicide, son autre fils emporte ce frère estropié au plus profond d‘une forêt impénétrable. En 1944, un groupe de soldats allemands est pris à parti par un être inconnu qui se déplace dans la cime des arbres, les massacrant un par un. Cette épopée mythologique, c’est la traversée des horribles guerres du XX° siècle par Lucien, ses enfants et leurs descendants, une véritable légende de la famille Faure.

Eric Cherière a construit une mécanique infernale qu’on ne peut pas évoquer sans risquer de déflorer l’intrigue qui condense dans l’incroyable aventure de la famille Faure les principales horreurs ayant affecté les deux grandes guerres du siècle dernier. Il évoque particulièrement le sort des soldats qui ne voulaient pas porter les armes, perpétrer des violences, tuer leurs congénères… Ceux qui disaient : « Nous ne sommes pas des soldats, … Nous sommes des hommes normaux. Des gens ordinaires. Comme vous. Comme tous ces villageois. Nous avons été mobilisés. Enrôlés de force. Trop vieux, trop jeunes, pas expérimentés … ». Ces soldats pas motivés, parfois même pacifistes, mauvais combattants, pas doués pour le maniement des armes et peu aptes aux efforts physiques sont enrôlés dans la « Ordnungspolizei » et, pour ceux figurant dans cette histoire, envoyés d’abord en Russie pour participer au nettoyage ethnique après le passage des troupes de combat. Ils seront déplacés en France à la fin de la guerre pour lutter notamment contre la Résistance, leurs exploits seront, comme en Haute-Corrèze, souvent d’une ignoble cruauté. La violence quotidienne leur ayant ôté toute l’humanité dont il disposait.

Ce roman évoque l’incroyable cruauté des massacres de résistants ou de Juifs mais aussi les difficultés rencontrées par les enfants des bourreaux qui doivent assumer leur ascendance tout en rejetant plus ou moins violemment ses opinions et ses actes. L’auteur avoue qu’il a muri son texte en lisant le livre de Christopher R. Browning : « Des hommes ordinaires », consacré à ce thème des soldats devenus des bourreaux malgré eux.

Je voudrais également souligner la grande maitrise dont fait preuve l’auteur pour construire une intrigue qui surprendra plus d’un lecteur, les invitant à considérer tout ce que les guerres ont engendré sans qu’on n’en parle jamais. Toutes les histoires qui sont restées bien au chaud sous des tapis partout en Europe et même ailleurs.

Le livre sur Lisez!

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