NINON DE LENCLOS ou La manière jolie de faire l’amour de ROGER DUCHÊNE (Fayard) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Ninon de Lenclos

Tous ont parlé d’elle…
Madame de Sévigné pour s’inquiéter que  vingt ans après son père, le fils de la maison passe à son tour « sous les lois de Ninon » ; Saint-Simon pour déplorer, dans la surprenante réussite de Melle de Lenclos, « un exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit et réparé de quelque vertu » ; Tallemant des Réaux par goût de l’anecdote salace et enfin, Voltaire pour saluer en elle une nouvelle Aspasie.

Dans l’intéressante biographie qu’il consacre à Ninon de l’Enclos, Roger Duchêne prend le contre-pied de l’idéalisation voltairienne et, à sa suite, de Bret et Douxmesnil, ses premiers biographes : l’image de la « courtisane philosophe » chère aux hommes des Lumières, ne serait qu’une vue de l’esprit travestissant en itinéraire philosophique, le cheminement chaotique d’une professionnelle du sexe vers la respectabilité.

Ninon de l’Enclos est née en 1623. La doxa des Lumières lui attribue un père philosophe qui l’initie à Montaigne et une mère dévote. Duchêne ironise : « Il fallait, pour expliquer la destinée de la courtisane, un long combat autour de son intelligence et de son cœur. La lumière avait triomphé de l’obscurantisme ». La réalité est plus prosaïque. Son père Henri de l’Enclos est un officier de la toute petite noblesse. Excellent joueur de luth, il communique ce don à sa fille. C’est aussi un grand débauché, hâbleur et sanguin. A l’occasion bretteur, il tue en duel  le baron de Chaban, « d’une façon, nous dit Tallemant, que cela pouvait passer pour un assassinat ». Il fuit alors la France abandonnant sa famille. La mère et la fille subsistent avec l’aide des dames du Marais dont elles fréquentent les salons, la jeune Anne – elle n’a pas encore de nom de guerre – étant très recherchée pour sa grâce, son intelligence et ses talents de luthiste. Tout se met en place pour que la jeune l’Enclos trouve rapidement un mari. Las c’est un amant, le jeune et inconstant Claude de Beaumont de Saint-Etienne  qui, bientôt fait son éducation amoureuse. C’est fâcheux mais potentiellement lucratif : en cette époque confite dans l’eau bénite mais néanmoins réaliste quand il le faut, la virginité possède une valeur marchande. Celui qui a violenté une fille, nous explique le Père Bauny « devra l’épouser ou lui augmenter sa dot jusqu’à  concurrence de la somme nécessaire à ce qu’elle trouve un parti tel qu’elle en eût trouvé un si elle n’eût été déflorée ». En femme avisée, la mère s’arrange pour surprendre les amants et exiger réparation. Un montant de 7000 livres – une petite fortune – est convenu. L’intéressé, fat et panier percé, ne paiera jamais sa dette.

La perspective d’un mariage « honnête » s’éloigne donc. On se rabat alors sur un voisin « intéressé », un certain Pierre Coulon, conseiller au Parlement. Selon Tallemant, Madame de l’Enclos « traita » avec l’intéressé qui entretint désormais sa fille de 500 livres par mois. L’affaire s’ébruita, fit scandale : les hôtels du Marais se fermèrent ; celle qui se ferait désormais appeler Ninon était devenue une courtisane.

Entre Saint-Etienne et Coulon, Ninon a tout de même le temps de vivre une expérience qui va compter : son commerce galant avec Henri de Lancy, baron de Raray qui, nous dit Duchêne, se révéla « plus adroit à parler qu’à agir ». La belle prend goût aux discours d’amour ou d’amitié et attache désormais à « cette jolie façon de faire l’amour » autant de prix (mais pas plus) qu’aux gestes de la sexualité. Cela la distinguera des « vulgaires courtisanes » et comptera pour beaucoup dans la respectabilité qu’elle finira par se gagner dans la deuxième partie de sa vie.

Pour l’heure, Ninon affiche ses conquêtes qu’elle enchaîne avec méthode. Tallemant – à qui la biographie de Duchêne doit beaucoup – lache, perfide et amusé, qu’on a distingué trois classes parmi ses amants : « les payeurs, dont elle ne se souciait guère, et qu’elle n’a souffert que jusqu’à ce qu’elle ait eu de quoi s’en passer ; les martyrs et les favoris ». Ces catégories n’étant pas étanches, tout l’art de la courtisane est de tenir le soupirant en haleine dans l’espoir d’être du nombre des « caprices » que Ninon aura jusque très tard dans sa vie.

Les amants de notre courtisane se recrutent surtout dans les milieux libertins. Elle y croise également un ami cher : le sulfureux Scarron, occasion de sa rencontre avec la future marquise de Maintenon.

Le désordre de sa vie et plus encore son impiété affichée lui attirent les foudres du parti dévot qui, à ce moment gagne du terrain dans l’entourage d’Anne d’Autriche. Elle est internée aux Madelonnettes (sorte d’hôpital pour prostituées) puis, sur l’intervention de ses amis, transférée dans un couvent à Lagny. Elle y reçoit une visite remarquée : celle de Christine de Suède, « l’amazone suèdoise ». 

L’épisode des Madelonnettes est un coup de semonce : à 34 ans, Ninon quitte  le métier (au moins en apparence). Elle s’installe dans l’aisance mais sans tapage, rue des Tournelles, non loin de chez son ami Scarron, sur les relations duquel elle a l’intelligence de prendre appui pour s’en faire d’autres fort prestigieuses. Elle veut, écrit Duchêne « n’être désormais qu’une demoiselle de la petite bourgeoisie, vivant paisiblement de ses rentes. On savait qu’elle restait de mœurs libres mais seuls de mauvais esprits se plaisaient à rappeler l’origine de son capital ». Lentement mais sûrement, Ninon va conquérir une situation morale, sociale et financière dont elle était au départ fort éloignée et se métamorphoser en la respectable Melle de Lenclos. Déjà de son vivant, le mythe se met en place.

L’ouvrage de Roger Duchêne est intéressant à plus d’un titre. Très complet au plan biographique, il offre un point d’observation alternatif sur un siècle qui est sans doute parmi les plus outrancièrement idéalisés de l’histoire de France. Sous les apparences de la grandeur et du classicisme, l’époque est contrastée.  Face au raidissement moral hérité de la contre-réforme et opposés au dogmatisme désuet d’une Eglise cramponnée à sa vision aristotélicienne du monde, quelques hommes souhaitent s’affranchir de la tradition dans ce qu’elle a de trop rigide et redéfinir les rapports entre l’individu et la religion, la morale et la connaissance. Les dévots les baptisent d’un mot qui est aussi un chef d’accusation : ce sont les libertins. Ils font une bonne part de l’entourage de Ninon de l’Enclos.

Dans son souci de se démarquer de la légende trop belle d’une courtisane philosophe, Roger Duchêne en prend l’exact contre-pied. Il nous dépeint une Ninon à l’esprit barbouillé de principes philosophiques dont elle tire un alibi commode pour justifier après coup sa vie dissolue. Cet esprit aussi orné que délié, lui permet en outre de rehausser les plaisirs tarifés du sexe par les raffinements d’une conversation choisie qui lui acquiert un avantage concurrentiel indéniable. En somme, si on ne craint pas de caricaturer, à la philosophe courtisane par sens de la provocation, Duchêne oppose la courtisane philosophe par sens des affaires. Ce faisant, il range Ninon dans la catégorie des libertins de mœurs, bien moins prestigieuse que celle des « libertins érudits » et sacrifie à une distinction dont le résultat final est de discréditer une majorité des « libertins » au nom d’un vieux préjugé moral.

Des études plus récentes – celles de J.-P. Cavaillé et S. Houdard pour ne citer qu’elles – mettent davantage l’accent sur ce qui réunit tous les membres de la nébuleuse libertine : la lutte contre la « maladie des scrupules, l’esprit de faute, de culpabilité » et l’entrée en résistance face aux impostures de tous ordres, aux premiers rangs desquelles celle des tartuffes qui prospèrent dans le sillage du parti dévot. Surtout, l’opportunisme nimbé d’opportunisme attribué à Ninon minimise sa profonde amitié avec Saint-Evremont, grande figure libertine qui, du fond de son exil à Londres continua de lui écrire jusqu’à la fin de sa vie, la traitant (presque) d’égal à égal. En réalité, c’est se tromper que d’opposer la dimension « sensuelle » du libertinage à sa portée purement intellectuelle. Les deux se combinent et participent d’une même liberté de pensée. Ninon est un exemple alors inédit de syncrétisme masculin/féminin : selon la belle formule de S. Houdard, elle « offre aux hommes qu’elle fréquente ce fantasme de rencontrer dans une femme avec laquelle ils auraient les plaisirs du corps ceux que délivre une éthique masculine : Ninon est un autre masculin, en femme ». Dit plus crûment dans ce beau langage d’époque que l’on trouve trop rarement dans les anthologies :
« On ne verra de cent lustres
Ce que de nostre temps nous a fait voir Ninon,
Qui s’est mise en dépit du con,
Au nombre des hommes illustres ».

Le livre sur le site des Editions Fayard

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