MARIE-JO LAFONTAINE : TOUT ANGE EST TERRIBLE de VÉRONIQUE BERGEN (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

MARIE-JO LAFONTAINE. TOUT ANGE EST TERRIBLE VÉRONIQUE BERGEN LA LETTRE  VOLÉE Art contemporain

Notre rapport à l’art contemporain est interpellant. Alors que certaines œuvres atteignent des prix astronomiques, il reste globalement méconnu, quand il n’est pas la cible de critiques acerbes. L’envolée des prix est ainsi un trompe-l’œil spéculatif qui masque mal une incompréhension assez largement partagée, longtemps doublée en Belgique d’un manque d’intérêt politique manifeste : même si cela sera bientôt chose faite, voici en effet des décennies qu’un véritable pôle d’Art moderne et contemporain est attendu à Bruxelles.

Dans ce cadre, c’est un plaisir de découvrir le livre de Véronique Bergen : remarquablement composé et d’une présentation extrêmement soignée (bravo à l’éditeur), il souligne la cohérence de l’œuvre foisonnante de Marie-Jo Lafontaine en structurant son propos, non de manière chronologique mais thématique.

Aucune lourdeur ni didactisme ne lestent cette approche : au contraire, l’articulation du texte, son rythme, ses virevoltes le placent sous le signe de la danse, si importante pour Marie-Jo Lafontaine. Une chorégraphie se dessine qui épouse les mouvements d’une œuvre qui  « cristallise d’une part les convulsions du monde contemporain (guerre, capitalisme, contrôle généralisé), d’autre part les invariants anthropologiques (passion humaine, finitude, pulsions de vie et de mort, archétypes fondateurs, âges de la vie) ».

Ce qui frappe d’entrée de jeu chez les deux femmes, c’est leur consanguinité d’esprits : l’une comme l’autre  s’insurgent contre le devenir orwellien de notre société, sa dérive panoptique et son flicage rampant (Kontrol station). Chez chacune un même haut-le-cœur face au dressage de l’homme ou de la nature torturée de manipulations génétiques (BlackMirror, Lost Paradise). Engagé, l’art de Marie-Jo Lafontaine (comme celui de Véronique Bergen) est politique de part en part mais se tient éloigné d’une militance ou d’un ralliement à un parti ou à un programme. En ce sens il n’est pas dialectique : il ne prétend pas surmonter les contraires en une synthèse productrice d’une vérité univoque, ce qui serait reconduire le moderne aveuglement sous d’autres formes. Il s’apparente à une vigilance face aux errements de notre société. Cet art produit non pas une vérité mais de la vérité. Il n’est pas question ici de révolution mais d’une « d’une contre-offensive au devenir gris, au devenir mort ». Chacune avec leurs armes propres, les deux artistes mènent une guérilla.

Dans son art, Marie-Jo Lafontaine recourt à plusieurs supports : films, installations vidéo, photographies, aquarelles… Que ce soit pour ses films ou ses photographies, l’artiste n’appuie pas sur le déclencheur : instigatrice d’agencements, magicienne d’une maïeutique de l’émotion, Marie-Jo Lafontaine se sert de l’outil sans en être le servant.
Véronique Bergen exprime à merveille l’ajointement des univers visuels et sonores caractéristique de l’œuvre et mieux encore l’affleurement du chaos sous l’apparence trompeuse d’une forme de classicisme. « Il s’agit de penser depuis le sensible, à partir de points de crise. Il s’agit de penser en formes, ce qui échappe à toute forme. C’est ainsi qu’elle connecte deux dimensions à première vue antagonistes : d’une part la recherche d’un art formalisé, extrêmement construit qui découpe, agence des fragments et, d’autre part, la convocation du continent des pulsions, des vagues de l’inconscient, d’une régime de sensations aiguisées ».

S’il n’est pas toujours simple de rendre compte d’installations complexes par le texte – Véronique Bergen y parvient cependant avec brio – la médiation du livre se prête mieux à la saisie de l’art photographique. L’ouvrage de Véronique Bergen reproduit splendidement plusieurs des œuvres photographiques marquantes de l’artiste. J’avoue un faible pour ces séries photographiques auxquelles s’associe l’usage du monochrome, le plus souvent au bas de l’image, à la manière d’une prédelle revisitée… Outre sa valeur symbolique ou politique, ce monochrome-prédelle abouche un paradoxal délestage de la figuration à un portrait auquel il apporte sa pure valeur énergétique, sa vibration.

Les portraits d’enfants (Als das Kind noch Kind war, Le jardin d’enfants, Babylon Babies) nous interrogent tout particulièrement. Tournant le dos au poncif de l’innocence (la qualité première de l’enfance n’est pas l’innocence mais la curiosité), Marie-Jo Lafontaine suggère en ces visages d’enfants ou d’adolescents le lieu d’une énigme, d’une fragilité, parfois aussi d’une violence. En bonne deleuzienne, Véronique Bergen souligne à quel point nous sommes à mille lieues de la nostalgie d’un paradis perdu ou en voie de se perdre : il s’agit ici de faire surgir des « blocs d’enfance » et non pas tel enfant particulier en sa biographie singulière. L’enfance, écrit Bergen, « s’avance comme un chemin à tracer et non comme une chose passée à retrouver : dès lors que le passé est contemporain du maintenant, il affleure dans les nappes du présent ». Il suffit de contempler toute la suite des regards captés par l’objectif de Marie-Jo Lafontaine, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents ou de jeunes adultes pour mieux comprendre cette contemporanéité de l’enfant et de l’adulte.

On l’a compris, ce livre qui noue art et philosophie est très précieux.
Dans un livre d’entretien paru voici quelques années, Alain Badiou soulignait que la réception d’un Art novateur requiert ce qu’il appelle un protocole d’incorporation. Celui qui écoute une œuvre ou la regarde va devoir transformer son individualité, son rapport à l’art, son écoute ou sa vision particulière. En même temps qu’il se renouvelle, l’Art doit se créer de nouveaux spectateurs. Des livres comme celui-ci y contribuent.

Le livre sur le site de La Lettre volée

Le site de Marie-Jo Lafontaine

Une exposition Marie-Jo Lafontaine se déroule au Belgian Gallery Brussels du 22 avril au 26 juin 2021

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