DE LA PERPLEXITÉ de HENRY-PIERRE JEUDY (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

La Lettre Volée : De la perplexité

J’aime les plats relevés mais pas au point d’avaler une assiette de poivre et de gros sel. C’est pareil avec l’humour : condiment indispensable dont l’absence affadit tout, son omniprésence importune et finit par lasser. Ainsi ces chroniques humoristiques souvent quotidiennes dont on farcit aujourd’hui l’actualité : ils sont 24 humoristes à se relayer sur France Inter, faisant de la dérision salvatrice une obligation pesante.

Dans l’un des chapitres de son dernier essai l’écrivain, philosophe et sociologue Henri-Pierre JEUDY déplore que notre regard sur le monde se voile désormais d’un principe de dérision généralisée (« Tout le monde s’en fout ») incarné à son plus haut point par la cohorte des humoristes de l’information. Adeptes d’une expression mécanique de l’ironie, ceux-ci « se sont appropriés les modes de manifestation de l’ironie du monde ; de cette ironie qui nous traverse l’esprit, ils en ont fait un fief à partir duquel ils règnent en déterminant les règles du jeu et en faisant de l’humour à notre place ». A notre manière de voir les choses de la vie, ils ont imposé la forme stérile du ricanement.

Semblable dérive devrait rendre perplexe. Il n’en est rien.
Mais, au fait, en quoi la perplexité pourrait-elle bien enrichir notre regard au monde ? Tel est précisément le sujet de ce court mais vigoureux essai qu’édite l’excellente maison La Lettre volée aux publications toujours extrêmement soignées.

Henri-Pierre Jeudy se revendique de la tradition philosophique héraclitéenne qui a posé le problème du changement et de la durée, de l’éphémère et du permanent. Pour Héraclite le changement est l’être même des choses et, tout ce qui est, n’existe que grâce aux contraires, dont la tension, moins sans doute que l’alliance, engendre la réalité.

L’impératif de rationalité et la sécurité apparente des certitudes nous conduisent le plus suivant à nous complaire dans un sentiment rassurant d’unité et de permanence où tout fait sens. La perplexité apparaît précisément à chaque « moment où se déstabilise les constructions de nos représentations et de leur interprétation possible ». L’ordre apparent du monde se lézarde tandis que s’installe le vertige des incertitudes. L’image qu’avait arrêtée la raison se brouille de l’incessant mouvement de la vie. Selon la jolie formule que l’auteur emprunte à Jankélévitch, la perplexité ne naît pas de la mort du sens, mais bien au contraire de la répétition ad infinitum de sa possibilité « d’apparition disparaissante ». Autre manière héraclitéenne de nous dire que l’être des choses n’est rien d’autre que le changement lui-même.

Le regard perplexe est à l’opposé de la pensée dialectique qui donne l’illusion d’un progrès, d’un mouvement ascensionnel dans le dépassement des contraires. Le don de perplexité nourrit la pensée interrogative et suscite l’étonnement philosophique dans notre confrontation à l’ambivalent. Il ouvre la raison au mouvement polyphonique de la vie là où la pensée dialectique l’aveugle de ses certitudes.

A titre personnel, je me demande si la désaffection grandissante à l’égard du politique n’est pas précisément le signe de la faillite de la pensée dialectique dans une de ses manifestations les plus simplistes : l’esprit de parti. Comment croire une seconde aux solutions toutes faites telles qu’elles sont proposées majorité contre opposition ; comment admettre que l’affiliation à un parti ou à un courant politique vous assigne de facto à l’ensemble de son corpus idéologique, économique et éthique? N’est-il pas sain de se libérer de « l’opinion que l’on aurait d’avance » et de larguer les amarres de cet univers parodique des certitudes?

Les passages à mes yeux les plus intéressants du livre sont ceux évoquant Borges dont l’œuvre elle-même est une illustration d’une forme de métaphysique de la perplexité. Ses nouvelles excellent à juxtaposer des éléments en soi étrangers les uns aux autres  et, comme l’exprime finement Ivan Almeida, à créer un espace nouveau d’intellection, qui au lieu de décrire ou démontrer un monde, le relaye ». On retrouve assez largement de cet esprit dans les nouvelles dont l’auteur accompagne très originalement son essai à titre d’illustration.

Tout comme le relativisme dont elle est proche, la pensée perplexe peut aussi se figer en une philosophie du non-agir : tel serait le cas si au lieu de demeurer un regard, la perplexité se coagulait en un « état ». En revanche, à la fois suspens et immersion, la pensée perplexe ouvre à une présence heureuse au monde « quand elle stimule l’interrogation sur les choses, et surtout parce qu’elle contient la surprise, l’étonnement, parce qu’elle nait du charme de l’inattendu ou de l’incongru ». Surprise, étonnement, mouvement : saisir le monde dans sa continuelle mutation en un processus continu de différentiation ; l’essai d’Henri-Pierre Jeudy m’évoque irrésistiblement Montaigne qu’il ne cite pourtant à aucun moment. Lui aussi, par sa constante déstabilisation de la représentation, est un précieux antidote contre « l’assujettissement au totalitarisme de la réflexivité ». Tiens, et si, posant là cet essai, nous relisions les Essais ?

Le livre sur le site de La Lettre volée

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