POURQUOI NOUS AIMONS LES FEMMES / Mircea CARTARESCU

Parce qu’elles ont des seins ronds, des mamelons qui se dressent sous la blouse quand elles ont froid, parce qu’elles ont un derrière saillant et grassouillet, parce qu’elles ont les traits très doux, comme ceux des enfants, parce qu’elles ont les traits doux, comme ceux des enfants, parce qu’elles ont des lèvres pleines, des dents décentes et une langue qui ne vous répugne pas. Parce qu’elles ne sentent pas la respiration ou le mauvais tabac et qu’elles ne suent pas de la lèvre supérieure. Parce qu’elles sourient à tous les petits enfants qu’elles croisent. Parce qu’elles avancent dans la rue droites, la tête haute, les épaules rejetées en arrière et qu’elles ne répondent pas à vos regards de maniaque. Parce qu’elles dépassent avec un courage surprenant toutes les servitudes de leur anatomie délicate. Parce que au lit elles sont audacieuses et inventives, non par perversité mais pour vous montrer qu’elles vous aiment. Parce qu’elles font toutes les choses énervantes et minuscules de la maison, sans en faire une gloire et sans attendre la moindre reconnaissance. Parce qu’elles ne lisent pas de revues porno et qu’elles ne naviguent pas sur des sites pornos. Parce qu’elles portent toutes sortes de trucs en toc qu’elles assortissent à leurs vêtements, selon des règles compliquées et incompréhensibles. Parce qu’elles redessinent et qu’elles fardent leur visage avec l’attention concentrée d’un artiste inspiré. Parce qu’elles sont obsédées par la finesse à la Giacometti. Parce qu’elles descendent des petites filles. Parce qu’elles se vernissent les ongles des doigts de pied. Parce qu’elles jouent aux échecs, au whist ou au ping-pong sans se préoccuper de qui va gagner. Parce qu’elles conduisent prudemment des voitures astiquées comme des bonbons, et espèrent que vous les admirerez en traversant le passage clouté devant elles. Parce qu’elles ont une manière de résoudre les problèmes qui vous rend fou. Parce qu’elles ont une manière de penser qui vous rend fou. Parce qu’elles vous disent « je t’aime » exactement quand elles vous aiment le moins, comme pour compenser. Parce qu’elles ne se masturbent pas. Parce qu’elles souffrent de temps en temps de petits maux : une douleur rhumatismale, une constipation, une ampoule, et qu’alors vous vous rendez compte, soudain, que les femmes sont humaines, humaines comme vous. Parce qu’elles écrivent, soit avec une grande délicatesse, collectionnant les fines observations, esquissant de subtiles nuances psychologiques, soit avec une brutalité scatologique pour ne pas être suspectée de faire de la littérature féminine. Parce qu’elles sont d’extraordinaires lectrices, pour lesquelles les trois quarts de la poésie et de la prose mondiale sont écrits. Parce qu’elles sont folles d’Angie des Rolling Stones. Parce qu’elles rendent les armes pour Cohen. Parce qu’elles mènent une guerre totale et inexplicable contre les cafards de la cuisine. Parce que la plus âpre des businesswomen porte des culottes aux tendres fleurettes et dentelles. Parce qu’il est insolite en diable d’étendre sur le fil du balcon les culottes de votre femme, ces petites choses humides, noires, rouges et blanches, mi-satinées, mi-rêches, et de vous laisser surprendre à l’idée de l’exiguïté de la surface qu’elles recouvrent. Parce que dans les films elles ne prennent jamais une douche avant de faire l’amour, mais seulement dans les films. Parce que jamais vous n’arrivez à un accord avec elles sur la beauté sur la beauté d’une autre femme ou d’un autre homme. Parce qu’elles prennent la vie au sérieux, parce qu’elles semblent croire vraiment à la réalité. Parce qu’elles sont réellement intéressées par qui couche avec qui chez les vedettes de la télé. Parce qu’elles se souviennent du nom des actrices et des acteurs dans les films, même les plus obscurs. Parce que s’il n’est soumis à aucun bombardement d’hormones, l’embryon se développe toujours en une femme. Parce qu’elles ne sont pas obnubilées par l’idée de se le faire, le gars mignon qu’elles voient dans le trolleybus. Parce qu’elles boivent des cochonneries comme le Martini orange, le gin tonic ou le Coca vanille. Parce qu’elles ne vous mettent la main aux fesses que dans les réclames. Parce que l’idée de viol ne les excite que dans l’esprit des hommes. Parce qu’elles sont blondes, brunes, rousses, douces, baisables, chaudes, mignonnes, parce qu’elles ont chaque fois un orgasme. Parce que si elles n’ont pas d’orgasme, elles ne le simulent pas. Parce que le plus beau moment de la journée est le café du matin, quand vous passez une heure à grignoter des biscuits et à faire des projets pour la journée. Parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles ne sont pas des hommes, et rien d’autre. Parce qu’on est sortis et qu’on y retourne et que notre esprit évolue, telle une planète lente, encore et toujours, autour d’elles, et rien qu’autour d’elles.

Texte extrait du savoureux recueil de nouvelles éponyme de Mircea CARTARESCU paru chez Denoël, traduit du roumain par Laure Hinckel.

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