JOURNAL DE PRINTEMPS de YVES-WILLIAM DELZENNE (Samsa) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Yves-William Delzenne est né il y a près de trois quarts de siècle, dans une chambre du palace Métropole à Bruxelles.

Dès l’enfance, il côtoie des célébrités des arts ou de la politique et fréquente les salons. Je suis né à la campagne une décade plus tard et j’ai vécu mes premières années dans une maison sans salle de bain ni frigo. Ma famille recevait peu et je passais mes dimanches après-midi à regarder des Laurel et Hardy chez une voisine qui, bien que logée très pauvrement, possédait l’une de premières télévisions du quartier. Pourtant, dès les premières pages, je me suis retrouvé dans ce très beau texte : comme son auteur – il vit un jour, près du beffroi de Tournai, une femme plonger à genoux devant un vieil et gras  évêque et embrasser son énorme anneau annulaire -, mais dans un autre genre, j’ai vécu des scènes « qu’on considèrerait aujourd’hui d’un autre âge, bien plus ancien que celui de mon enfance ». 

Cet ouvrage finement ciselé a été rédigé durant le premier confinement passé à Ostende, en compagnie de la femme aimée. Les souvenirs affleurent sans chronologie précise, au gré des pensées et des associations qu’elles provoquent : comme pris dans le halo d’un songe éveillé, surgit une suite d’instantanés ; moins « un peu de temps à l’état pur »  que sa couleur ou sa texture.

Journal de printemps raconte l’art de vivre d’une époque dont les sortilèges d’une écriture diamantine semblent avoir retenu les derniers soleils. Certes la lumière embellissante de la nostalgie baigne doucement ce monde révolu mais comment nier que se soit progressivement perdue la seule élégance véritable, « celle d’avoir le temps et de le prendre délicieusement ».
Nous suivons donc ce  jeune homme fashionable, blond, très « Ralph Lauren » dans son blazer sombre à boutons dorés et pantalon gris, accompagné de son épouse à la beauté intemporelle, cheveux crantés et tailleur France Andrevie, déguster un capuccino au Café Mozart de Vienne ou prendre le thé de cinq heures au Brown’s Hotel de Londres.
Nous les retrouvons à l’opéra, grande passion de l’auteur : moment d’évoquer Montserrat Caballé, corps énorme et voix de jeune femme angélique ou encore la lumineuse Elizabeth Schwarzkopf dont la splendeur du chant si proche de la souffrance donne « comme le plaisir de la chair, une idée de la mort soudain plus belle que la vie ». Esthétisme de privilégié, dira-t-on… Sans doute mais sérieux antidote à la vulgarité envahissante du tourisme de masse si « bien » incarnée par ces hideux paquebots géants accostant au pied de la place Saint Marc. Un soupçon d’élitisme? Peut-être, mais un élitisme « ouvert »  même si trop déterministe à mon goût: « Il existe un mur, ce mur protège les Lieder de Schubert, les Filles de feu de Nerval, les Quatuors de Beethoven, le Côté de Guermantes de Proust et le quintette de Franck (…). Certains hommes sont nés à l’abri de ce mur ; d’autres en face, en compagnie plus fruste. Certains savent que tout l’esprit du monde est préservé derrière ce mur et qu’un mur de cette sorte se traverse comme de l’eau. Une eau pure et désaltérante ». Ce qui fait l’esprit du monde se discute mais ce mur d’eau pure et désaltérante existe bel et bien : ce livre est une invitation à le franchir.

Dans les ors et pourpres du souvenir se glissent aussi les ombres de la vieillesse : Marlène Dietrich « vieille femme titubante dans son costume de tulle et de strass » lors de l’un de ses derniers concerts à Forest National ou Karl Böhm qu’il faut accompagner à son pupitre. « Il existe une tristesse impossible à consoler, à dissiper : la tristesse de vieillir et de s’en rendre compte. Il faut la laisser s’apaiser d’elle-même ». J’aime cette lucidité à contre-courant des dénégations actuelles de l’âge et qui laissent pour seul choix de faire semblant de ne pas vieillir ou d’affecter aimer ça.

Ce livre se déguste à petites gorgées comme un très vieux porto. L’auteur est aussi (avant tout ?) poète et cela se ressent dans la finesse de l’expression. Ainsi du sculpteur Canneel : « Le visage émacié de l’artiste me plaisait ainsi que ses vêtements élimés, couleur de champignon, comme couverts de la  poussière de son atelier ». Lisant cela, on repose un  instant le livre et, le regard perdu, on se prend à rêver. Je n’avais jusqu’ici pas lu d’autre livre d’Yves-William Delzenne. Je vais très vite combler cette lacune.

Le livre sur le site des Editions Samsa

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