LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 90. DÉPLIEUR DE SPLEEN

memoiresdeprof: Mal du siècle, spleen et “mal di vivere”: différentes  façons de concevoir la même douleur ?
MélancolieEdward Munch, 1891
Huile sur toile 72 x 98 cm
Bergen, Musée des beaux-arts

Au fil des années, votre spleen présente de vilaines plissures, comme des froissements. Il se rabougrit tel un vieux chou, une pomme pourrie : il a perdu l’allure, l’allant de vos vingt ans quand il vous conduisait aux portes du suicide, du dégoût de soi, quand vous ne croyiez plus à l’avenir, quand vous pensiez vous déprécier (alors que vous voyiez si juste!), quand, avec la flamme de la lucidité, vous exploriez les tréfonds du monde obscur, quand vous descendiez (en apnée, avec l’équipage du Grand Bleu) à la recherche de votre point de néant, quand vous aperceviez la fin de toute chose, heureux temps des lamentations vraies et fondées.

Aujourd’hui vous vous sentez des connexions avec la vie, vous frémissez au rythme de l’univers ; encore un peu, vous transpireriez la joie de vivre, vous souffririez d’un jour sans selfie, sans story sur les réseaux tissés d’histoires et d’images, vous critiqueriez les mesures sanitaires propres à la pandémie, vous penseriez vous en tirer sans vaccin, en comptant sur l’immunité des camarades: vous op-ti-mi-se-ri-ez !

Vous qui jouiez les parias à 17, 27 voire 33 ans, vous montriez injurieux et méprisants envers vos proches, vous vanteriez presque la fête, la vie de famille, les faits & méfaits de votre progéniture, la liberté de voyager et de rencontrer des amis de tout genre, inclusivement, le visage impudiquement nu, autour d’un thé au gingembre et d’un gâteau au shit de mammy papy hippies.

IL EST GRAND TEMPS que le déplieur de spleen vienne à votre rescousse !

D’un coup de fer à repasser les tristesses, à défriser les boucles de mélancolie, il vous refait un spleen tout neuf, d’adolescent boutonneux. Muni d’un spleen revigoré, vous déprimez comme jamais, vous vous accommodez de la vie en solitaire, loin des plaisirs communs, des élans d’humanité et des pulsions écologiques.

Si vous oeuvrez dans le milieu culturel voire artistique tendance repli sur soi, ruminations morbides, modèle Van Gogh & Artaud, vous voilà à nouveau le centre des attentions ; on prend soin de vous jusqu’au bord du gouffre, on feint de craindre un passage à l’acte qui vous délivrerait de tout tourment et d’une bouche polluante pour la planète.

Au moment où les sirènes du capitalisme soft ou du libéral socialisme vous faisaient les yeux doux, le déplieur de spleen vous replonge enfin dans le socialisme des origines, celui du soutien inconditionnel et aveugle des intellectuels occidentaux ; il vous rend une caution artistique qu’on menaçait de vous ôter.

Vous êtes à nouveau un artiste (rentré ou non) maudit, baudelairien, poeïen, lovecraftien, kickien et kafkaïen, cranien, crevelien, prevelien et verlainien dans le sens du vent mauvais et de puer tant, de vous afficher si mal vous rend presque aimable, publiable, exposable et subsidiable à merci. Même vieux, décati, terni, bientôt chauve et édenté, vous voilà auréolé des affres convulsives de la beauté la plus crue, celle qui blesse et qu’on vénère.

Louangeons, applaudissons le déplieur de spleen tous les jours à minuit à la lucarne de nos désespérances retrouvées !   

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