MEMOIRES DE JEUNESSE 1790-1815 d’ALPHONSE DE LAMARTINE (Tallandier) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

Dans les années 1860, c’est un homme aux abois qui entreprend d’écrire ses mémoires. Perclus de dettes, Lamartine est devenu un forçat des lettres. De ce labeur écrasant sont nées des milliers de pages que l’on ne lit plus.  Pourtant, dans cet océan, quelques îlots  subsistent où il fait bon accoster. Les Mémoires de jeunesse en font partie. Interrompus par la maladie, ils s’arrêtent malheureusement  en 1815 avec le désastre de Waterloo. Lamartine a 25 ans et toute la vie devant lui.  On est un peu frustré mais ce qui nous est donné nous communique un peu de la chaleur et du réconfort que Lamartine a dû éprouver à ressusciter le jeune homme qu’il fut.  Cela se ressent dans l’extrême douceur de certains de ses portraits ainsi que dans la quiétude des paysages de son enfance restitués dans cette lumière délicate que les photographes appellent l’heure bleue.
La lecture de l’ouvrage est enchanteresse même si notre auteur parfois se perd dans les méandres de l’affectation romantique et cède à ce défaut qu’il reproche lui-même  à Chateaubriand : trop de beauté recherchée.

Lamartine est né en 1790 : il a donc peu de souvenirs de la tourmente révolutionnaire.  Du reste, ruine (très relative) mise à part, sa famille et son entourage proche ont peu souffert des affres de la Terreur. Cela le distingue très nettement d’un Chateaubriand bien plus pénétré du sens tragique de l’histoire et de l’irréversible disparition du monde qui l’a vu naître. Chateaubriand se voit comme le survivant d’une race différente de l’espèce humaine au sein de laquelle il termine ses jours ; Lamartine est un jeune hobereau insouciant et léger qu’un reste de fidélité dynastique joint à un sens byronien de la pose pousse un temps dans les rangs des ultras.

L’auteur des Méditations poétiques vit son enfance dans le mâconnais, à Milly, très ancienne possession de sa famille. La demeure familiale tient davantage de la métairie que du château. Démeublée par la révolution, elle donne sur une cour encombrée de tonneaux, d’instruments de vendanges et d’animaux domestiques. Austère et sévère, le visage de vieux Romain de Lamartine père s’éclaire d’un regard plein d’humanité. « C’était  la beauté de l’homme de bien. Le regarder rendait honnête homme »

L’époque est encore hésitante. Deux mondes coexistent et se recouvrent partiellement : l’Ancien Régime qui se survit à lui-même dans le souvenir amer des grandeurs passées et  la Révolution dont les principes d’égalité peinent encore à pénétrer une  France paysanne attachée à ses coutumes. Lamartine excelle dans la description de cette petite noblesse de province, trop attachée à ses terres ou trop désargentée pour rejoindre l’immigration mais trop consciente d’elle-même pour se mêler tout à fait à la bourgeoise montante. Dans ce clair-obscur d’une société encore incertaine, quelques-uns se réfugient dans une sorte d’exil intérieur, mélange de scepticisme et d’indulgence fatiguée  qui fait considérer avec détachement toutes les opinions pourvu qu’elles soient sincères.

Au début de la Restauration, Lamartine s’engage, sans grande conviction, dans une compagnie de gardes du corps du Roi. Il est même présenté à Louis XVIII, vieillard podagre qui le reçoit au Louvre, guidé par Vivant Denon venu présenter au Roi les chefs-d’œuvre pillés par Napoléon. Successeur infirme d’un Roi martyr, il marche dans les traces laissées par  Bonaparte et n’en incarne que davantage une France déchue.  Le portrait que nous en livre Lamartine est à fois touchant et boursouflé comme s’il craignait rétrospectivement d’avoir été un peu tiède. De fait, il refusera de suivre la Cour dans son exil à Gand et c’est sans gloire qu’il se réfugiera en Suisse lors de la folle aventure des Cent jours.

C’est au bord du lac Léman, dans une petite maison de douaniers désaffectée dont le séjour est rendu plus doux  par une idylle romantique et champêtre à souhait, que Lamartine apprend le désastre de Waterloo. On ne sait trop ce qui domine en son esprit : une aube nouvelle qui se lève ou, déjà, la nostalgie d’un lieu enchanteur qu’il lui faut quitter : « la bataille de Waterloo m’arriva un matin par une petite barque que conduisait sur le lac un commissionnaire de Mme de Vincy. Je la voyais voguer au lever du soleil comme une mouette dont le rayons du matin éclaire le revers de l’aile quand la vague se colore. » Lamartine rentre en France. Il démissionne de sa charge de garde du Roi. Une page est tournée et, avec elle, sa jeunesse.

Alphonse de Lamartine, Mémoires de jeunesse 1790-1815, Présentation de Marie-Renée Morin, Tallandier, Collection In-Texte.

Le livre sur le site des Libraires.fr

Le site des Editions Tallandier

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