LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 93. PRESSE-DURÉE

Avec le réchauffement climatique, le temps court mais à notre perte.

Pourtant, quand on voudrait tant être à l’instant de poster sur son réseau social favori son dernier selfie ou l’image de couve de sa nouvelle (auto)publication… quand des kilomillimètres nous séparent de notre tendre smartphone (mis à recharger) ou de la peau non moins chère de notre éditeur.trice préféré.e (du moment), on a l’impression qu’il court sur place.

Quand, de même, nous chérissons l’image du poisson-éclair dans les filets du pêcheur de foudre, du coup de foutre dans la poire Belle Hélène jutant à n’en plus finir son coulis de sucre glace à la crème Chantilly et celle, pétalée à souhait, de la fleur de tonnerre zébrant le ciel de mille éclats de pistache rayés.

Le temps est un nénuphar, une nèfle à quatre fleuves. Autant le temps se couvre, autant je m’éclaircis. Le temps est une torpille, un fer à cheval au galop. Autant le temps file, autant je m’alentis. Le temps est une plume, un portefeuille à fleurs. Autant le temps s’allège, autant je m’allonge. Le temps a du plomb dans l’aile et je suis un oiseau de feu qui se consume à la fenêtre. Je suis une seconde de sable emporté par la marée du soir. Mais le temps s’espace et je m’égare…

Le temps court et toutes les musiques du monde ne pourront jamais nous faire toucher la note bleue. Le temps court et on voudrait lui faire un croche-patte, lui mettre un bâton de réglisse dans les roues anisées. Le temps court et j’ai hâte d’être à mon rendez-vous avec la vie.

C’est le moment de compter sur le presse-durée qui rapproche, mieux qu’un système capitaliste parfait, le moment imparfait du désir de la pleine mais brève jouissance du plaisir (on peut à peine imaginer le râle subséquent).

« Le temps est cette séparation entre ce que je suis et ce que je veux être », écrivait en 1929 Simone Weil à l’âge de vingt ans.

Avec le presse-durée, on n’attend plus, on se paie rubis sur l’ongle déteint, on empoche la mise du sang sur le tapis vert-de-gris.

Heureusement, on ne voit pas le Grand croupier qui ramasse tout et nous laisse comme deux ronds de flan sur le bord du chemin de l’espérance, à croupir dans notre ombreux et bien oublieux désespoir.

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