2021 – LECTURES DÉCONFINÉES : COURT MAIS INNOVANT / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Encore deux recueils que je ne saurais classer dans aucune des catégories inventées pour répertorier les œuvres littéraires, je dirai simplement que ce sont des textes courts écrits dans une forme très inventive, un genre de performance littéraire. André STAS bien connu pour ses écrits très personnels, propose ici des nouvelles écrites selon un processus que les oulipiens ne renieraient pas. Jean-Claude MARTIN présente, lui, des textes à mi-chemin entre le texte court et la scène de théâtre, des petites saynètes. De la littérature inventive comme on l’aime !

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Un second cent de nouvelles pas neuves

André Stas

Cactus inébranlable éditions

C’est la seconde fois qu’André Stas s’adonne à cet exercice oulipien qui consiste, comme il l’écrit lui-même, à « ouvrir un livre n’importe où, recopier la première phrase qui me tombe sous les yeux, recommencer l’opération dix fois », passer ensuite à un autre livre, pour en l’occurrence produire cent textes, cent nouvelles pas neuves et parfaitement improbables. Il avait déjà produit un recueil sur le même principe au début du XXI° siècle. Il affirme qu’il ne choisit pas les textes dont il copie les dix fragments nécessaires à son exercice, « de choix il n’y en eut pas, mais juste mon plaisir et rien d’autre. Na ! C’est ce qui vous explique que l’on puisse de la sorte sauter hardiment des grandes gueules aux voix obscures de la chose imprimée, … ». Les auteurs que j’ai reconnus appartiennent au monde de la littérature que l’on dit souvent bonne, pour les autres je ne saurais dire s’ils sont des grandes gueules ou des voix obscures. Pour donner une idée à ceux qui hésiteraient à lire cet ouvrage tout à fait inhabituel, je dirais que les auteurs vont de A. Delahache au Marquis de Sade en passant par : Eduardo Mendoza, Serge Delarue, Erica Jong, Vito Roha, Claude Gaignebet, Aurel, Tristan Bernard (un Bisontin), Eugène Chavette, Italo Calvino et beaucoup d’autres pour en faire environ une centaine. La bibliothèque de l’auteur est joliment fournie, j’y ai trouvé des auteurs dont j’ai affectionné de lire un ou plusieurs ouvrages. Je dirai aussi que l’amour, charnel surtout, pourrait être un fil rouge entre un bon nombre d’entre eux.

André Stas est un spécialiste du collage et l’exercice auquel il se livre s’apparente à une certaine forme de collage de bouts de textes pour en faire un petite nouvelle, faire naître une histoire en utilisant des morceaux d’autres textes. Le résultat est moins incongru que je le pensais a priori, certains textes sont plus intéressants que d’autres écrits d’une seule traite par une main malhabile. Daniel Arnaut, dans la critique qu’il avait publiée dans le Carnet des instants de février/mars 2005 après la parution des cent nouvelles pas neuves initiales, écrivait : « L’effet est étonnant, et presque immanquable. La « nouvelle » en dix phrases ainsi obtenue a (presque) toutes les apparences d’un texte normal ». et je dirais même que certains textes sont tout à fait sensés, qu’ils sont souvent inspirés et contiennent même une certaine forme d’esprit. D’autres sont beaucoup plus oulipiens, saugrenus, mais jamais totalement inconvenants ou incohérents. Je pense comme Daniel Arnaut que pour se livrer à cet exercice, il faut avoir l’œil du lecteur assidu et le talent du collagiste sinon le résultat risque d’être plus aléatoire.

J’ai pris un texte au hasard et j’en ai copié les premières phrases afin que les lecteurs aient un premier aperçu de ce que génère l’exercice de cette pratique : « Aussi loin que remontent mes souvenirs, il y a toujours eu des sentinelles. Mes moments de repos étaient irréguliers. Je les avais balayés sous le tapis des bouteilles vides et des gueules de bois monumentales. Je m’installai au buffet, sans rien commander… » Delirium Tremens – Ken Bruen. Il faut aussi ajouter que la lecture consécutive de plusieurs textes ainsi conçus rend leur compréhension plus aisée, au point même que le lecteur ajoute ou modifie automatiquement les mots qui semblent manquer ou être mal choisis. On comprend bien après avoir lu ce type de recueil la complémentarité qui existe en l’auteur et le lecteur.

Et dire que certains pensent que copier n’est pas un art !

L’ouvrage sur le site du Cactus Inébranlable

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Orphée cours élémentaire

Jean-Claude Martin

Rhubarbe

Jean-Claude est un auteur prolifique, il m’a déjà donné l’opportunité de lire cinq recueils au cours des deux années écoulées : sa vie telle qu’il l’a vécue en poésie, un abécédaire poétique, sa faiblesse toute littéraire pour les jeunes filles alanguies dans l’herbe fraîche, sa passion pas que poétique pour les légumes de son jardin et sa façon toute poétique de vivre son confinement. Cette année, il vient de publier un nouveau recueil très original, difficilement classable parmi les genres littéraires répertoriés jusqu’à lors. Ce n’est ni de la poésie, ni des textes courts, ni des nouvelles, peut-être du théâtre ? Moi, j’ai lu ça comme des saynètes dramatiques contrairement à l’habitude ou ce genre est plutôt dévolu à la bouffonnerie.

Ces textes assez courts sont composés uniquement de dialogues entre deux personnes dont l’auteur a précisé au préalable le contexte de leur rencontre et la motivation de leurs échanges. Ces échanges décrivent une situation qui se terminent comme dans les nouvelles par une chute toujours inattendue. Ainsi, on rencontre dans ce recueil un grand-père qui supplie son petit-fils de ne pas appeler les secours malgré le malaise qui l’accable de plus en plus. Une épouse qui veut se porter au secours de son fils tombé dans un puits, que son mari réveille pour la tirer de son cauchemar. Jean-Claude propose ainsi seize histoires dramatiques, glaçantes, hilarantes, désopilantes, déconcertantes, navrantes, … Des histoires très inspirées, écrites dans des dialogues minimums mais percutants et efficaces qui donnent une belle vivacité au texte.

Quand j’ai refermé ce livre, j’ai pensé qu’il serait dommage qu’un jour, un metteur en scène ne se saisisse pas de quelques-uns de ces textes pour construire un spectacle et le produire sur une vraie scène théâtrale. Ce jour-là, je pourrais bien me laisser tenter et me glisser dans un des meilleurs sièges pour assister au spectacle que j’ai essayé d’imaginer au cours de ma lecture.

Et, j’allais oublier de citer les collages de Colette Reydet …!

L’ouvrage sur les site des Editions Rhubarbe

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