PROSES SOUFFLÉES 1-20 / Éric ALLARD

1

On ne sait pas ce que nous réserve le silence. Ni la piété des étoiles. Il faut savoir se recroqueviller sous la pensée. Et attendre, dans le fond du vase, la remontée des humeurs…

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2

L’orage calfeutrait ses tiroirs. Et les trésors de papier roulaient sous la table. Il n’y avait rien à tirer de la mémoire du sol. Parmi le sable déposé sous la porte, une lettre exprimait son dernier souffle.

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3

Plus d’une fois mon avenir fut révélé à la presse du coeur. Je fis mine de ne pas savoir lire. Des spasmes arrivaient avant que la mort du poulpe survienne. Il fallait recracher l’eau de mer pour obtenir un supplément d’information.

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4

Ma mère sait où me trouver. Sur quelle île, sous quelle pierre, dans quel miroir? Je joue franc jeu avec la mort qui n’a pas de porte de derrière. Quand je veux sortir, je dépose un glaçon sur la fenêtre. Avant qu’il soit fondu, je suis déjà loin.

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5

Sur le feu un ventre brûle. Il n’a pas l’air malin. J’ai fait en sorte de lui apporter de l’eau mais avec quoi ? Je n’ai plus de mains. Sur le feu un ventre brûle. Je le nourris de papier. Ses jeux de flammes me rappellent à l’écriture du désir.

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6

Où exposer mes miroirs tant que je suis objet de plaisir. Les masques glissent sur la glace. Et l’oubli est sans pitié. Je trouve dans une brocante une face qui convient à mes traits. Elle servira encore bien une autre nuit.

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7

L’histoire recouvre le mur blanc. De nombreux oiseaux la picorent tant qu’il reste du vol sur les bords. Sur mes cernes mon regard soutient ta peau. Le gouffre d’un vers au milieu de la page suffirait pour ébranler le rêve de la raison.

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8

D’une voix blanche traire le lait. Et chercher la vache du rire. Ne pas porter de jugement sur la tâche du prêtre qui officie sous la robe. Seulement raconter par le menu ce que la vision du ciel ainsi lavé fait aux femmes couchées dans le pré.

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9

Quand Liszt rencontrait Mozart au pressing, il lui racontait la politique de son quartier pour faire rire l’Autrichien. De Bayreuth à Salzbourg, il n’y avait pas si loin. Seul le temps les séparait hors le lieu où ils faisaient ensemble jouer leur linge.

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10.

Il faut faire confiance à la neige, et au vent et aux reliefs du repos. Toutes les miettes de sommeil sont bonnes à prendre. Quiconque a dormi dans le froid vous le dira. A l’aube, le soleil est plus clair s’il s’est allégé du rêve.

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11

D’ordinaire les masses humaines finissent à la fosse commune. Mais ce jour-là c’était bal populaire et on faisait bombance. J’étais occupé de lire à côté d’un papillon mort le journal des fêtes quand le croque-mort est venu déposer un vœu.

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12

Le marais converse peu avec le bécasseau. Il n’a, pour tout dire, rien à lui apprendre. Les barques sont rares et la végétation pingre en nouvelles. Seule l’échasse blanche, perchée sur ses pattes rouges, lui susurre quelques mots salaces.

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13

Il n’est pas si courant de voir un cul souligné de chaînes. Il n’en acquiert que plus de valeur. Mais y glisser une pièce pour faire augmenter son bien ne servirait qu’à vous faire mal voir du propriétaire. Mieux, faites-le briquer pour lui donner un aspect plus reluisant.

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14

Les fondus au noir ne sont plus prisés des amateurs de pellicule. Imaginez un cheval noir sur une banquise qui s’effondre, faute de film. (Le monde est ainsi fait qu’il s’assombrit.) Ne vous voilez pas la face, dénudez plutôt les fesses de l’esquimaude même s’il vous en coûte de la température.

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15

Il n’y a pas à dire. Le soliloque disparaît. On parle davantage à son barbier qu’à son dentier, on écrit plus à son écran qu’à son voisin. Un poil sur la langue jamais n’a jamais aboli le langage. Et pourtant, si Dieu avait passé son temps à papoter avec ses potes, qu’en serait-il advenu du beau verbe ?

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16

La femme qui passait remorquait des taches de rousseur. Combien elle possédait d’éphélides, c’était ce que chacun se demandait. Il fallut l’arrêter au motif d’un insignifiant délit, la dénuder  pour son offense puis compter, compter jusqu’à presque l’infini… Personne jamais ne parvint au bout du beau compte.

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17

On plie la ligne, on redresse la courbe. Puis on roule un cube, on carre une sphère. On ne va pas loin. Si la géométrie le permet, on fractionne la surface du jour en petits fragments de temps. Les secondes passent, les volumes s’érodent, il fait bientôt nuit.

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18

Quoi de plus juste qu’un arbre? Il tend ses branches, il remue des feuilles, il ne dépasse pas son rayon d’action à l’inverse de nombre d’insectes volants qui s’accaparent le maximum d’espace. La justesse à avoir avec le self control.

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19

Tant de nouvelles nous atteignent, peu d’informations nous altèrent, quasi aucune ne nous affecte vraiment. Nous visons l’oubli, l’absence de sens, la fermeture des lumières. Et au réveil l’absolue intégrité de la nuit passée à décalquer les songes nous passe sous le nez.

+

20

Faut-il fermer la porte au regret, boucher les ouvertures du jour et lancer le gaz? Facilement les paquebots atteignent les quais reculés, les hauts cris les oreilles récalcitrantes et ma parole la page renversée. Le transporteur de tumultes s’arrête aux portes du silence.

= = =

Illustration : peinture de Salvatore Gucciardo

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