UN SANG D’ECRIVAIN de LUC DELLISSE (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

La Lettre Volée : Un sang d'écrivain

Tout écrivain est un flamboyant inadapté : il ne s’accointe avec aucune fin définie et ne rentre dans aucun statut. C’est « un éternel outsider qui se débrouille comme il peut dans un monde parfaitement organisé pour se passer de lui ». D’emblée, dès les premières lignes Luc Dellisse nous le confirme : l’écriture a compliqué son existence, terriblement…

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre dense dont chacun des courts chapitres constitue une manière d’essai dont le titre parfois sibyllin (D’un lieu transitoire, Réglage rétinien,…) constitue le motif de variations qui toutes s’étoilent à partir d’un même thème : une vie d’écriture.

Il n’y a pas d’écrivain qui ne fut à l’origine un grand lecteur. Dans la vie de Luc Dellisse, il y eut d’abord le temps de la lecture, gagné sur « le détraquage des journées furtives et des obligations scolaires ». Lisant comme il respire, c’est au galop  – le meilleur moyen pour lui de saisir une œuvre dans toute son ampleur – qu’il parcourt alors tous les champs de la littérature.

Tout lecteur, loin s’en faut, ne devient pas un écrivain. Il faut un élément déclencheur. C’est  la secousse dévastatrice d’une passion amoureuse qui, semblant tout détruire, renversera les derniers obstacles sur le chemin de l’écriture et fera se rencontrer le plaisir insouciant de lire et le tourment d’écrire.

Vient alors l’heure des choix : sous nos latitudes, le risque n’est pas dans la prison ou l’asile ; « il est dans la dépendance excessive, c’est-à-dire dans la perte du sens ». Nous retrouvons l’un des traits les plus féconds de l’auteur : son amour absolu de l’individualité et la conviction que seule la reconquête de notre liberté que tout – à commencer par le travail mercenaire – concourt à aliéner, nous permet d’unifier notre vie en renouant avec notre loi intérieure.
La chose est aisée à concevoir mais plus ardue à pratiquer: contourner le mur de l’argent, éviter l’asservissement d’un métier salarié et exclusif demandent courage, esprit de décision et plus encore un art consommé de l’esquive, de la « porte de secours » par où se dérober quand en vient le temps. Il faut vivre moins riche mais plus libre. Lisant Luc Dellisse, l’exemple de Montaigne, visiblement l’un de ses auteurs fétiches, me vient immédiatement à l’esprit. Embringué un peu malgré lui comme maire de Bordeaux, l’auteur des Essais témoigne : « J’ai pu me mêler des charges publiques sans me départir de moi de la largeur d’un ongle, et me donner à autrui sans m’ôter à moi. » Nul doute que ce rapport au monde ait inspiré l’écrivain. Il a tout fait en tout cas pour « éviter d’être pris au piège » d’une vie fausse à laquelle tout sauf lui-même le conviait.

De son aveu d’avantage poète en prose que raconteur d’histoire, Luc Dellisse a tenté de s’inscrire dans une littérature d’évocation, mettant en forme les pépites ramenées dans les filets de sa curiosité : gestes entrevus, intonation d’une voix, beauté d’un corps, bribes de conversation… Les sommets de la littérature française et universelle, écrit-il, « sont atteints quand la représentation du monde ne repose pas sur une histoire, une intrigue, mais sur l’évocation de la réalité visible et de son arrière-plan de feu dans la brume ». Sa patrie d’élection, ce sont les auteurs qui habitent le langage, le vivent si intensément qu’ils n’ont pas d’équivalent dans d’autres langues et sont pour ainsi dire intraduisibles, sauf à perdre ce qui fait leur prix.

D’un sujet à l’autre , nous suivons la plume vive de Dellisse. Rien d’efforcé ne ralentit la marche ; son style semble sa pensée même :  analogique, tendue et rapide. Les allusions à la vitesse émaillent d’ailleurs le texte: dans la vie comme en littérature, il faut fuir ce qui nous freine. D’où sa méfiance pour le fignolage trop léché et son admiration pour un Saint-Simon « summum du génie littéraire à grammaire effarante ». Le style est un miracle de la forme et un miracle n’est jamais académique…

Luc Dellisse, profession : « favoriser les herbes folles de l’esprit ».

Le livre sur le site de La Lettre volée

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