2021 – MES LECTURES ESTIVALES : SOUS FORME D’APHORISMES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Cactus Inébranlable Editions a fait preuve d’une belle vitalité tout au long de ce dernier semestre, voilà donc encore deux opus tirés de sa désormais emblématique collection « Les P’tits Cactus ». Deux recueils d’aphorismes qui évoquent chacun un domaine bien défini : Gaëtan SORTET vient du monde de l’image, il a incorporé de nombreuses illustrations dans le sien, Etienne PICHAULT, lui, vient de la cuisine, il nous fait saliver tout au long de son texte.

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Mes Prescriptions

Gaëtan Sortet

Cactus inébranlable éditions

Depuis un bout de temps, je croise souvent dans mes lectures d’aphorismes ou de textes courts des auteurs qui fréquentent aussi le monde de l’image : dessin, collage, peinture, … comme si le fameux « le poids des mots, le choc des photos » pouvait s’appliquer aussi à ce genre littéraire. Gaëtan Sortet lui aussi s’adonne à l’art de l’image, ses aphorismes en sont généreusement empreints. Son éditeur signale dans sa note bibliographique qu’« Il se définit comme un artiste pluriel, multiple et protéiforme dont les bases de son travail sont l’image et le langage ». J’ai eu comme l’impression qu’il cherchait des formules proches du visuel, capables d’impressionner le lecteur dès le premier regard, capables aussi de le déstabiliser par une modification de perception, d’angle, de netteté, …

Pour atteindre les effets qu’il veut provoquer, l’auteur utilise de différents procédés comme le détournement des mots fondé sur l’utilisation d’homonymes phonétiques induisant un sens tout à fait autre à ses phrases. « Le destin n’est pas prédéfini. Le destin est grêle ». La dimension sonore de ses aphorismes est très importante, elle est à la base de plusieurs d’entre eux : « Le monde selon Greg LeMond », « J’ai dansé une valse à 9 temps sur le Pont9 pour l’An 9 ? J’ai mangé un 9 à la coque. 9orçons pas le destin ». On entend bien que le son prime sur l’écrit ou que l’écrit doit rendre le son, quitte à utiliser des subterfuges comme cette substitution des chiffres aux lettres.

Pour lire ce recueil, il faut aussi rester très vigilant car Gaëtan fait de très nombreuses allusions, sa culture semble immense, parfois même extrêmement subtiles. « Nuit machine, nuit maligne, nuit mamour », ça sonne comme une vieille chanson ; « On se lève tous pour la Poésie », cette allusion est beaucoup plus triviale, elle se niche dans le creux des publicités trop vues. Ainsi va Gaëtan, de détournement en allusion, de transformation en substitution, …, mais toujours gardant le sens de l’humour, tous ses aphorismes ou presque sont drôles et même parfois hilarants. Je ne dirais pas que c’est de l’humour élaboré, j’ai eu souvent l’impression qu’il avait envie de se marrer, que ses pensées relevaient plutôt de la rigolade, de la déconnade, comme un clin d’œil malicieux adressé à ses lecteurs.

Il parsème aussi ce recueil de ses « Prescriptions » comme celle-ci qui rend hommage à la poésie qui est le véritable pivot de ce recueil tant l’auteur semble admirer poètes et poèmes. C’est une véritable ode à la poésie qu’il évoque dans de très nombreux aphorismes et souvent dans ses « Prescriptions » : « Mes Prescriptions. / Parce que la Poésie que vous lisez est aussi importante que l’air que vous respirez », « Le poète ne fait qu’ébaucher son poème. C’est lorsqu’il est lu qu’il se crée » (point de vue de lecteur !), « Poète tu es maçon. Tes briques sont des mots et tu construis ta propre maison-œuvre ».

Tout un lot de bons mots récupérés, recyclés, retravaillés, réinventés pour dire d’autres choses pleines de malice et de connivence. Des choses plus lourdes que cette frêle fille : « Guère épaisse la petite Anna-Karen (Hine ?) m’a dit Léon ».

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

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Le cuisinier se poile

Etienne Pichault

Cactus inébranlable éditions

Dans sa biographie, l’éditeur précise qu’Etienne Pichault est avant tout restaurateur, il tient avec sa femme et ses enfants « Amour, maracas et salami », une enseigne qui est déjà tout un programme et qui pourrait inspirer nombre d’auteurs. Cependant, la cuisine ne le comble pas totalement, il a un faible pour la littérature, son biographe, pour la circonstance, cite Proust, Jarry, Beckett et même Corneille et Racine… Il ose l’écriture et, en 2019, publie, dans un tirage très limité, « Le cuisinier se poile » que « Cactus inébranlable éditions » réédite cette année. Ce nouvel opus dans la fameuse collection des « P’tits cactus » se présente comme une originalité, les artistes de la bonne chair ont inventé moult formules pour vendre le produit de leur art culinaire aux gourmands et gourmets de la planète. Etienne a inventé l’ « aphoristonomie » comme d’autres avant lui on inventé la bistronomie. Sous sa toque, il concocte les meilleurs jeux de mots, traits d’esprits et aphorismes qu’un cuistot peut pêcher dans le chaudron où il mitonne sa potion magique.

C’est ainsi que peu à peu « il a lié ses sauces avec une émotion certaine » pour mitonner « des jeux de mots, qui se suffisent à eux-mêmes et d’autres encore qui ouvrent l’horizon d’une réalité augmentée, auxquels s’ajoute l’une ou l’autre contrepèterie », confie le préfacier auteur de la « Mise en bouche » servie en entrée.

Gourmand je le suis, gourmet j’essaie de l’être, aussi me suis-je précipité sur le menu proposé par Etienne. En entrée j’ai commandé quelque des jeux de mots bien assaisonnés :

« Il était tard pour manger des grenouilles. »

« Je ne sais plus où j’ai mangé du lieu. »

Pour le plat de résistance, j’ai opté pour des traits d’esprit jouant sur le double sens des mots ou sur la confusion qu’ils pouvaient générer :

« Il ôta son veston pour manger des pommes de terre en chemise. »

« Ce soir je reçois ma femme de ménage : au menu, foie gras au torchon et raclette. »

Pour le dessert, je me suis contenté de quelques mignardises au goût particulièrement subtil :

« Allah soupe ! »

« Le chocolatier va au bal hautain. »

J’aurais pu être plus gourmand, le tenancier avait beaucoup de gourmandises en réserve mais je me suis contenté d’un cordial pour la route :

« J’ai bu le café avec l’athée hier. »

Et pour les plus voraces le patron a tout spécialement cuisiné des petites nouvelles en revisitant l’art de l’assonance et de l’altération, n’hésitez pas, abusez même, la cuisine du chef est tout ce qu’il y a de plus digeste ! Un abus ne pourrait que vous faire mourir de rire ! Et Pierre Kroll a jouté son grain de sel avec des dessins aussi drôles par le trait que par la légende.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable

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