VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE : LE CIEL PEUT ATTENDRE d’ERNST LUBITSCH (1943) par Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW

VERS UNE CINETHEQUE IDEALE

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

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Ressortie / Le ciel peut attendre d'Ernst Lubitsch : critique |  CineChronicle

(26/100) Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait,

une comédie dramatique d’Ernst Lubitsch, Etats-Unis, 1943, 1h52’.

Une polyphonie où se répondent les voix de Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW.

Le pitch ?

PHIL :

Henry Van Cleve, un vieil homme, arrive dans l’antichambre de l’enfer dans la foulée de son décès. Le diable le reçoit, l’interroge sur les circonstances de celui-ci :

« Le mieux du monde, j’avais mangé tout ce que les médecins m’avaient interdit. J’ai eu un accès de fièvre et quand je me suis réveillé, tout le monde autour de moi, parlait doucement en disant du bien de moi, alors j’ai compris que j’étais mort. »

Henry est persuadé avoir mérité le châtiment éternel mais son hôte, qui le reçoit avec patience et bonhomie, l’invite à justifier son entrée, il se met donc à raconter sa vie, elle va remplir la quasi intégralité du film sous la forme d’un long flash-back découpé en scènes tournant toutes, je crois, autour des anniversaires du héros. Précisons que le récit se passe quasi exclusivement en lieu clos, dans un milieu très aisé voire richissime, et s’avère très théâtral.

Un immense classique ?

PHIL :

Eh bien, j’ai hésité à élire ce film dans nos évocations. Je l’avais pourtant installé dans mon Top 5 de tous les temps lors d’un palmarès de fin d’année sollicité par la revue/plateforme Karoo en fin 2019 :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-bonus-de-fin-dannee-2019tops-10-des-membres-de-lequipe

Alors ? J’estimais avoir trop cédé à des prédilections intimes quand le film, cinématographiquement, ne pouvait rivaliser avec La dolce vita, Lawrence d’Arabie, L’avventura, Casablanca, 2001, etc.

Il a donc fallu que deux équipiers, Nausicaa et Julien-Paul, me secouent ou rassurent. Que je revoie le film aussi… qui m’a une fois encore bouleversé et épaté. Dès la première scène, dès la confrontation, face au diable, entre un Henry persuadé d’être arrivé où sa vie peu édifiante le condamnait et une vieille dame « très comme il faut », convaincue d’un ridicule malentendu. Oui, aucun doute : il s’agit bien d’un bijou de comédie sentimentale et d’une ode à l’humanisme, d’un film qui rend heureux, un Feel Good Movie, qui offre, comme l’ensemble de la filmographie de Lubitsch, une version anticonformiste aux Feel Good Movies de Capra, osant gratter sous le verni des conventions et des hypocrisies.

NAUSICAA :

Hésiter à parler de ce film est révélateur d’un préjugé tenace contre la comédie et les bons sentiments. Un chef-d’œuvre peut être léger.

PHIL :

De nombreuses comédies se retrouvent dans le Top 100 de la Cinéthèque idéale : Bringing Up Baby, Ninotchka et It Happened One Night pour les années 30 ; The Philadelphia Story, Heaven Can Wait et A Wonderful Life pour les 40ies ; Singing in the Rain et Some Like It Hot pour les 50ies, The Party et La grande vadrouille pour les 60ies, etc. Et nous avons analysé longuement l’une d’elles. Le préjugé, s’il me rattrape dans un deuxième temps, celui des analyses, est donc à relativiser et se niche à mon avis dans la perception d’une distorsion entre l’intrinsèque et l’extrinsèque. Une perception qui mériterait un long débat.

Le héros ?

PHIL :

Au premier contact, on pense avoir affaire à un enfant gâté, sinon vicieux, qui s’appuie sur le trop-plein d’affection de ses parents, de son grand-père pour mener une vie frivole, irresponsable, où il n’est déjà question, dès l’enfance, que de braver les interdits. On devine une initiation sexuelle des plus précoces (sa nurse lui ouvre, dira-t-on la voie), ensuite les sorties nocturnes, le jeu, la dilapidation…

Miracle du film, une grande histoire d’amour contrepointe ce premier récit, en offre un deuxième, comme si deux romans de vie étaient possibles. Ou comme si le cinéaste interrogeait sur la faisabilité d’une union des contraires ? Et redistribuait les cartes des valeurs.

 JULIEN-PAUL :

Henry VC représente la figure du grain de sable dans l’engrenage de la vie et de la société américaine puritaine. Un instrument de démangeaison, un libérateur maladroit, un sauveur dangereux, un pavé dans la mare, un coup de grisou dans les mines de la bien-pensance, un cocktail molotov dans la fourmilière du va-et-vient de l’Habitude, de l’inertie du Quotidien. Oui, il fait du mal. Mais faire DU mal revient il nécessairement à faire LE mal ? Il apporte aussi la Vie, la vie pleinement vécue. Il a des airs de Prométhée dispensant à l’humanité le feu du désir de vivre. Il apporte dans sa besace la mort (exemple : la fin du couple et du mariage entre son frère et sa propre future femme) mais aussi la vie véritable : le vrai amour, la vraie amitié, la vraie aventure. 

NAUSICAA :

Le grand-père, interprété par Charles Coburn, qui encourage sans cesse Henry et le suit même un peu dans ses aventures, porte probablement au sein du film le regard que Lubitsch porte sur son personnage, et qu’il nous invite à adopter en tant que spectateurs – et qui sera le point de vue du diable in fine.

Un casting épatant !

Henry VAN CLEVE (Don Ameche)

PHIL :

Don Ameche, une grande vedette du temps, joue Henry Van Cleve avec une classe qui a peu d’équivalent (Melvyn Douglas, John Gilbert) et qui me semble avoir disparu des écrans. Gene Tierney (et sa beauté exotique, sa capacité à jouer des sentiments fort contrastés) est une Martha lumineuse. Mais que dire des seconds rôles ?  Charles Coburn (le grand-père, l’ordonnateur du contrepoint moral du film, de sa philosophie anticonformiste), Eugène Pallette (dans le rôle du beau-père) et Laird Cregar (le diable comme vous ne l’avez jamais envisagé !) sont inoubliables et transcendants.

Une constellation de femmes !

NAUSICAA :

Si la mère d’Henry incarne une féminité traditionnelle, plusieurs personnages féminins du film incarnent d’autres modes d’être. La belle-mère du héros, tout d’abord, malgré son conformisme petit-bourgeois, est l’égale de son mari : le couple ne s’entend pas, se parle peu, s’invective, mais les deux personnages, mari et femme, sont à égalité dans ce petit jeu. Autre personnage intéressant : la nurse d’Henry, sous les dehors traditionnels de son métier, se révèle une femme de caractère, qui initie son élève au-delà de ce qui était attendu d’elle. Dans une scène assez drôle, son dévouement conduit à son renvoi, mais l’essentiel est ailleurs : la hiérarchie sociale est renversée, l’habituelle imagerie de l’homme plus âgé que sa compagne balayée. La nurse initie son élève pour le plus grand plaisir de celui-ci.

Martha STRABEL (Gene Tierney)

Le personnage de Martha concentre évidemment l’attention. D’abord parce qu’une actrice de la trempe et de l’aura de Gene Tierney contrebalance à merveille l’omniprésence de Don Ameche. Mais aussi et surtout parce qu’elle s’impose comme une femme de caractère. Se résolvant au mariage pour échapper à l’enfer de la vie sous le toit de ses parents – il n’y avait guère d’alternatives pour les femmes –, elle rompt ses fiançailles avec le convenable cousin pour tomber dans les bras du fougueux et imprévisible Henry, qu’elle n’hésite pas à quitter lorsqu’elle ne supporte plus son comportement. C’est par ce geste de rupture, qui oblige Henry à réagir, qu’elle obtient enfin la vie conjugale qu’elle souhaite et s’épanouit dans un mariage d’amour. De part en part, elle apparaît comme une femme qui butte sur le carcan que la vie bourgeoise et sa condition de femme voudraient lui imposer, mais qui ose choisir, décider et, tout en respectant certaines règles (elle ne remet pas en question le mariage, elle retourne chez ses parents qu’elle apprécie peu quand elle quitte son mari), ne craint pas la désapprobation familiale pour mener la vie qui correspond le mieux à ses aspirations.

PHIL :

Oui, ce personnage est extraordinaire ! Elle réussit trois ruptures, si je puis dire, la troisième étant d’une profondeur philosophique : elle rompt avec tous les préjugés inculqués, la morale traditionnelle et les excès de l’amour-propre (qui peut confiner à l’orgueil ou à l’autodestruction) pour vivre la vie qui la rend la plus heureuse, privilégiant avec une sagesse rare l’essence aux contingences.

N’oublions pas…

PHIL :

… l’apport du scénariste Samson Raphaelson à la réussite du film ! Ce collaborateur habituel de Lubitsch adapte une pièce (Birthday) de Leslie Bush-Fekete, un de ces écrivains hongrois chez lesquels Lubitsch a beaucoup puisé.

Un remake ?

JULIEN-PAUL :

Un film américain de 1978 porte le même titre.

PHIL :

J’ai cru moi aussi à un remake. Que les titres anglais et français soient identiques est in fine hallucinant… car, en fait, non. Ce Le ciel peut attendre/Heaven Can Wait, réalisé par l’acteur Warren Beatty, est bien un remake mais d’un film d’Alexander Hall (Défunt récalcitrant/Here Comes Mr. Jordan), sans aucune connexion avec l’œuvre de Lubitsch.

Contre-monde et morale retournée

JULIEN-PAUL :

L’antichambre, qui prélude à l’enfer (le diable y précipite en appuyant sur un bouton qui ouvre une trappe), apparaît étonnamment classique, épurée, à mille coudées des images d’Epinal surchargées, baroques (les peintures de Bosch, Brueghel, etc.).

PHIL :

Et que penser des étagères de bibliothèque qui couvrent les murs, des gros volumes entrevus ?

JULIEN-PAUL :

Et que dire du diable lui-même ? Le film fait voler en éclats la binarité du bien et du mal. De deux manières : au niveau de la vie du protagoniste (il commet des « mauvaises actions » au sens de faire du mal à autrui mais est doué de bonnes intentions et ne cherche jamais intentionnellement à nuire) mais aussi au niveau des instances morales : le diable fait montre d’empathie, de bienveillance, de valeurs… chrétiennes envers Henry Van Cleve. En lui faisant prendre conscience des mérites de son parcours. Or, pour reconnaître la bonté d’un homme, ne faut-il pas en posséder déjà soi-même ?

PHIL :

Un diable bon. Adorable. D’une distinction impeccable. Il y a un renversement des valeurs véhiculées par la société et… Hollywood.

JULIEN-PAUL :

Moralement, le film confronte en substance deux visions de l’existence : la vie morale, codifiée, enfermée, repliée sur elle-même, conservatrice (les parents du héros, son cousin, ses beaux-parents), et une vie vivante, la vie pleine, qui prend le risque d’être aventure, une vie qualitative et progressiste, même si le personnage incarnant cette vie-là (Henry) échappe à l’idéalisation : le film montre avant tout ses méfaits, ses farces, ses erreurs, laissant ses réussites (comme petit-fils, époux, père… qui courent sur de longues années) au royaume de la suggestion, dans les limbes de l’ellipse.

PHIL :

Bien vu, c’est justement ça la légendaire Lubitsch Touch !

La Lubitsch Touch

Ernst LUBITSCH (1892-1947)

PHIL :

Elle exprime sans doute l’irruption d’une certaine idée du Vieux Continent et du Vieux Monde dans le Nouveau. En rapport avec une certaine littérarité, une certaine sensibilité. Qu’on retrouve mises en abyme dans le film : les Van Cleve (et surtout le grand-père !) représentent une grande bourgeoisie bien installée, véhiculant les valeurs de l’aristocratie d’antan (une forme d’hybridation sociale), quand les Strabel de leur future belle-fille Martha caricaturent la haute bourgeoisie récente (une petite bourgeoisie arrivée !), empesée, endimanchée. Contemporain des Lang et autres Murnau, comme eux venu d’Allemagne, Lubitsch est aux antipodes de l’expressionnisme allemand (et du cinéma muet en général) et de ses effets appuyés. Comme le démontrent quelques citations pêchées sur Wikipedia, qui tentent de définir la Lubitsch Touch :

« (…) sophistication, style, subtilité, esprit, charme, élégance, suavité, nonchalance raffinée et nuance sexuelle audacieuse. » (Richard Christiansen) ;

« (…) l’humour subtil et la virtuosité visuelle (…) une compression parcimonieuse d’idées et de situations en plans uniques ou en scènes brèves qui apportaient une touche ironique aux personnages et à la signification de tout le film. » (Ephraim Katz) ;

« Un contrepoint de tristesse poignante pendant les moments les plus gais d’un film. » (Andrew Sarris) ;

« (…) on peut ressentir cet esprit certain (…) dans le dialogue oblique qui permettait de tout dire de façon allusive, mais aussi – et en particulier – dans la performance de chaque acteur, aussi petit que soit le rôle. » (Peter Bogdanovich) ;

« (…) interrompre l’échange dramatique en se concentrant sur des objets ou des petits détails qui font un commentaire spirituel ou une révélation surprenante sur l’action principale. » (Greg S. Faller) ;

« (…) l’idée d’utiliser le pouvoir de la métaphore en condensant soudainement la quintessence de son sujet dans un commentaire ironique – un commentaire visuel, naturellement – qui disait tout. » (Herman G. Weinberg).

Un petit bémol ?

SPOILER !

JULIEN-PAUL :

J’adore ce film mais il m’inspire un regret : le manque de récit du protagoniste à l’égard de sa vie une fois arrivé dans l’au-delà. Celle-ci (qui constitue l’essentiel du film) est montrée, interprétée et analysée par le diable, mais beaucoup reste sous-entendu, implicite. D’où une conséquence inévitable : malgré le dénouement heureux pour Henry Van Cleve, quid de sa prise de conscience morale ? Il accepte le verdict distillé par son hôte céleste mais sans s’y attarder, comme s’il subissait, était soumis, dans la pure acceptation. Acquiert-il vraiment une perception renouvelée de lui-même ?

L’enjeu de l’épilogue s’avère double :

(1) obtenir une place au paradis pour quelqu’un de bien, c’est-à-dire œuvrer pour la Justice ;

(2) réconcilier un homme (le protagoniste) avec lui-même, car il se présente à la porte de l’enfer en faisant amende honorable, en ne nourrissant pas une haute estime à l’égard de lui-même ou de sa vie.

Mais Henry VC parvient-il vraiment, in fine, à s’aimer pleinement et à se pardonner ? Si oui, pourquoi ? A quoi bon le paradis pour un homme qui ne s’aime pas et culpabilise encore en se focalisant sur les torts causés au cours de sa vie ?

PHIL :

C’est peut-être l’aspect le plus artificiel du film, le plus incohérent. Qu’il ait agi comme un citoyen émancipé tout en véhiculant les valeurs de l’aliénation. Un reliquat du fond théâtral ?

Ce film dans la filmographie de Lubitsch ?

Haute-Pègre/Trouble in Paradise* (1932) ou Ninotchka (1939, le « film où Garbo rit ») dans la décennie précédente, Rendez-vous/The Shop Around the Corner* (1940) et Jeux dangereux/To Be or Not to Be * (1942) sont des Lubitsch beaucoup plus renommés. Pourtant, en son temps, le film a fort justement joui d’une belle reconnaissance, décrochant trois nominations aux Oscars (« Meilleur film », « Meilleur réalisateur » et « Meilleure photographie »).

JULIEN-PAUL :

La photographie ! Le film ne se limite pas à un formidable casting et à de remarquables dialogues, l’œil est charmé par les décors… qui sont quasi exclusivement intérieurs.

PHIL :

Avec une mention pour l’antichambre de l’enfer, la seule note fantastique du film ?

* Appesantissons-nous une minute sur les traductions de titres de films ! Elles laissent à tout le moins songeur, bien souvent.

Ernst Lubitsch !

NAUSICAA :

Comme Fritz Lang, comme Billy Wilder, ou Otto Preminger, Ernst Lubitsch (1892-1947) est l’un de ces réalisateurs qui ont quitté l’Allemagne ou l’Autriche pour faire les beaux jours d’Hollywood. Au début de sa carrière, le cinéma est encore muet et Lubitsch, acteur. Il passe ensuite à la réalisation, en Allemagne, puis dès les années 20, à Hollywood. Il peut se targuer d’avoir fait tourner deux autres célèbres expatriées : Garbo (Ninotchka, 1939) et Dietrich (Angel/Ange, 1937).

PHIL :

Il y a quelque chose de Chaplin dans Lubitsch. Cette capacité à vivre plusieurs carrières, à se réinventer, à progresser sans cesse. Pour rappel, très jeune encore, il avait créé un personnage comique aussi populaire en Allemagne qu’un Max Linder en France voire un Charlot/Charlie aux States.

Le film est disponible sur le Net :

(You Tube)

Nausicaa DEWEZ, Julien-Paul REMY et Ciné-Phil RW.

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