2021 – MES LECTURES ESTIVALES… DANS DES NOUVELLES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

La nouvelle est un genre littéraire qui a aussi meublé une partie de mon temps de lecture au cours de cet été pluvieux. M.E.O. et Cactus Inébranlable m’ont offert des textes que j’ai bien aimés, des textes qui m’ont emmené dans des mondes bien différents. Isabelle FABLE m’a emmené aux frontières de notre univers vers des mondes inconnus. Christophe ESNAULT et Lionel FONDEVILLE m’ont, eux, conduit aux frontières du désespoir là où l’on ne peut plus croire en rien.

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Les couleurs de la peur

Isabelle FABLE

M.E.O.

Dans ce recueil Isabelle Fable propose dix nouvelles où le monde actuel se mêlerait, dans certaines circonstances, à des univers moins cartésiens, des univers qui échappent à notre raison, des univers plus ou moins fantastiques, fantasmagoriques comme la nouvelle dans laquelle l’héroïne séduite par un beau jeune homme se retrouve captive dans un château médiéval où elle subit quelques tourments avant de réussir à s’évader et à se venger. Elle passe du monde puéril d’aujourd’hui à un monde gothique, violent, terrifiant, angoissant avant de revenir dans notre monde plus calme et plus serein mais peut-être avec un souvenir de cet épisode terrorisant. On pourrait aussi évoquer la jeune fille inquiétée par un promeneur indélicat qu’elle réussit à enfermer dans un placard qu’elle ferme hermétiquement comme Jeanne Moreau dans « La mariée était en noir ». le passage d’un monde d’adolescente révoltée contre sa mère à celui de victime potentielle d’un pseudo psychopathe.

Plusieurs nouvelles sont construites sur ce principe : une scène banale de la vie courante est brusquement perturbée par un événement irrationnel, étrange, …, qui conduit le héros aux frontières de la mort sans jamais, ou presque, la franchir, avant de le ramener sous des cieux plus cléments. Ainsi, le jeune homme qui prépare son mariage avec la fille du gardien du château, est brusquement assailli par un monstre au deux visages : un géant débile et un chien empaillé. Il est quasiment étouffé quand la fille le sauve et le ramène vers des temps plus propices pour lui et celle qu’il doit épouser. Ce thème de la mort tutoyée me rappelle un précédent roman d’Isabelle dans lequel elle évoque toutes les personnes de son proche entourage qui sont décédées brutalement. J’ai eu l’impression de voir dans ces nouvelles comme un refus de la fatalité de la mort qu’elle dénonçait dans ce précédent roman. Je me souviens de ces deux vers :

« Ecrire pour évacuer la douleur

. Ecrire pour conjurer la mort. »

La violence et l’irrationnalité de certaines scènes peuvent émouvoir ceux qui ne sont pas, comme moi, des lecteurs réguliers de la littérature fantastique. Mais, l’écriture d’Isabelle les rassurera vite, elle est élégante, fluide, riche de mots rares et ornée de formules de style toujours judicieusement placées. L’auteure n’étale jamais l’horreur pour l’horreur, ne cherche pas comme certains à écœurer le lecteur mais seulement à donner toute sa dimension fantastique aux scènes qui font vivre ses nouvelles. Moi, j’ai bien aimé l’angoisse qu’elle crée en utilisant les jeux de double, voire de triple. Un homme d‘âge mûr est pris d’une réelle panique quand il croise dans le métro un homme qui pourrait être lui quand il avait une vingtaine d’années de moins. Un jeune homme accompagne la fille qu’il aime bien, à la fête où il est vite perturbé par deux autres filles qui pourraient être chacune un double de son amie mais chacune avec un handicap.

Le recueil s’achève sur un texte moins étrange mais plus bouleversant encore, il raconte comment une jeune fille retourne sur sa terre natale en Afrique où sa grand-mère l’a purifiée à jamais, elle l’a excisée et infibulée. Et si l’horreur au quotidien était plus violente que l’horreur distillée dans la fiction littéraire.

Le livre sur le site de M.E.O.

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Mollo sur la win

Christophe ESNAULT

Lionel FONDEVILLE

Cactus Inébranlable Editions

J’ai déjà lu quelques recueils de Christophe Esnault, j’ai pu y découvrir le désespoir, la dépendance, l’angoisse, les frayeurs mais aussi la lutte, le courage, l’espoir retrouvé, la volonté de s’en sortir qui hélas tournent toujours en déroute, en faillite, en débandade. Les éléments semblent toujours contre lui, il apparait comme un poète talentueux mais maudit. Son écriture est claire, nette, précise, fluide, dépouillée. C’est un révolté mais surtout un misanthrope un peu aigri. J’évoque bien sûr le narrateur et nullement l’auteur que je n’ai jamais rencontré. Lionel Fondreville, je ne le connais absolument pas, je n’ai rien lu de lui et je le regrette, je n’ai pas trouvé que son écriture et son inspiration tranchent nettement avec celles de Christophe Esnault, j’ai donc fondu les deux auteurs dans la fonction de narrateur. Je crois que les deux font bien la paire et qu’ils conjuguent facilement leurs talents respectifs, c’est assez évident à la lecture de la longue nouvelle écrite à deux mains qui évoquent des séances de lectures pleines d’espoir qui virent, une fois de plus, à la débandade.

Les nouvelles constituant ce recueil sont d’une grande finesse, les intrigues sont très bien construites et leur écriture ciselée. On y retrouve bien le désespoir, le nihilisme et les espoirs déçus si présents dans l’œuvre de Christophe Esnault. La machine a toujours des ratés, le vent tourne toujours du mauvais côté, le grain de sable bloque toujours la machine, … L’éditeur loupe les derniers mots de l’auteur qui se suicide faute d’avoir été édité, un jeune homme se vautre dans la fange pour se prouver qu’il existe bien, un employé voulant nuire à son patron invente par mégarde un dopant surpuissant, un gars désespéré n’arrive même pas à éprouver de l’ivresse malgré les nombreux verres qu’il a bus, … Les héros des deux auteurs ne sont pas nés sous une bonne étoile, la chance ne leur sourit pas, seul le désespoir leur tend les bras.

Christophe et Lionel ne se contentent pas de racler le fond de la marmite du désespoir, ils militent, à leur façon, contre toutes les institutions, organisations, idées reçues, pensées communes, doctrines, idéologies, religions qui contraignent l’humanité dans un carcan de croyances nullement démontrées. Dans une des nouvelles, une patiente peut illustrer le sens de cette lutte, il suffirait de remplacer la patiente par un être lambda : « Entre le grand public, abreuvé des clichés déversés par les médias, et les patients, aux prises avec une institution qu’ils ne peuvent que rejeter, elle reste persuadée qu’une relation humaine peut s’instaurer ». La seule façon d’exister dans ce monde semble être celle ressentie par le gars soignant Anna qui rejette des torrents de morve comme la civilisation ne produit que des miasmes, des rebus, des déchets : « Mon plaisir se mêle à l’écœurement. Pour la première fois de ma vie, j’existe. J’ai trouvé ma place dans ce monde. Je suis le Kleenex d’Anna ».

J’ai déjà écrit ailleurs que les textes composant les recueils de Christophe, et pour l’occasion de Lionel, s‘articulent autour de la misanthropie du narrateur, de son rejet de la société, de tout ce qui a été créé, inventé, décidé, construit, … par l’autre. Un rejet viscéral de la société, du monde tel qu’il est. Cette misanthropie pourrait trouver sa source dans la mort prématurée des parents. On peut lire dans certaines nouvelles de ce recueil la difficulté de vivre du narrateur après la perte de ses parents : le père décède brutalement après avoir démontré sa fierté d’avoir un fils qui marche sur ses traces et la mère étant, elle aussi, décédée trop tôt, il la recherche dans toutes les femmes qu’il rencontre notamment dans la nouvelle où le narrateur croit avoir trouvé deux mères. La blessure ouverte par la perte des parents semble impossible à refermer, elle suppure à jamais le pus de la misanthropie.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

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