PROSES SOUFFLEES (21-40) / Éric ALLARD

21.

Sur le bord de la branche, l’espace enferme l’oiseau. Frappé d’amnésie, il récupère ses ailes dans un magasin de souvenirs. Au-delà, il n’y a rien à attendre du nid fait d’une bouillie de brindilles mêlée à des filaments de passé.  

22.

Couché sur le dos du pauvre monde, je prête l’oreille à ses battements de coeur. Une comète tombe à mes pieds dans un bruissement sourd. Un vent solaire m’apporte une giclée de sang fossile issu des cendres d’un corps ayant brûlé au moment où j’allumais le Big Bang.

23.

Je longe le mur où bruit le murmure des fruits. Aucune pulpe ne respecte la trêve des arboriculteurs. Faut-il y voir la marque du printemps ou bien l’appel désespéré d’une feuille au bord du mourir ? Je confie à la cerise du jour l’interrogation en forme de queue.

24.

Derrière l’écran, le paon que tu singes avale les roues pour gagner le cirque des étoiles. Nul n’imite mieux le moteur du ciel qu’un nuage enroué. Encore faut-il prendre la mesure du jour pour atteindre le sommet de l’être. En abaissant les hauteurs du chapiteau du rêve, on augmente ses chances de voir le clown de la nuit monter sur le trapèze volant.

25.

Sous les pavés la page remue les mots qui diront la ville et les songes. Plus tard, du sable, des algues et des larmes révèleront le désespoir des marées si l’ombre, entre-temps, n’a pas poussé les dunes vers l’aube d’un nouveau rivage. La nouvelle blessure panse l’ouverture du livre de la mer.

26.

Dans l’aube où tu m’attends, la lumière macule ta peau de marques de désir, tes formes cognent contre mes tempes et gonflent mes veines jusqu’à la bandaison. Tu me conduis à l’écoute affolée des langues qui dans ta bouche étirent tes lèvres jusqu’au baiser en libérant mon plaisir d’une façon éhontée.

27.

Croire au hasard, c’est voir à travers un masque l’ordre caché du carnaval. Sur tes lèvres, un reste de samba appelle mes jambes à nager vers ton île. Ta peau légère comme une flamme retient mes baisers de verser dans l’enfer. Je joue le feu. contre l’enfer du sable.

28.

Tandis que tes lèvres s’ouvrent, je lis dans le journal un rappel à l’ordre des désirs que je peine à identifier. Sur la ligne du rêve, le train du sommeil a déraillé. En travers du rail, ton corps nu réclame en vain la liaison entre le sexe et la bouche. Des équipes de sauveteurs s’agitent en direction de tes reins.

29.

Il est question de guerre quand tu dégrafes ton corsage, que le sang des nuits affleure à tes rêves et qu’il me tarde de passer au bleu de la mer le rouge de tes joues. Reposer dans le sable du couchant demeure l’ultime solution au conflit en attendant que tes guerres m’égarent sur d’autres champs de bataille.

30.

Quand d’une nuit l’autre tu retournes à l’effroi, aucune étoile ne t’est secourable, aucune peau ne t’est lange, aucune lèvre baume. A l’heure des adieux toute liaison est rompue avec la source du soleil et le temps t’est retiré pour ce qu’il te reste d’espérances à tuer.

31.

D’autre part, la nuit n’ouvre pas toutes les portes et l’aube, parfois, tambourine jusqu’à pas d’heure. Dans la chambre où on emporte mon bagage, l’ombre de ton corps a disparu. Je dors sur ton souvenir en gageant que les traces de ta langue à jamais présente sur mes chairs consoleront mes songes.

32.

À l’ombre du vol du faucon, je respire. Il fait moins chaud sous les ailes ennemies. Si je sors un fusil, j’allume une forêt et j’endors mille rêves au moins. À quoi bon dormir quand le vent du meurtre vous emporte loin des matins où l’aube vous retient. Tant que le couperet n’est pas tombé, demeure l’espoir d’une boucherie plus sanglante que la découpe classique et un peu vaine sur le billot.

33.

Le plus fou que moi déborde d’énergie pour les chiens. Du feu de son coeur il fait des bâtons de joie, il redore le blason des âmes monstrueuses. Il protège du gel les couvées de diamants mandarins. Il précise qu’on ne se connaît pas. Le plus fou de moi connaît le chemin de l’asile et la voie de la déraison.

34.

Touche mon regard avec ta peau, dit la Lune à la Terre qui tend ses marées jusqu’à plus d’eau puis retourne à sa léthargie. Parle de moi quand tu rêves à un autre, dit le Soleil à la Lune avant de s’éclipser pendant que nous dormons.

35.

Bouche bée devant ma maîtresse aux lèvres colorées de jus de mûres, je vénère le dieu du désir. De son haleine elle embue la vitre me séparant des étoiles et j’éclate de colère. Avec le sang s’écoulant de mon poing je dessine un coeur de verre.

36.

Plus que la pluie, la folie de la lune. Plus que l’eau lourde, le poids du ciel. Plus que l’ange apparu, la plume demeurée. Plus que l’étoile haut gradée, la terre parvenue. Plus que le blé blond, la brume bue. Plus que mon ventre repu, ton sexe comblé.

37.

Le chemin qui me sépare de l’arbre à voeux est long et le désir de toi impérieux. L’un et l’autre sont faits de pieds de corbeau et de dos d’âne, de cols abrupts et de vallons encaissés. Et avant d’arriver j’aurai perdu la corde pour m’y pendre.

38.

Je lis l’histoire de tes joues. De tes lèvres à tes larmes je sais le récit. De longue date j’ai aimé ta bouche pour la salive enroulant tes paroles et pour ta langue léchant la peau des mots. Comme j’ai crié de plaisir quand j’ai pris entre les dents le fil de ton intrigue.

39.

Si ta peau glisse vers le songe, pense à offrir tes nuits à mes baisers ! Ne respecte rien qui altère ton besoin de vivre, parle dans le bol du temps pour être entendu par-delà ses murs ! N’avale que ce qui te singularise et donne des couleurs à tes jours ! Ecoute sur la pointe du temps qui pèse à la porte des poèmes le monde de la pensée et, si tu as l’âme assez solide, tais à jamais les mots qu’on t’a dit à travers le silence du bois !

40.

Quand j’épouse le vent, je ne vois pas la beauté de la mer qui vient. Puis la tempête me rend au rivage et je livre ma douleur au sable. Du ciel lointain arrivent les nuages qui laveront mon offense et offriront aux oiseaux une escale de chair sur la route des îles. Pense comme il ne faut pas et ne t’abaisse pas à prolonger la chaîne du repentir. Bois comme il se doit à la source des branches la sève des jours à venir !


Illustration du post: Masque sans masque de Philippe BRAHY

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