2021 – MES LECTURES ESTIVALES : DES FRANCS-COMTOIS AMOUREUX EN ESPAGNE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Deux Francs-Comtois qui se souviennent peut-être que leurs lointains ancêtres ont vécu sous le règne de Charles Quint, nous proposent chacun une histoire d’amour entre un (ou une) Franc-Comtois(e) et un (ou une) Espagnol(e). Deux histoires qui ne sont pas seulement des histoires  d’amour, des textes qui racontent aussi des épisodes de la grande histoire espagnole.

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Suiza

Bénédicte Belpois

Gallimard

Tomàs, un riche paysan galicien propriétaire de tout le village, un campagnard fruste et brutal, bosseur et cultivé, il a suivi des études supérieures, ne s’est jamais remis du décès de sa femme, seule la bouteille peut soulager sa douleur lors des beuveries qu’il s’autorise un peu trop souvent avec son vieux et fidèle commis. Un véritable fauve toujours prêt à se jeter sur sa proie qu’elle soit un adversaire belliqueux ou une femme trop aguichante.

Un jour sa route croise celle de Suiza, un nom que les villageois lui ont donné car elle ne parle pas l’espagnol et n’est pas très dégourdie, elle est même un peu attardée, son père ne manquait pas une occasion de le lui rappeler. Les villageois ont cru qu’elle venait de la Suisse et l’ont donc affublée du nom de Suiza mais en fait, elle est pontissalienne comme l’auteure, habitante de la petite ville de Pontarlier à quelques kilomètres de ma maison natale, tout près de la frontière Suisse. Elle n’est certes pas très intelligente, mais elle a un véritable sens pratique et une belle adresse manuelle. Elle ressent les choses plus qu’elle ne les comprend. Elle est comme un petit animal qui ronronne quand on la caresse, elle ne griffe jamais et certains l’ont vite compris. Un jour, elle décide d’aller voir la mer, au foyer, certaines lui ont dit qu’elle était en Espagne, alors elle s’est mise en route pour l’Espagne, en stop…

Elle a échoué dans ce petit village galicien proche de Lugo où elle a trouvé un petit boulot de serveuse dans le bistrot qui sert de refuge à Tomàs. Et, quand le fauve a croisé la biche, il est tombé en rut, il s’est jeté dessus pour se l’approprier et en faire sa femelle dominante. La biche n’a pas protesté, sa grande douceur et sa tendresse ont vaincu l’animal, foudroyé par un véritable coup de foudre. Il en a fait sa compagne, sa femme même s’il ne l’avait pas épousée, la biche avait apprivoisé le fauve. Ils ont alors commencé une histoire commune… Mais celle-ci se complique car le crabe guette le fauve qui se réfugie dans le déni sans pouvoir renier l’éventualité d’une échéance fatale et proche.

C’est une jolie histoire d’amour entre deux contraires qui s’attirent, elle recèle toute la violence animale que l’amour peut contenir et déborde d’une émouvante tendresse. Bénédicte a su trouver les mots pour dire la splendeur des paysages, la rusticité des personnages et le débordement des sentiments qu’ils soient dans la force ou la douceur. Ses paysages sont plus attirants que ceux dépeints par les meilleurs dépliants diffusés par les organismes chargés de promouvoir la région, ses personnages sont plus vrais que nature, truculents, excessifs, esclaves de la terre qui est leur seul moyen d’existence, tous en dépendent même ceux qui ne peuvent compter que sur la générosité des autres. Ce récit donne une vraie vie à ce coin de Galice et à ceux qui l’habitent. Bénédicte a le sens du langage, c’est lui le véritable moteur de ce texte, les formules qu’elles inventent, les mots qu’elle met dans la bouche de ces gens simples, proches de la nature, des réalités, vivant dans leur quotidien sans se projeter plus loin, se dégustent plus qu’ils ne se lisent !

Ce langage vif, coloré, direct, fondé sur un vocabulaire proche du parler, enrichi de termes d’une grande richesse, d’une grande justesse et surtout d’une belle saveur donne à ce texte, au-delà de la vie dont il déborde, une véritable âme qui se reflète dans les mœurs, les coutumes, les travers, les qualités de ses personnages qui semblent directement poussés dans le sol de leur région. Une histoire d’amour romantique comme on en écrivait au XIX° siècle, mais mitonné à la sauce du réalisme, en l’occurrence cru et même cruel, qui a sévit juste après. Sans oublier toute la modernité qui assaisonne le langage et lui donne toute sa vigueur et son charme.

Le roman sur le site de Gallimard

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La femme de l’autre rive

Roger Faindt

Editions de Borée

Avec ce roman, Roger Faindt raconte l’histoire de Lucien, un jeune Bisontin habitant le quartier Villarceau dans la rue où j’ai travaillé pendant les dernières années de ma carrière professionnelle. En 1936, Lucien est un jeune homme modeste qui a eu la chance de recevoir deux héritages qui l’ont dispensé de travailler pour gagner sa vie mais nullement de militer dans un groupe de révolutionnaire pour défendre la cause des moins bien lotis notamment des ouvriers exploités par le patronat toujours avide de gains plus importants.

Ce roman, c’est aussi un roman d’amour car Lucien aime les belles filles qu’il courtise assidument comme Anita la jeune musicienne pas compliquée qui accepte volontiers de partager son lit sans autre forme d’engagement ou comme les belles Espagnoles qui croisent le chemin du jeune Don Juan : Estrella la fière Catalane émigrée à Besançon ou Elena la belle Andalouse qu’il rencontre lors d’une mission sanglante lors de la guerre civile espagnole. Peut-être que la femme idéale qu’il recherche au cours de ses hésitations amoureuses entre les deux Ibères, résiderait dans une synthèse des trois femmes qu’il honore dans ce roman.

Ses élans amoureux sont aussi fortement marqués par son engagement politique, Lucien considère Estrella comme une bourgeoise fidèle aux phalangistes et Elena comme une franquiste à laquelle il a sauvé la vie lors d’un raid contre sa famille à Balaguer. Il met ses idées en pratique, l’auteur raconte comment il s’est engagé à plusieurs reprises dans les Brigades internationales pour lutter contre les fascistes. Ce roman est aussi un texte politique et militaire démontrant la violence et la cruauté du conflit qui oppose souvent des amis ou des membres d’une même famille comme Jean Ferrat l’a chanté dans sa magnifique chanson : « Maria ». L’auteur insiste fortement sur l’engagement politique de Lucien tant dans la lutte contre le patronat exploiteur que contre les fascistes conquérants.

Mais le fil rouge de ce livre reste la musique, la musique jouée sur une guitare en suivant une partition d’un auteur espagnol de préférence. Ce texte est une véritable anthologie de la musique espagnole pour guitare, on y croise tous les grands musiciens ibériques : Rodrigo, Albéniz, de Falla, Granados et bien d‘autres avec toute une liste des meilleurs morceaux qu’ils ont écrits pour la guitare, l’instrument dont joue magnifiquement Lucien et Estrella et dont Elena a elle aussi joué avant de se consacrer, en bonne Andalouse, à la danse. L’auteur lui-même jour de cet instrument.

In fine, un roman très ambitieux : une histoire d’amour aux allures de tragédie grecque, un regard sans concession sur la guerre civile espagnole, une page de culture sur la musique espagnole et, pour moi, une balade pleine de nostalgie sur les chemins que j’empruntais pour me rentre au boulot au début de ce siècle.

Le roman sur le site de la Fnac

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