2021 – MES LECTURES ESTIVALES : TOUT COURT / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Je suis un amateur des textes courts qui concentrent souvent en quelques mots l’esprit, l’humour, la finesse, la tendresse, l’impertinence, …, tout ce qui peut être mis en mots. Dans les « fragments » ci-dessous Alexander DICKOW, de sa Virginie natale, nous détaille ce qu’il considère comme les meilleurs atouts de ce genre littéraire que Tristan ALLEMAN illustre très bien dans le recueil que je vous propose ensuite.

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Déblais

Alexander Dickow

Editions Louise Bottu

Alexander Dickow, écrivain américain résidant en Virginie, m’a déjà bousculé avec un texte plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, pour parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis… Dans ce nouveau texte, il évoque la littérature, l’écriture, la lecture, …, tout ce qui constitue la transmission des idées, des sensations, des impressions, des sentiments, des émotions, …, avec des mots couchés sur le papier ou sur un autre support. Une autre façon de parler de gourmandise, non plus de celle des fruits mais de celle des mots.

Ce nouvel opus est un recueil de ce que j’appelle souvent des textes courts et que lui nomme des « fragments », des textes de quelques lignes et parfois même de quelques mots seulement pour formuler un aphorisme ou un trait d’esprit fulgurant toujours très bien ajusté. Alexander est bilingue, il écrit et parle l’anglais et le français, au moins, avec, en ce qui concerne le français une très grande justesse. Il a une très grande maitrise de notre langue dont il connait tous les arcanes et dont il use avec un grand art. On reconnait bien l’auteur qui a étudié la langue dans ses moindres détails et a appris à en user dans le plus grand respect de l’acception des mots. « Mon commerce avec la poésie anglophone reste-t-il trop accessoire pour affirmer que j’écris au cœur de plusieurs traditions ? Suis-je condamné à écrire en langue anglaise une poésie francophone ? »

Ce recueil de « fragments » n’est pas seulement une suite de pensées, d’avis, d’opinions, …, c’est un véritable essai sur la langue française, la littérature française, … Un essai à travers lequel l’auteur propose des explications, des réflexions, des suggestions, …, discutant pour commencer de la théorie et la pratique de l’écriture. « Les propos théoriques sur l’écriture supposent une présomption insoutenable : celle, irritante entre toutes, de prétendre à une certaine précision ».

A travers ses fragments, aphorismes et traits d’esprit, il discourt notamment de l’art en général et de l’art pour l’art en particulier. « …l’art pour l’art n’a jamais été une véritable doctrine, faute d’abord d’adhérents. Ceux qui revendiquent l’idée de l’art pour l’art manquent de crédibilité encore plus que les autres ». Il évoque aussi la politique, la religion et surtout la poésie qui semble occuper une place prépondérante dans sa biculture littéraire. « La poétique de l’image est-elle démodée, est-elle dépassée ? Non : Elle est inscrite si profondément dans l’imaginaire du poétique qu’elle relève toujours de l’ordre dominant, même lorsqu’elle subit une éclipse… » comme c’est le cas aujourd’hui.

Etant moi aussi un adepte de la forme courte, mais seulement comme lecteur, j’ai lu avec attention ce qu’il en écrit. J’ai choisi de vous rapporter ces deux courts extraits : « Le fragment s’écrit sous le signe du reste et de l’excès, du débordement et de la lacune… », « Le fragment a le don d’assumer la forme d’une question, sans point d’interrogation… ». Quelques mots seulement pour dire qu’en très peu de mots on peut formuler des propos très importantes, très forts, très puissantes, …, qu’on peut poser les meilleures questions et formuler les plus pertinentes réponses…

Alors avec Alexander Dickow : « Allons voir ce qu’il y a là-bas – au bout de la langue ».

Le recueil sur le site de l’éditeur

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Avoir fleurs

Tristan Alleman

Cactus Inébranlable Editions

Cactus Inébranlable Éditions a confié la rédaction du troisième opus de sa nouvelle collection, Microcactus, à Tristan Alleman, un amoureux de la forme courte. Dans sa biographie, son éditeur écrit à son sujet : « Ecrire court reste son plaisir favori, par fainéantise sans doute, mais surtout par envie de toucher les mots justes au plus près de leur sens ». Je retiendrai plutôt cette dernière proposition car il faut beaucoup travailler pour choisir le terme le plus juste, le plus approprié, le plus significatif. Tristan Alleman le fait très bien.

Dans ce Microcactus, il propose des textes courts, trois par pages pour une cinquantaine de pages d’un petit format. Des textes comme des très brèves nouvelles, des aphorismes un peu développés, ou simplement, comme le définit Alexander Dickow dans son dernier recueil : « Déblais » publié chez Louise Bottu Editions, des fragments. Ces textes courts proposent des variations sur les mots qui peuvent conférer, en jouant notamment sur les assonances, une signification imprévue aux phrases, expressions, propositions, maximes et autres fragments en leur donnant un sens imagé, cocasse, drôle, incongru, étonnant, surprenant… J’ai noté, notamment, ce jeux sur les assonances qui m’a beaucoup amusé : « A glace ou à roulettes : le patin. A glace ou à roulettes : le matin. A glace ou à roulettes : le gratin. A glace ou à casquette : le gamin ».

J’ai aussi bien apprécié cette novelette : « Le pianiste fumait en jouant. L’avait écrit sur son instrument : Ne tirez pas sur le trompettiste. Trouvait ça chouette. Se croyait malin, le pianiste. Le fût moins quand il reçut une balle dans le cigare ». Ce trait d’humour ne m’a pas laissé lui non plus indifférent : « Ils cherchèrent l’aiguille dans la botte de foin. Ils y firent l’amour et bien d‘autres choses. Sans se piquer le moins du monde. Encore une légende ». Le détournement est aussi un art que Tristan maitrise très bien, comme les clins d’œil aux surréalistes dont cet aphorisme humoristique est un exemple « Covid-40 : Jacky attrapa le virus par la queue. Il attendit quelques jours qu’une quarantaine de types le rejoignent pour partager l’affaire. Puis on n’en parla plus ».

Ce recueil est aussi rempli de références littéraires ou cinématographiques comme celle-ci : « Sur le quai, Boudu regardait la Seine. Le vin n’y coulait toujours pas. Il conçut une grande tristesse. Oublia son intention de se suicider. Fila au Petit parisien commander un blanc sec ». Sans oublier quelques jolies blagues bien troussées : « J’avais raison. Enfin, je le croyais. J’étais le seul à le croire. Souvent, faut prouver les choses, avec des détails, des images, des musiques. Un tas de choses bizarres qu’on trouve facilement par ici. La forêt vierge ne l’est pas pour rien ».

Une fois de plus les Cactus Inébranlable Editions le prouvent, avec ce recueil de Tristan Alleman, l’économie de mots dans le texte, et même dans la phrase, n’est nullement un handicap pour sa qualité littéraire.

Le recueil sur le site de l’éditeur

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