LISEZ-VOUS LE BELGE ? – Dossier du jour : MICHEL TORREKENS par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot (chargée de communication) et à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Dossier sur Michel TORREKENS,

auteur, entre autres, des récents L’hirondelle des Andes (roman, Zellige) et Belgiques (recueil de nouvelles, Ker).

Par Philippe Remy-Wilkin


L’hirondelle des Andes, roman, Zellige, 2019, 197 pages.

Le pitch ? La quatrième de couverture, offerte par l’éditeur, est très complète :

« À la suite du décès de son père, «Monsieur Jean», Pauline prend une décision radicale : tourner le dos à une carrière enviable et partir au Pérou où sa mère a disparu dans des circonstances troubles lors d’une mission humanitaire.

Elle atterrit à Lima et découvre la violence due à l’immense pauvreté des bidonvilles de la capitale. Comme sa mère avant elle, elle rencontre des femmes qui ont décidé de se battre pour sortir de cette misère. À leur contact, ses repères et valeurs changent peu à peu. Elle vibre également à sa vie de femme épanouie avec un archéologue qui l’initie à la vieille culture mochica. 

Elle n’en oublie pas pour autant sa quête familiale et part sur les traces de sa mère, avec comme guide Lucia, jeune Péruvienne pleine de vivacité. D’abord à Cerro de Pasco, la plus haute ville minière au monde, puis à Cuzco, l’ancienne capitale Inca. Sur sa route, Pauline croise de nombreux personnages hauts en couleur et assemble pas à pas les pièces d’un puzzle incomplet. Ce qu’elle découvrira ne correspondra à aucun des scénarios qu’elle avait imaginés. »

Ce texte est le deuxième roman de Michel Torrekens et, comme le premier, il est publié chez Zellige, un éditeur français (Roger Tavernier) qui a eu l’excellente idée de consacrer une collection (Vents du Nord) aux auteurs belges (Pascale Toussaint, Jacques Richard, Marc Meganck, etc.).

On est surpris et curieux, car Michel Torrekens nous a habitués à l’intime. Que nous réserve son Sierra Movie ? De l’intime, toujours, conjugué au grand large d’un voyage transatlantique ! La quête de l’héroïne, Pauline, ses remises en question (de sa vie, de son vécu traumatique – l’abandon de sa mère partie chercher… dieu sait quoi… de l’autre côté du monde -, de ses priorités), son lâcher-prise progressif s’inscrivent dans une douce odyssée à travers un univers exotique :

« Les hautes crêtes de la Cordillère défilent comme si elles glissaient sur les notes qui emplissent l’espace. Le paysage forme un océan de collines pris dans une houle visuelle. (…) Insensées de beauté, les steppes de la Puna s’étendent à l’infini. La conductrice aperçoit un aigle, un condor (…) »

Le ton est feutré. On distingue les effets de la violence, des guerres entre autorités et révolutionnaires (qui se rejoignent en prédation, haine de l’autre, destruction aveugle des beautés de la vie, abandon/maltraitance des populations fragilisées), mais l’action spectaculaire, les grandes articulations géopolitiques se tiennent à distance. Feutré mais alerte. Chaque rencontre, chaque étape du voyage offrent leur lot d’émotions, d’aventures sensuelles, spirituelles, morales.

Le récit se lit agréablement et aisément, entrecoupé par des textes de la mère, des incises qui contrepointent le fil narratif premier, orchestrent une esquisse de dialectique. Une écriture poignante :

« Comment savoir si l’on a fait les bons choix ? Oui, j’ai menti. Menti à mes enfants. Menti à mon mari. Menti à moi-même. Est-il possible qu’il y ait plusieurs vérités, que la vérité soit comme les couleurs changeantes du jour ? Qui ai-je voulu protéger ? (…) Je voudrais revivre les choses, revenir en arrière, poser un autre choix (…) L’existence se résume à un brouillon. »

Il y a quelques subtilités notables.

Le récit se décompose en trois parties (Les temps finisLes temps suspendusLes temps infinis).

Il s’intègre aussi (ce n’est pas annoncé mais…) dans un diptyque. Le premier roman de Michel Torrekens évoquait la fin de vie d’un Monsieur Jean entré dans une maison de repos et visité par sa fille Pauline, leurs rapports complexes, la disparition d’une épouse. Et ce deuxième opus nous embarque dans la foulée d’une Pauline qui, après avoir fait ses adieux à son père, un Monsieur Jean, en Belgique, a décidé de retrouver sa mère, une épouse disparue – ou plutôt, celle-ci étant présumée morte (victime du Sentier lumineux de triste mémoire), d’enquêter sur ses mystères, ses motivations, son parcours.

Une thématique nuancée se faufile en filigrane et remet en question la… sainteté. Hélène, la mère de Pauline, est d’abord, officiellement, une sainte laïque à la manière des héros de La peste de Camus. Elle a risqué mille fois sa vie pour soigner, mettre au monde, soutenir les déshérités du Pérou. Mais, dans une autre perspective (familiale, privée), elle apparaît égocentrique, égoïste, lâche même.

La dernière partie offre un suspense croissant. Pauline va-t-elle découvrir le fil d’Ariane qui la mènera vers sa mère ? La rédemption est-elle possible ? Pour laquelle des deux ?

PS

SPOILER !

Le texte, derrière moi, continue à me parler. À m’interroger. Et recoupe diverses lectures récentes, deux de mes ouvrages aussi, sur le rapport à la mère, à ce qui, dans un parent, peut construire ou détruire.

Pauline ayant vécu hors vie, on peut se demander jusqu’à quel point la mère, Hélène, est responsable. Mais, a contrario, la mère, dans son absence, nourrit un élan qui, propulsant sa fille vers un Ailleurs radical, la reconnecte à la vie. A l’insu de son plein gré ? Ou pas. Il y a une confrontation au Sens. Ce Sens qui est le cœur d’une vie. Un Graal, somme toute, qui colorie nos parcours ou, en son absence, les laisse décharnés, délavés.

L’épilogue est infiniment subtil, il renvoie dos à dos la nécessité de la quête et l’impossibilité de son aboutissement… au premier degré. Ce qui renvoie à l’idée que la destination, l’objectif d’un voyage est moins important que le voyage lui-même. Comme de poser les bonnes questions sans obtenir nécessairement les réponses.

Belgiques, recueil de nouvelles, Ker, Hévilers, 2020, 129 pages.

Michel Torrekens

Dans son Belgiques, Michel Torrekens n’a pas choisi un sous-thème centripète (la femme dans la tourmente de 14-18 dans un autre recueil de la collection, celui de Marianne Sluszny, par exemple), il ne tente pas non plus de distiller structuration narrative et suspense. Non, ce qu’il nous propose, tout au long de ses 15 textes, ce sont des balades ou des rencontres qui, toutes, croisent un fragment de notre belgitude : le musée de Tervuren et le rapport au passé colonial, Delphine (de Belgique) et Johnny, la mort de l’émigrante refoulée Sémira ou l’enterrement du roi adulé Baudouin, etc.

La perspective est large et, pour le moins, éclectique, elle balaie notre horizon depuis l’homme de Spy (qui nous ramène 36 000 ans en arrière !) jusqu’à une anticipation où la Wallonie et la Flandre sont devenues des républiques indépendantes, Bruxelles un district européen, la région germanophone du pays s’apprêtant à muer en Bund allemand.

Il y a même une échappée hors de notre territoire, un récit se déroulant à l’Academia Belgica de Rome. Un choix qui n’a rien d’anodin et qui me semble même le point d’acmé du recueil. Par un faux paradoxe, le parc Borghese et ses pinèdes, semblent abriter une Arche de Noé de la belgitude ou, plutôt, de la belgité. Des créateurs de tout art et de tout âge, Flamands et francophones, y assistent hébétés au Bye Bye Belgium mais, éloignés du terrain du sinistre, ils ne se querellent pas, ils se situent au-dessus des contingences, dans une humanité pure. Un très bon texte !

Flotte sur l’ensemble des nouvelles une mélodie douce-amère traversée d’un frémissement d’humour, le plaisir de la déambulation n’entrave jamais la réflexion, la nostalgie laisse filtrer l’ombre du doute ou la perception des dérapages… qui pourraient mener au néant.

La collection Belgiques !

Un excellent concept ! Chaque année, les éditions KER de Xavier Vanvaerenbergh livrent une salve de trois/quatre recueils de nouvelles, tous intitulés Belgiques. Cette collection, dirigée jusqu’ici par Marc Bailly mais reprise par Vincent Engel en 2021, décline une vision de notre pays à travers le regard d’un auteur ou d’une autrice. Parmi les créateurs publiés, du très beau monde : Véronique Bergen, Luc Dellisse, Vincent Engel, Yves Wellens, Michel Torrekens, Marianne Sluszny, Colette Nys-Mazure, etc. A souligner : le très bon travail graphique d’Eva Myzeqari confère une identité visuelle tonique à la collection.

J’ai recensé d’autres Belgiques dans ma mini-revue sur les Lettres belges :

.  Véronique BERGEN (avec un texte initial extraordinaire, Une forme, une mesure, un chiffre !) :

. Marianne SLUSZNY :

Le Carnet a évoqué les plus récents :

. Luc DELLISSE (par Frédéric Saenen) :

. Laurent DEMOULIN (par Michel Zumkir) :

. Colette NYS-MAZURE (par Michel Torrekens) :

. Tuyet-Nga NGUYEN (par Thierry Detienne) :

Michel Torrekens !

Glissons un moment dans l’intime. Je vous l’avoue, Michel, c’est mon père spirituel en ce sillon de la médiation culturelle, du souci apporté au travail des autres. C’est lui qui, il y a 20 ans déjà, dans le sillage de mon premier roman, m’a incité à présenter mes services à la revue Indications, m’offrant une perspective à laquelle je n’avais jamais songé. Je lui dois d’écrire aujourd’hui, à côté de mes romans, dans Les Belles Phrases ou KarooLe Carnet et les Instants ou MarginalesNos Lettres

Michel, c’est une belle trajectoire. Comme journaliste (rédacteur en chef-adjoint du Ligueur), médiateur culturel (IndicationsLe Carnet, etc.) et auteur de fiction aussi (deux romans et des recueils de nouvelles).

RTBF Culture : l'interview de Christine Pinchart sur Auvio

Une micro-interview du médiateur littéraire hors pair

Phil :

Quand et comment en es-tu arrivé à t’intéresser particulièrement aux Lettres belges ?

Michel :

Cet intérêt date de mes études en philologie romane, à une époque où l’on commençait à s’intéresser aux œuvres belges contemporaines. Curieux de l’actualité du monde, j’avais également été frappé par les interpellations de Pierre Mertens dans le débat public, à la suite de romans comme Monsieur Bons Offices ou Terre d’asile (déjà la question de l’exil !). Il était alors encore fréquent d’entendre des écrivains s’exprimer sur les soubresauts du monde. Depuis, les micros se tendent davantage vers les people, humoristes et autres chroniqueurs. Par ailleurs, le Palais des Beaux-Arts (aujourd’hui, dites Bozar !) disposait d’une librairie de littérature belge où j’allais régulièrement farfouiller pour découvrir les nouveautés. Des rencontres y étaient également organisées avec, comme aujourd’hui, des succès variables. 

Phil :

Comment es-tu entré chez Indications (revue de critique littéraire destinée à la jeunesse) ? 

Michel :

J’avais collaboré à la collection Auteurs contemporains, créée à l’initiative de Jean-Claude Polet et éditée par Didier-Hatier, en évoquant les œuvres de Pierre Mertens et Paul Gadenne. J’avais également commencé à soumettre des articles critiques à la revue Marginales d’Albert Ayguesparse. Je pense que c’est à la suite de ces expériences que j’ai été approché par la rédactrice en chef de l’époque, Geneviève Bergé, devenue auteure à son tour depuis. Elle renouvelait le conseil de rédaction pour réfléchir à une nouvelle formule éditoriale d’Indications.

Phil :

Comment as-tu pu ouvrir Le Ligueur, jadis, aux auteurs belges ? 

Michel :

Cette opportunité est née grâce à un partenariat proposé par la Fnac/Belgique, qui souhaitait mettre en avant un livre présenté par Le Ligueur. Ayant été chargé du rédactionnel, j’ai proposé une rubrique intitulée Lisez, c’est du belge, où je recensais un roman belge récent consacré à une thématique parentale ou éducative. J’essayais aussi de privilégier les nouveaux auteurs. 

Philippe Remy-Wilkin

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