LISEZ-VOUS LE BELGE ? – LE SECOND DISCIPLE de KENAN GÖRGÜN (Les Arènes) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot (chargée de communication) et à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Kenan GÖRGÜN, Le second disciple,

Roman/thriller, Les arènes/collection Equinox, Paris, 2019, 395 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Rencontre avec Kenan Görgün - Le second disciple

Kenan GÖRGÜN, Le second disciple, roman/thriller, Les arènes/collection Equinox, Paris, 2019, 395 pages.

Ce livre détonne par une puissance de feu (fond, forme) inusitée en nos Lettres. Ou, à tout le moins, fort rare. Plusieurs personnalités du microcosme m’avaient alerté. Pour Luc Dellisse, Daniel Simon ou David Giannoni, Kenan Görgün méritait d’obtenir le prix Rossel, le plus prestigieux en FWB (il a décroché la finale 2020). Claude Donnay renchérissait :

« Puissant est le mot adéquat. Ce roman m’a pris aux tripes et emporté. KG est un écrivain majeur et incontournable aujourd’hui. »

De quoi est-il question ?

La présentation officielle du livre (par son éditeur) :

« Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar. En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible attentat de la Grand-Place. Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié. Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : En comparaison, le 11 septembre sera l’enfance de l’art. »

Dans Le carnet, Joseph Duhamel élargit la perspective :

« L’histoire se déroule à Bruxelles, après les attentats qui ont profondément marqué la Belgique. De jeunes hommes envisagent la suite à leur donner (…) Chacun de ces militants a suivi un trajet de vie différent. Certains peuvent avoir subi l’exclusion, tandis que d’autres peuvent se targuer d’une réelle réussite sociale. Pour tous, la vie a basculé (…) une rencontre qui les marque, celle d’un imam autoproclamé, dont les moyens de persuasion sont finement décrits. (…) Chacun a des raisons différentes de s’engager, des buts différents poursuivis avec des moyens différents. C’est cela que Kenan Görgün décrit : un panel varié de militants, la vie de chacun d’eux et celle d’une cellule terroriste, avec ses tensions. »

Une lecture en trois temps

J’entre aisément dans le livre, impressionné par ses allures de thriller au souffle anglo-saxon (un parfum de James Ellroy), sa tonalité originale, la plongée dans un Bruxelles « de l’autre côté du Canal », aux alentours de Molenbeek ou Koekelberg, au nord-ouest de la capitale, à mille coudées du Pentagone historique, artistique et touristique, ou des banlieues méridionales, verdoyantes et résidentielles. Un cadavre immergé remonte à la surface, des attentats se préparent, le fil narratif se tend. Mais, très vite, les réflexions des protagonistes, Xavier/Abu Kassem et Abu Brahim, prennent le devant du texte. Le flux de leurs pensées, de leurs passés, de leurs errances, de leurs déviances, l’insinuation du doute, la quête d’une identité insaisissable :

« Il faut être fait différemment pour faire la différence. (…) Que puis-je manger de moi sans en mourir ? (…) La première fois qu’il accomplit une chose, l’homme n’est jamais ordinaire. Il met son cœur à l’ouvrage. Il veut vivre la chose à fond. Il se hisse au sommet de sa volonté. Il accomplit l’acte comme si personne ne l’avait fait avant lui. Il agit comme s’il inventait l’acte. (…) il est conscient de la portée de ses gestes. Il sait que chaque geste jette des fondations. Il les veut solides. Sur ces fondations, le pionnier construit l’avenir. » 

Je cale après une centaine de pages. Les sillons psychologique, sociologique voire philosophique donnent son épaisseur et sa touffeur au récit, mais embourbent son volet narratif ; des procédés littéraires tiennent à distance : le fil Abu Brahim se déploie sous la bannière d’une deuxième personne du singulier (« Tu as mis dix minutes pour y aller »), bien des épisodes sont restitués plutôt que vécus en live. Le livre possède une gangue de thriller mais son noyau dur est littéraire, l’action, les rebondissements sont rares, les perceptions et les cogitations luxuriantes. « Trop ! me dis-je. » Je doute de ma lecture, comme les protagonistes Xavier/Abu Kassem et Abu Brahim doutent de leurs trajectoires :

 « J’ai besoin d’ordre pour recoller les morceaux (…) De la mémoire imaginaire. Ça rafistole des faits pour les faire cadrer avec une thèse. (…) Certains soirs, le doute est un requin blanc jailli du canal. (…) Si on ne fait rien d’autre de notre foi, elle va périr. Elle sera détestée de tous. Même, un jour, de nos coreligionnaires. (…) Abu Kassem va tuer des personnages. Des rôles. Des rôles qui, comme le sien, bouffent le reste. (…) Ça veut dire que n’importe lequel d’entre nous peut mourir dans l’attentat d’une autre cellule alors qu’on est en pleins préparatifs ! »

Thèse, antithèse, synthèse

Passé un sas de réadaptation, l’ambition et les réussites du livre m’emportent comme un raz-de-marée. Mes réticences, attachées à des attentes formatées par les lois supposées d’un genre, sont balayées. L’action s’enclenche (différents plans se croisent, du réseau islamiste, de Xavier ou Brahim, en passant par la survenue d’une mystérieuse Fraternité aryenne) et on s’intéresse au destin des anti-héros (à leurs connexions possibles au réel via la famille, l’amour). Surtout, l’analyse, personnages et motivations, réactions des entourages ou accompagnement par la justice, conjugue subtilité et puissance. Une gageure ! L’auteur semble avoir infiltré une cellule, avoir vécu des années auprès de ses membres, en avoir perçu les mille et un tenants et aboutissants. Et son regard est réaliste, loin de toute posture idéologique. Il ne nous présente pas des monstres mais des êtres très humains dont il révèle, pourtant, la monstruosité. L’analyse est sans concession, cinglante et, consubstantiellement, humaniste :

 « Qu’est-ce qui nous a fait devenir ce qu’on est ? ».

Conclusions

Comme le note Joseph Duhamel, l’auteur est « un observateur fin » et « bien documenté des phénomènes sociaux » à l’œuvre en nos pays (et, notamment, à Bruxelles), il décrypte « les marges et le risque que celles-ci font peser sur le vivre ensemble », il « extrapole » et « imagine une évolution vers un futur possible, non sans une inquiète lucidité », affichant une « volonté de faire comprendre, par le biais d’une fiction efficacement menée, des phénomènes mal perçus, si pas franchement caricaturés ». Cette capacité à anticiper, ou du moins à oser une vision prospective, filigrane des lectures prégnantes, comme Soumission (Michel Houellebecq, Flammarion) ou Les vieux ne parlent plus (Vincent Engel, Ker). La description d’un Bruxelles alternatif, mais ô combien réel, interroge l’identité du Tout et sa survivance.

Des questions m’ont paru s’égarer en cours de route (la trahison du réseau à l’égard d’Abu Brahim, la vengeance orchestrée via Abu Kassem), des interactions avec des personnages secondaires adroitement esquissés (L. ou Jean-Christophe) en restent au pointillé, mais ce ne sont là que détails. La fin du livre vous explose l’esprit entre interrogations sur notre avenir (une guerre des fanatismes, un « Brux-Hell » ?) et interpellations sur la manière dont une société doit être reconstruite.

NB. Voir l’article complet de Joseph Duhamel dans Le carnet :

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?

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