LISEZ-VOUS LE BELGE ? – L’EMPREINTE DU SILENCE de DIDIER ROBERT (F. Deville) par Jean-Pierre LEGRAND

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Didier ROBERT, L’Empreinte du silence,

roman, éditions F. Deville, Bruxelles, 2021, 148 pages.

Par Jean-Pierre Legrand.

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« Je savais que grand-père était mort pendant la guerre, mais j’ignorais les circonstances de son décès. La famille n’en parlait jamais. Pour l’enfant que j’étais, il était le monsieur de la photographie sur la table de chevet de ma grand-mère. Longtemps j’ai ignoré son prénom. »

Cette quatrième de couverture de L’Empreinte du silence ne pouvait que me sauter au visage : en effet, un petit matin de septembre 1943, mon grand-père maternel a été arrêté par la Gestapo sous les yeux de ma mère. Elle ne l’a jamais revu. Elle avait six ans. J’ai toujours eu le sentiment qu’elle avait vécu la disparition de son père comme un abandon et qu’elle lui en avait longtemps voulu.

Tout petit déjà, Didier Robert s’interroge donc sur la figure de ce patriarche « mort à la guerre ». Emmuré dans la douleur des vivants, le mort est exilé une seconde fois du monde. Ne demeurent de son passage qu’une photo et une blessure muette, qui se referme sur lui.

Arrivé à l’âge mûr, des décès successifs mettent l’auteur en possession d’un mince dossier qui a transité de caves en greniers.  Parmi quelques feuillets jaunis, il découvre quelques dates (celles de l’arrestation et du transfert du grand-père à la prison de Namur) et un acte de décès : « Fernand Legros né à Harchies décédé le 12 janvier 1945 à Neuengamme. »

Dans sa violence, le télescopage du lieu de naissance et de celui du décès du prisonnier politique dans un camp de concentration de la banlieue de Hambourg ouvre à nouveau l’abîme de silence que Didier Robert croyait avoir comme enjambé. La décision est prise : il va enquêter.

Le projet est ambitieux : il s’agit de sortir un homme de son cachot mémoriel en remplissant les vides entre la capitulation et sa mort dans le camp de Neuengamme le 12 janvier 1945. C’est une manière pour son petit-fils de lui rendre justice et de rétablir, dans sa stature de héros, un humble père de famille que rien n’appelait à cette destinée.

Mais ce roman répond-il à toutes mes attentes ? En partie…

Dans un style très dépouillé qui convient à la démarche de l’enquête mais finit par anémier le texte, l’auteur part donc à la recherche d’un chemin qui s’est perdu dans les sables d’une souffrance mutique.

Didier Robert

Didier Robert suggère sobrement l’étrange métamorphose que la guerre impose au monde qu’elle affranchit de l’interdit de tuer. Elle brouille tous les repères de nos vies, qu’elle modifie en profondeur.  Ici un père devient résistant au péril de sa vie mais aussi de ses proches ; là, un autre trahit ; la plupart observent un attentisme prudent. Chacun est désormais redéfini par son rapport à la guerre : héros, crapules, non-héros ou un peu des trois. Dans sa quête, Didier Robert tente de cerner les motivations de son grand-père dans son choix aux conséquences si gigantesques : l’impossibilité sans doute d’agir autrement, de se soumettre. Plus tard, comment le prisonnier politique Fernand Legros a-t-il réagi à la violence des kapos voire de ses codétenus ? Pourquoi n’a-t-il pas survécu ? « Est-ce, demande l’auteur, la maladie qui a gagné du terrain ou bien la foi a-t-elle failli ? Je ferais le jeu des bourreaux à noircir cette page-là. Dans l’histoire de ces femmes et de ces hommes jetés dans la gueule du despotisme nazi, quelque chose doit demeurer vierge. » Je crois pour ma part qu’une large part d’indécidable enveloppe ces destins – ceux des héros comme ceux de tous les autres – entraînés dans  le maelström de la guerre. Mais l’indécidable n’est-il pas le domaine de prédilection de la littérature ?

Je suis davantage réservé quant aux aspects plus strictement historiques du roman, Dans le gisement émotionnel et biographique du récit, surgit çà et là une veine plus, nourrie de lectures et de connaissances acquises sur les dernières semaines du régime hitlérien ou encore la progression des alliés. Je comprends le souci de contextualisation mais le récit y perd une partie de sa cohésion et de sa singularité.

L’Empreinte du silence est un ouvrage attachant et émouvant mais dont j’attendais un souffle plus soutenu compte tenu de l’immense champ littéraire ouvert par les questions sans réponse d’un jeune enfant confronté à toutes ces vies détournées de leur source.

Jean-Pierre Legrand

Lisez-vous le belge ?

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