LISEZ-VOUS LE BELGE ? – LES VIEUX NE PARLENT PLUS de VINCENT ENGEL (Ker) par Philippe REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Vincent ENGEL, Les vieux ne parlent plus,

roman, Ker, Hévillers, 2019, 199 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Les vieux ne parlent plus

Vincent ENGEL, Les vieux ne parlent plus, roman, Ker, Hévillers, 2020, 199 pages.

« Les pandémies avaient d’abord décimé les vieux. C’était triste, bien sûr, mais somme toute… Somme toute, c’est le mot. Le décompte pouvait être rentable. Sauf que les virus ne se laissent pas commander par des logiques politiques. Et puis, après la régression économique effroyable qui avait suivi la première grande pandémie, les gens s’étaient dit qu’à l’avenir, ils préféreraient sans doute sacrifier les vieux que leurs revenus personnels… »

La présentation du récit en quatrième de couverture, le titre auraient dû m’y préparer mais, dès les premières lignes du roman, je suis décontenancé, je ne retrouve pas le Vincent Engel dont j’ai lu et évoqué deux livres. Quelques pages plus loin, la surprise se mue en acquiescement, je suis frappé par la cohérence de l’auteur. Il m’expliquait un jour la philosophie qu’il voulait déployer dans la revue emblématique Marginales (dont il assure la reprise depuis l’été 2020), les auteurs ne devaient pas se limiter à reproduire le monde qui les entoure, ils devaient aller plus loin, anticiper, soit partir d’un phénomène en cours pour prévoir une progression possible. Je songeais alors aux dystopies de George Orwell (1984), Aldous Huxley (Le meilleur des mondes) ou Pierre Boule (La planète des singes).

Eh bien, voilà la voie qu’a empruntée Vincent Engel, en déplaçant (légèrement ?) le curseur de la réalité occidentale jusqu’à un futur proche, qui radicalise quelques tendances qui se creusent chaque jour davantage en ces temps moroses : le basculement des proportions entre actifs et retraités, le tout au rentable, le manque de temps pour les contacts familiaux, la perte du sens, la surveillance des populations via les mobiles, les réseaux sociaux, le contrôle des appétits, etc.

Ce faisant, le romancier réalise d’emblée une double performance : il se renouvelle comme auteur en s’essayant au thriller contemporain (en mode soft) ; il assume un rôle citoyen face aux dérives du temps, celui d’un intellectuel éclairé et généreux qui déciderait de prendre un public plus large par la main pour le distraire tout en le faisant réfléchir, ouvrir les yeux, douter, se remettre en question.

Vincent Engel © Alban de Kerchove

De quoi est-il question ?

Alexandre Geoffroy, le héros (l’anti-héros) du roman est un avocat qui ne plaide plus mais gère… le patrimoine et la fin de vie de personnes âgées. Une expertise qui, malgré ses pratiques douteuses (ou à cause de celles-ci !), l’a vu sollicité par l’Etat pour la mise au point d’« une politique, volontariste mais discrète, de gestion des seniors » via les VSA (Villages de Santé pour Aînés). Geoffroy, jusqu’ici, gagnait des fortunes et menait une vie de célibataire insouciant, multipliant les aventures, fort de ses relations avec les médias et le monde politique. Or il suffit d’un rien, et une façade se fissure, un décalage s’infiltre, une distorsion, une marginalité. Ses démonstrations de luxe, trop tapageuses, peuvent provoquer un frémissement réprobateur dans les masses assoupies (et donc, par corollaire, auprès d’une oligarchie intéressée au calme plat) :

Les voitures comme la sienne (une Jaguar) étaient désormais rarissimes (…) Il avait glissé ses lunettes solaires dans la poche de son veston et souriait à nouveau, de toutes ses dents blanchissimes. »

Qui plus est, son activité, qui a servi de modèle, entrave l’acquisition d’un monopole d’Etat. Geoffroy se croit intouchable mais des grains de sable, en cascade, vont venir gripper la mécanique : la journaliste vedette Lise Charcot lui confie sa mère en lui cachant sa situation financière ; un de ses protégés décède mystérieusement et le fils de la victime le soupçonne d’y être pour quelque chose ; sa propre mère montre des signes nouveaux de fragilité ; un opposant radical lui demande son aide et l’alerte sur la convergence de leurs destins…

La narration est fluide, l’écriture simple, l’intrigue se faufile à travers des fils policiers, quelques mystères. Que va-t-il advenir de ce Geoffroy qui a somme toute un défaut d’hybridité, conservant au-delà de son odiosité apparente des soubresauts d’humanité (son amour pour sa mère, son attrait pour la campagne, un reliquat d’admiration pour l’intégrité de son adversaire politique) ?

Le livre me semble à considérer en deux temps. La simplicité et la fluidité ne sont pas une facilité mais le résultat d’un travail conséquent pour un écrivain raffiné, ils correspondent à un cahier de charges emprunt du sens des responsabilités et de l’expérience. Le léger décalage et donc l’absence d’un trait forcé, d’un futur spectaculaire, le dosage minutieux, économe des rebondissements participent tout autant de la dimension réelle du récit. Il s’agit de nous mettre mal à l’aise sans avoir l’air d’y toucher, de creuser plus avant les révélations sociétales, psychologiques, politiques de la crise du coronavirus. En nos pays, la proportion de personnes actives décroît, celle des pensionnés augmente. Et de nouveaux problèmes d’exploser quant à la gestion des seniors, le paiement des soins, des retraites. Une irritation de croître, de la part de ceux qui doivent payer, etc. Le parallèle avec l’euthanasie (des handicapés) pratiquée par les nazis s’impose, s’insinue. Le mécanisme mental jadis désigné comme monstrueux est réapparu, avec force, à découvert, durant la pandémie en cours, les personnes âgées ont longtemps semblé abandonnées (d’abord, sanitairement, puis moralement) avant que des principes humanistes ne soient brandis (mais avec quelle conviction, quelle sincérité ?).

Or donc… Si un Etat répondait à une aspiration inavouable, qui allège la vie des générations laborieuses, si… Dans le roman de Vincent Engel, le cauchemar a déjà commencé.

In fine, ce livre, qui s’est retrouvé d’ailleurs dans le Top 6 des lecteurs de la chaîne de librairies Club, peut séduire deux publics, un public avide de lire une bonne histoire racontée avec une fermeté gouleyante et un autre, littéraire au sens profond du terme (l’esprit et non la lettre !), qui décryptera une fable philosophique en songeant aux Voltaire et autres Swift : ces auteurs ont dit le monde à travers leurs contes enjoués et ce bien mieux qu’en sombrant dans l’abscons et l’inflation démonstrative.

Philippe Remy-Wilkin

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants

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