LISEZ-VOUS LE BELGE ? – Dossier sur MAXIME BENOÎT-JEANNIN et SES DEUX DERNIERS ROMANS (Samsa), par J.-P. LEGRAND et Ph. REMY-WILKIN

Les Belles Phrases participent à l’opération Lisez-vous le Belge ?

La campagne de cette deuxième édition court du 1er novembre au 6 décembre 2021.

Rappel des objectifs :

« célébrer la diversité du livre francophone de Belgique (…) faire (re)découvrir au grand public, toutes générations confondues, un panel varié de genres littéraires : du roman à la poésie, de l’essai à la bande dessinée, des albums jeunesse au théâtre ».

Merci à Clara Emmonot et Morgane Botoz-Herges (chargées de communication), à Nicolas Baudoin (chargé de programmation), du PILEn !

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Dossier sur Maxime BENOÎT-JEANNIN

et ses deux derniers romans, Brouillards de guerre (2017, 500 pages) et On dira que j’ai rêvé (2021, 183 pages), publiés chez Samsa, à Bruxelles.

Par Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

L’auteur

par Philippe Remy-Wilkin

Maxime BENOIT-JEANNIN.

Un cas !

Maxime Benoît-Jeannin naît dans les Vosges et réalise une première carrière parisienne auprès des prestigieuses enseignes Belfond et Stock, mais des raisons privées le poussent à s’installer en Belgique, à Bruxelles. Ce Français, a contrario du mouvement général, va désormais publier chez nous et fêtera en 2021 trente années de fidélité à son éditeur belge Christian Lutz, d’abord chez Le Cri puis chez Samsa.

Sa carrière est impressionnante et éclectique : poésie, écrits polémiques, nouvelles de science-fiction, romans, essais, etc. Tantôt il écrit sur Burroughs, tantôt sur Lawrence d’Arabie, Houellebecq ou Maeterlinck. Ou il ose donner une suite à Madame Bovary !

On dira que j’ai rêvé. Bousquet, Didier & Co, Samsa/AAM, Bruxelles, 2021, 183 pages.

Par Jean-Pierre Legrand.

Cela débute comme un récit fantastique. Au commencement rien que l’insignifiante et plate réalité du quotidien. En ce 13 mai 2015, confortablement installé dans un TGV, Maxime Benoît-Jeannin, « auteur-narrateur » file vers Lyon.

La temporalité étale du voyage se trouble cependant d’incidents insolites : face à lui, une dame tourne les pages d’un Paris-Match du mois précédent ; notre voyageur y reconnait Christian Didier, vieux camarade d’enfance né et vivant à Saint-Dié, meurtrier de René Bousquet en 1993 après avoir déjà tenté, en 1987 d’assassiner Klaus Barbie dans sa prison de Lyon. A quelques rangées, une jeune femme lit un vieux roman de Roger Peyrefitte, célébrité littéraire des années 70 aujourd’hui oublié.

Arrivé à Lyon, Maxime Benoît-Jeannin se met en quête de la maison du docteur Dugoujon, celle-là même où fut arrêté Jean Moulin par la Gestapo. Dans les rues pentues et écrasées de chaleur de Caluire, il renonce à son exténuant pèlerinage. Il cherche son chemin, redescend vers le Rhône et coupe par une rue étroite, étrangement vide de toute présence humaine. « Rue-sans-joie. Rue de désolation (…). Je me demandais si elle était encore habitée.  Un fragment de temps parfaitement mort, conservé, eût-on pu croire, dans lequel les façades resteraient à tout jamais obturées ». Une plaque à demi-effacée attire le regard du marcheur : Rue de Saint-Dié ; c’est « la piqûre de rappel », « je me dis IL EST MORT. CHRISTIAN EST MORT ».

Dans ce tremblé du réel, comme l’air trop chaud d’un après-midi d’été, Maxime Benoît-Jeannin, nous entraîne, porté par une écriture vive et légère, dans les entrelacs de sa vie et de celle de Christian Didier, homme étrange et complexe, chauffeur de stars, « pirate des médias » qui, bien avant sa dérive meurtrière, fera irruption sur les plateaux de télévision pour promouvoir sa Ballade d’Early Bird, sorte de parodie vertigineuse de la prose de Lautréamont et publiée à compte d’auteur.

La révélation si troublante de la mort de ce camarade maudit est comme l’épicentre d’un ébranlement qui, par répliques successives, suscite tout un jeu de réminiscences et d’associations instruisant plus encore qu’une tentative d’élucidation d’un destin, une forme d’empathie. Nous nous attachons en effet à cet homme meurtri et indigné qui rappelle les personnages de Dostoïevski, outrés et d’un « voltage » extravagant. Il y a aussi chez ce « chevalier anachronique » coincé entre deux époques, un décalage pathétique entre son être profond et les conditions de son déploiement. Cette contradiction atteint son acmé dans l’assassinat de Bousquet précédé d’une longue méditation en la chapelle édifiée là où Jeanne d’Arc avait passé une partie de la nuit en prière la veille d’entreprendre le siège de Paris : fervent croyant, il rejoint le sacré par le crime.
Toutefois, loin d’avoir dans la disgrâce la radicalité d’un Jean Genet, Christian Didier, semble, dans ses tentatives littéraires comme dans son embardée justicière, rêver d’être accepté par le système qu’il transgresse.

Dans son inspiration, le roman semble tenir à la fois de l’autofiction et de la bio-fiction, voire même d’une forme de reportage autobiographique irrigué d’une érudition foisonnante mais jamais pesante, toujours à-propos. Le texte est aussi remarquablement construit. A sa lecture, l’image m’est venue de ces dessins géométriques composés d’ellipses entrecroisées : toutes empiètent les unes sur les autres et partent d’un même centre. Le dessin de nos vies est certes beaucoup moins prévisible et souvent peu discernable, mais nous sommes tous le centre d’un lacis d’interrelations en apparence aléatoires… C’est de ce centre que rayonne un questionnement imprégnant tout le roman qui se mue – le mot est lâché vers sa fin – en une « autoanalyse fiction ».

Très habilement, dans la mobilité d’une œuvre qui se construit sous nos yeux, Maxime Benoît-Jeannin évoque les rencontres improbables et connivences secrètes qui, dans la trame de sa vie, en tissent le motif secret et suggèrent cet on-ne-sait-quoi « plus puissant et plus vrai que la « plate réalité » » qui, surgissant comme un « coup de grisou », provoque une ouverture sur « le vrai réel ». Se dégage une conception du monde (weltanschauung) qui plonge ses racines dans le surréalisme de Breton mais aussi dans le romantisme de Gérard de Nerval, ce « rêveur définitif ».

Poétique et émouvant dans ses derniers développements, le roman se clôt sur la belle profession de foi de celui qui l’a perdue : « Ce que je recherche, c’est la beauté des coïncidences et des correspondances qui traînent dans le lit du temps ». Et d’ajouter : « L’orpailleur ne désespère jamais ».

 

Pour en savoir davantage sur ce roman…

Le livre sur le site de l’éditeur

Une très belle et éclairante lecture de mon collègue Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet et les Instants :

https://le-carnet-et-les-instants.net/2021/05/20/benoit-jeannin-on-dira-que-j-ai-reve/

Elle a été prolongée par un bonus plus enthousiaste encore dans son Coup de projo #41 :

Brouillards de guerre, roman, Samsa, Bruxelles, 2017, 500 pages.

Par Philippe Remy-Wilkin.

Brouillards de guerre est un très beau titre pour un roman… qui n’en est pas un. Quoiqu’il en épouse souvent l’allure. Mais. L’auteur, un essayiste, nous offre un mélange de genres. Des trames biographiques, romanesques, se faufilent à travers des chroniques. Paris et Bruxelles sous l’Occupation, entre 1942 et 1945. Mais oyez, oyez, lecteurs ! Le voyage sera sidérant !

 Cinq cents pages ! Un événement en soi, quand nos auteurs ou éditeurs rechignent à dépasser les deux cents. Une ambition rare a donc précédé l’œuvre, une immense collecte d’informations y est chevillée. Mais « l’Esprit souffle où il veut », aurait dit Jésus. Quand Barrès lui rétorquait, à deux mille ans de distance : « Il est des lieux où souffle l’Esprit ». Eh bien, disons-le haut et clair, ce livre est l’un de ces lieux, un souffle traverse ces pages, les animant comme les voiles d’une caravelle tournée vers le Nouveau Monde.

Les premières lignes, fluides, nous projettent dans un roman historique :

« La jeune femme descendit du tram devant le théâtre du Parc, face au Palais de la Nation qui abritait le Parlement et le Sénat, et se dirigea vers le coin de la rue Royale et de la rue des Colonies. Un grand drapeau à croix gammée flottait légèrement en cette douce matinée de printemps devant la façade du bâtiment rendu inutile par la défaite et l’Occupation. »

On vit de plain-pied la rencontre entre une créatrice mue par l’ambition et son éditeur, toutes les émotions et pulsions qui affleurent :

« Elle croisa les jambes et posa son sac sur ses genoux. Colin transpirait un peu à la vue de cette belle et fraîche jeune romancière. Bien qu’il la connût depuis quelques années déjà, elle lui faisait toujours autant d’effet. (..) Elle se sentait si reconnaissante qu’elle était prête à toutes les concessions face à ce gros mâle concupiscent (…) De quoi parlait-il ? Sa bouche grasse luisait. Il avait fait rouler l’expression sur sa langue, comme une plaisanterie salace parce qu’elle était une femme… « La première fois »… C’est tentant de faire le rapprochement… Ils ne pensent qu’à ça, se dit-elle. Ils n’y peuvent rien. C’est glandulaire. Glissons. »

On songe un instant à l’actualité, aux affaires Weinstein et Spacey, l’arrivisme et la prédation, etc. Mais nous ne sommes pas dans un roman – ou alors un roman arcbouté au Réel ? -, la jeune beauté n’est pas une créature chimérique ou quelque obscure écrivaillionne, non, c’est l’une des plus grandes plumes de notre Histoire littéraire, Dominique Rolin*, adaptée au cinéma, mystérieuse compagne des décennies durant du (trop ?) célèbre Philippe Sollers. Face à l’éditeur de son premier roman, Paul Colin, un collaborateur de la pire espèce, malveillant, antisémite.

Le portrait de Rolin, en quelques pages, est fracassant. Une égocentrique uniquement préoccupée par sa réalisation personnelle, qui se fiche de la politique (et donc du sort des autres) comme d’une guigne, ne voit ses interlocuteurs que dans leur rapport à elle et à son œuvre.

Maxime BENOÎT-JEANNIN.

Une biographie sans fard de l’autrice de L’Infini chez soi ? Non, la scène s’élargit rapidement, les acteurs défilent. Rolin voyage vers Paris et y oublie son mari dans les bras de l’éditeur parisien d’origine belge Robert Denoël, mais voilà qu’apparaissent des célébrités du temps ou futures, le récit explose en sillons multiples, la polyphonie s’installe, c’est une ère entière qui ressuscite. Nous pénétrons dans les atermoiements d’Elsa Triolet et Louis Aragon, sortons au café avec Sartre et Beauvoir, surprenons la première rencontre de celui-ci avec Albert Camus, écoutons atterrés les propos antisémites de Céline et Rebatet, les échanges sur la littérature entre Paul Valéry, Gaston Gallimard et Denoël, observons à la loupe Cocteau et Eluard, Max Jacob et Jean Genet… dans des rues, des soirées hantées par des silhouettes en uniforme vert de gris.

Comment décrire la submersion qui nous engloutit délicieusement ? Des biographies se croisent et se décroisent, se superposent parfois (les amours axiales de Rolin et Denoël, Valéry et Jeanne Loviton, Denoël et Loviton) mais explosées par l’irruption du Temps : articles de presse, recensions de spectacles, de procès, etc.

Benoît-Jeannin tient du démiurge, il y a une tentation proustienne à l’œuvre, un fil glisse du sillage de Rolin (quel beau film eût écrit un Truffaut à partir des premières scènes !) pour embobiner un univers, une époque. Qui jaillit sous nos yeux hallucinés tel un Titanic remontant des profondeurs océanes pour retrouver sa trépidation.

Il y a un bémol. Parfois, aspiré par une trame narrative, on est pressé de lire la suite mais l’auteur privilégie la reconstitution panoramique et nous voilà séparé du roman par la chronique pure et dure. Qui intéressera davantage le féru d’Histoire que le lecteur d’histoires. Ainsi, accompagnant Paul Valéry aux concerts de la Pléiade, on en découvre le programme :

« Emmanuel Chabrier, Trois valses romantiques (Jean Françaix et Soulima Stravinski).

Michel Ciry, Madame de Soubise (paroles d’Alfred de Vigny), (Paul Derenne et Francis Poulenc).

Erik Satie, Trois morceaux en forme de Poire (Simone Filliard et Francis Poulenc).

Etc. »

Oui, parfois, reprenant son souffle, on s’interroge. Que lit-on ? Un roman, des romans, des biographies, des chroniques, une étude historique, des micro-essais, des nouvelles ? Et il y a tout cela. Mille manières d’aborder le thème central : la reconstitution d’un monde perdu, peuplé de fantômes et d’ambiguïtés sur la nature humaine, mais une reconstitution d’une essence supérieure, où le Vrai se révèle sans maquillage. Comme si l’ouvrage de Benoît-Jeannin accrochait ses lecteurs à une caméra et un micro pour les projeter via une machine à remonter le temps au cœur des événements.

Si l’on intègre la profusion du contrepoint, l’entreprise est globalement passionnante. L’immense puzzle vaut à la fois par sa vision d’ensemble et l’enseignement qu’elle délivre mais, tout autant, par l’appétit suscité par une infinité de ses pièces/fragments narratifs, qui transportent intrinsèquement et indépendamment du Tout. On sera donc happé par des épisodes de la Résistance (l’assassinat de Paul Colin, les prouesses de notre aviateur Jean de Sélys Longchamps, l’attaque d’un train destinée à sauver un convoi de Juifs, etc.), des énigmes policières qui incendient justice et médias, les affres des vies privées de célébrités monumentalisées par l’Ecole ou l’Histoire soudain incarnées, mais on sera déstabilisé par la teneur des textes publiés par les autorités, les journaux, la plongée au cœur de la collaboration, qu’elle soit abyssale ou en méandres sournois, pusillanimes. On est surtout sans cesse surpris par l’auteur et ses mille angles d’attaque. Ainsi, à la page 154, un texte rédigé par un journaliste de province, un hommage courageux à l’une des victimes des arrestations arbitraires :

« Harry Baur vient de mourir ; mais le cinéma, qu’il a marqué de sa puissante personnalité, lui assure une longue survie.

Il y a quelques années, j’ai pu observer Harry Baur au cours d’une répétition. Congestionné, couvert de sueur, il attaquait d’intangibles difficultés, se donnait corps et âme, sans réserve, sans prudence pour sa personne, sans ménagement pour sa santé : toute intelligence, toute sensibilité à découvert (…) J’ai vu Harry Baur porter seul le poids d’une pièce, élever celle-ci au-dessus du sujet, créer autour du texte son œuvre à lui et, par son jeu, rejoindre la vie dans ce qu’elle a de plus secret. Je l’ai vu gravir avec acharnement le dur chemin de la perfection. »

Micro-essai, somme toute, sur l’Art, ode à l’investissement du véritable artiste, qui atteint une dimension métaphysique.

La suite ? Un déferlement d’informations, de réflexions et d’émotions. Où l’on mesure comme rarement l’impact de l’antisémitisme vichyste, des compromissions opportunistes, des fanatismes idéologiques. Et je doute qu’on puisse encore lire Céline (et même son Voyage) ou Rebatet (j’adorais son Histoire de la Musique) comme si de rien n’était… Un kaléidoscope, où le didactique est rarement pesant, où les sensations fugaces d’une force centrifuge s’évanouissent devant la perception du projet créateur, une puissance centripète servie par une écriture belle et limpide. On lit plusieurs livres à la fois mais ceux-ci sont les instruments d’un même orchestre, au service d’une composition unique.

In fine, on se surprend à applaudir l’auteur et son éditeur (Christian Lutz) qui ont osé aller à contre-courant des normes et des habitudes pour nous offrir un ouvrage épatant, époustouflant, l’une des rares productions de ces derniers mois qui doivent impérativement trouver niche dans toute bibliothèque humaniste. 

Pour en savoir davantage sur ce roman…

Mon collègue Jean-Pierre Legrand a évoqué lui aussi ce roman dans Les Belles Phrases :

Lisez-vous le belge ?" : une campagne qui ricoche - Le Carnet et les  Instants

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