2021 – MES FEUILLES D’AUTOMNE : HISTOIRE D’UN COUPLE, D’UNE FAMILLE, D’UN LIGNAGE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette rubrique j’ai rassemblé trois ouvrages qui parlent de la famille, au sens le plus large du terme : la phratrie, le « génos », comme on la désignait dans l’antiquité et de tous les problèmes qu’elle peut connaître. Olivier BAILLY raconte la destruction d’un couple, Anne DUVIVIER évoque la recomposition d’une famille éclatée et Edmée DE XHAVÉE remonte le cours d’un long lignage qui conduit la narratrice sur plusieurs continents dans des mondes où elle ne pensait pas avoir des ancêtres et donc des gènes qui ont contribué à sa construction. Un large regard sur ce qu’est la famille au moment où on cherche à faire évoluer ses fondements.

= = =

Dis, petite salope, raconte-moi tout …

Olivier Bailly

Cactus inébranlable éditions

L’auteur s’adresse au héros du roman, le plus gros de la classe qui est amoureux de Vanessa, la plus belle, qui, évidemment, l’ignore totalement. Pour perdre enfin sa virginité, Il se laisse séduire par la plus moche qu’il rejette quand, à la faculté, il finit par obtenir un baiser de Vanessa qui le snobait au lycée, elle s’est, comme lui, inscrite à la faculté de médecine où il la protège du bizutage infligé par les deuxièmes années. Il devient son héros et elle finit par l’épouser et par lui donner une adorable petite fille qu’il vénère comme une déesse.

Il est heureux en famille mais les amis et collègues de sa femme le stigmatisent et l’évitent, il n’est qu’un vulgaire commercial qui fourgue n’importe quelle marchandise aux ménagères de moins de cinquante ans en faisant du porte à porte. C’est un excellent commercial, il gagne beaucoup d’argent, grimpe dans la hiérarchie de sa profession et développe son entreprise. Mais, il reste le fils d’un cheminot décédé trop tôt, il est convaincu qu’il n’est pas digne de sa femme, qu’il n’est pas assez bien pour elle et qu’un jour un autre, rentrant mieux dans les codes définissant la société des amis et collègues de sa femme, la séduira et l’emmènera avec lui. Il devient soupçonneux, jaloux jusqu’à l’intolérable. Il surveille sa femme comme un maton veille sur les détenus, il perd peu à peu pied, se réfugie dans l’alcool qu’il consomme de plus en plus excessivement. Il s’enfonce dans une paranoïa destructrice dans laquelle il entraîne tous ceux qui pourraient l’aider.

Olivier Bailly - Babelio
Olivier Bailly

C’est un très beau roman que propose Olivier Bailly, un véritable plaidoyer contre l’envie, le désir de posséder et d’être aimé par une personne qui peut prétendre à des amours plus gratifiantes. Un plaidoyer contre le manque de résilience et d’acceptation de sa personnalité qui conduit à une jalousie destructrice. Un plaidoyer aussi contre la société qui fixe les critères définissant ceux qui sont beaux, ceux qui ont du charme, ceux qui sont intelligents, ceux qui ne sont dignes d’aucun intérêt, ceux qui doivent se réfugier dans la marge où ils pourront grignoter les rebus de la classe des élus.

Après avoir lu ce beau texte finement écrit, nourri de traits d’esprits fulgurants et d’images fort expressives, j’ai pensé à cette citation de Coluche : « Il y en aura qui seront noirs, petits et moches. Et pour eux, ce sera très dur » que l’on pourrait parodier en écrivant : « Il y en aura qui seront frustrés, gros, et moches. Et pour eux ce sera très dur ». Le monde est très injuste et chacun n’a pas les qualités ni les possibilités de l’accepter sans se rebeller, préférant se réfugier dans la convoitise, la jalousie, l’alcool et d’autres substances euphorisantes ou anesthésiantes. Certains méritent peut-être plus d’attention que d’autres ?

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

+

Cendres

Anne Duvivier

M.E.O.

L'heure des olives

Lila et sa petite sœur Violette reçoivent une lettre de leur cousine Hélène qui les informe que son père, leur oncle Robert, a demandé a être incinéré et que ses cendres soient dispersées, en leur présence, au large de la petite île italienne d’Ischia. Surprises par cette requête de leur oncle, les deux sœurs acceptent cette invitation en forme de convocation testamentaire. Elles ne peuvent refuser une telle mission, surtout que leur oncle a été très présent dans leur vie quand leur père a disparu dans l’incendie d’un grand magasin bruxellois, il a alors joué le rôle du père et Lila et Violette lui en sont fort reconnaissantes. En contrepartie, elles, surtout Violette, aiment moins la cousine Hélène qui a très mal accepté qu’elles empiètent sur son terrain où auparavant elle était seule et très choyée.

Anne Duvivier
Anne Duvivier

Les trois filles décident de remplir leur devoir de fille et nièces, elles pensent que ce sera l’occasion de renouer des liens familiaux plus chaleureux entre cousines et, au pire, de passer une belle semaine de vacances sur cette île méditerranéenne à quelques encablures de Capri. Le séjour se déroule bien, les filles apprécient le soleil, la mer, la cuisine et les personnes qu’elles rencontrent jusqu’à ce qu’Alessandro fasse son apparition et révèle des informations sidérantes qu’elles ne connaissaient pas, des informations qui changent profondément la vision et l’opinion qu’elles avaient jusques là de leur famille et surtout de leurs parents.

Avec ce court roman, Anne Duvivier évoque les difficultés qui trop souvent perturbent la vie familiale et la bonne entente au sein des fratries ou sororités. Dans son histoire, les couples sont peu stables, se font et se défont, les pères ne sont pas toujours ceux que les autres pourraient penser. Un plaidoyer pour la vie familiale calme ou paisible ou plutôt un réquisitoire contre la famille qui n’est que prétexte à mensonges, tromperies et autres vilenies. Chacun lira ce livre à sa façon mais tous le liront avec intérêt et plaisir… sans doute.

Pour ma part, je suis convaincu que toute la poussière qu’on pousse sournoisement sous le tapis finit, un jour, par ressortir en enrhumant beaucoup de monde et en générant bien des douleurs et des rancœurs.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

+

La rivière des filles et des mères

Edmée de Xhavée

Chloé des Lys

La rivière des filles et des mères - Edmée de Xhavée - Chloe Des Lys -  Grand format - Librairie Pax LIÈGE

Zoya, enseignante, maman de trois enfants, vivant en Belgique dans un couple très banal, comprend vite qu’elle a un arbre généalogique beaucoup moins banal. « J’ai vite su que ma famille n’était pas construite comme tant d’autres » écrit-elle, sa famille est dispersée sur deux continents et elle a des origines diverses tant du point de vue géographique que du point de vue social. Elle comprend aussi que ses aïeux ont voyagé à travers terres, mers et océans. Elle décide alors de remonter le courant de sa généalogie comme d’autres remontent le cours d’une rivière pour en trouver la source, elle va chercher à remonter le plus loin possible pour comprendre comment elle s’est construite sur des racines aussi diverses.

Arrivée à ce qui n’est évidemment pas la source primaire de toutes les généalogies, mais à ce qui pourrait être un bon point de départ pour construire son histoire, elle élabore cet arbre généalogique en suivant la filiation de mère en fille pour arriver jusqu’à elle. Elle commence son récit généalogique en reconstituant la vie de Goguet et de sa petite indienne. Goguet et le fils puîné d’une famille de nobliaux normands qui a émigré pour une quelconque raison vers le Canada où il a troqué quelques marchandises, armes ou chevaux contre une toute jeune fille à des indiens Ojibwés. Ils se seraient aimés sans pouvoir se parler mais en déployant beaucoup de complicité. Lui partait pour de longues semaines de trappes la laissant seule, elle savait quand il rentrerait, elle avait une confiance absolue en lui.

Ce bon Normand et cette fière petite indienne constitue déjà un point de départ original pour cette généalogie. Ils eurent quatre enfants dont une fille élevée par les jésuites qui lui permirent d’épouser le fils d’un notable qui avait besoin de revaloriser son image ternie par son homosexualité bien mal acceptée en ce début du XIX° siècle. Eux aussi, ils s’aimèrent et eurent des enfants dont une fille qui, à son tour, a une fille qui à son tour… et ainsi de suite de génération en génération, Zoya raconte comment elle est venue au monde sur les bords de la Meuse où elle a aussi fondé une famille qui perpétue ce lignage cosmopolite.

edmée de xhavée | Laissez-moi vous écrire… | Page 20
Edmée de Xhavée

Tel un chirurgien des cœurs et des couples, Edmée, elle-même liégeoise, vivant sur les bords de Meuse, explore comment les unions maritales ou adultérines se construisent, grandissent, se fanent, s’étoilent, se déchirent,… Des couples qui ne correspondent pas toujours à la norme sociale, des couples qui n’en sont pas toujours. Elle suit le fil rouge de l’amour qui sème la petite graine qui permettra de passer à la génération suivante. Dans ce texte, on croise des parents qui n’étaient pas faits pour se rencontrer, des mariages arrangés, des mariages de raison, des liaisons adultérines, des amours de passage, des coups de foudre ravageurs, des enfants qui ne connaissent pas toujours leur géniteur, …, tout ce qui peut, in fine, constituer une bonne famille avec ses amours, affections, désaccords, … Edmée est une grande experte des amours chez les notables mais elle sait surtout les sentiments qui réunissent les êtres. « Il y a le désir, il y a le plaisir, il y a le sexe, le devoir, le « faire plaisir » pour la paix du ménage. Tant de choses et tant de variantes puisqu’on vit une histoire différente chaque fois. »

Cette généalogie n’est pas seulement un exercice historique c’est avant tout une dissection des rapports entre les hommes et les femmes mais aussi entre les femmes et les femmes et entre les hommes et les hommes. Ce texte est plein de sensualité, d’érotisme très pudique, jamais démontré seulement suggéré. Il évoque aussi la violence de la nature et des hommes mais jamais une violence littéraire destinée à émouvoir ou effrayer les lecteurs. J’ai lu ce texte comme une histoire de femmes dont les vies mises bout à bout comportent tous les tracas qu’une femme peut rencontrer au cours de sa vie : le mariage forcé, l’adultère, l’enfant illégitime, le mari homosexuel, le mari dédaigneux, le mari volage, le mari violent, les enfants perdus, le veuvage précoce, …  C’est un peu l’histoire de la femme à travers les continents pendant les deux derniers siècles. Mais la vie ne se réalise pas forcément avec un ou une autre, elle peut être très belle et bien remplie dans une existence solitaire. « Un vie est complète sans mariage, sans grand amour, sans orgasme, sans enfants, sans voyage astral, sans sixième sens, sans apparition de la vierge, sans gagner un prix Nobel, sans devenir riche sans expérience de vie transcendante. Oublie ça. Une vie est toujours complète sauf si on croit qu’elle ne l’est pas. »

J’ai aussi beaucoup apprécié les différents cadres décrits par l’auteure, sa documentation est certainement très fouillée mais je sais qu’elle a été complétée par des souvenirs personnels de voyages et de séjours dans de nombreux pays. Elle dresse ainsi un tableau d’une Amérique de la fin du XIX° et le début du XX° siècle où les grandes familles étaient organisées en clans très fermés mais où les nouveaux riches pouvaient encore trouver une place. C’est l’Amérique des pionniers venus d’Europe avec leurs rêves et leurs espoirs de fortune, racontée dans une belle et grande saga familiale.

Le livre sur le site de Chloé des lys

« Laissez-moi vous écrire », le blog d’Edmée de Xhavée qui comprend ses chroniques hebdomadaires


Un commentaire sur “2021 – MES FEUILLES D’AUTOMNE : HISTOIRE D’UN COUPLE, D’UNE FAMILLE, D’UN LIGNAGE / La chronique de Denis BILLAMBOZ

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s