MES FEUILLES D’AUTOMNE – LECTURES EN VERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Cette année, l’automne était la saison du traditionnel Marché de la poésie de l’esplanade Saint-Sulpice à Paris, c’était aussi ma première visite à ce salon. En l’honneur de tous les poètes réunis, je propose cette chronique qui comporte deux recueils édités par Les Carnet de desserts de lune, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de la nouvelle responsable de cette collection et un autre publié par Louis Bottu éditions. De bien jolis recueils de Véronique JOYAUX et Hortense RAYNAL et un autre très contemporain, très novateur, d’Ana TOT.

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Hauts lieux de vivre

Véronique Joyaux

Les carnets du dessert de lune

Pour ma deuxième lecture d’un recueil édité par Les Carnets du dessert de lune, version Normandie, j’ai eu le plaisir de déguster des vers de Véronique Joyaux, des vers par lesquels elle reconstitue un pays charmant, un pays où j’ai plongé dans une ambiance tout de douceur de vivre, d’harmonie, de simplicité, de tendresse et peut-être aussi d’un peu d’amour. Un pays paisible et calme où l’on peut gambader dans les prés inondés de fraîche rosée, étreindre des arbres,

« On regarde l’arbre vivre / / On le sent battre en soi / rassembler les fatigues. »

Regarder un soleil lumineux mais si doux qu’on peut le suivre dans son voyage dans un ciel d’azur sans se brûler les yeux, flâner au bord d‘une mer fraîche mais accueillante…

Véronique a construit de monde irénique « dans le frisson des mots », comme elle l’écrit pour introduire cet ouvrage, où se mêle une nature paisible et vivifiante, des êtres et des hêtres heureux (un peuple vivant animal et végétal), calmes et détendus.

« Hêtre sans racines tu erres dans la plaine / … »

Véronique Joyaux (auteur de Sillages improbables) - Babelio
Véronique Joyaux

Et aussi et peut-être surtout des mots qui gambadent sur la page comme l’auteure gambade dans le prés de sa campagne qu’elle semble tant aimer. Les mots qui se fondent pour constituer le livre, le livre qui sera le tout, le guide et le protecteur de l’enfance avant d’être celui qui apporte le savoir et le plaisir à l’adulte.

« Déjà enfant les livres prenaient toute la place / / Les murs de la chambre étaient couverts / et me protégeaient des grands ».

Ce texte est une ode à la joie de vivre, une véritable potion magique contre la morosité ambiante véhiculée par les médias et les fameux réseaux sociaux, une leçon de vie simple et douce au cœur de la nature avec un bon livre. L’auteure sait la douleur et la souffrance mais elle sait aussi comment passer par-dessus pour aller voir ailleurs, là où tout est simple, reposant, enthousiasmant comme la lecture d’un poème de Véronique Joyaux.

« Toi qui connais l’amer / toi qui connais le deuil / desserre le nœud de ta gorge / Rappelle-toi qu’il fait bon de vivre. »

Seul peut troubler ce calme ambiant la tendresse indiquant l’intrusion de l’autre, peut-être celui qui apportera l’amour.

« Ce silence que tu as su briser de ta voix profonde / est un étang au milieu de la clairière »

Et alors tout sera réuni pour que le bonheur soit complet et que le message de Véronique soit empli de « Cette joie qui éclabousse la page / de son sillage que nul n’effacera. »

Alors oui, « Rien n’est perdu s’il reste une trace des mots. » !

Le recueil sur les site des Carnets

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Ruralités

Hortense Raynal

Les Carnets du dessert de lune

Quel plaisir de retrouver les recueils de Les carnets du dessert de lune après leur migration de Bruxelles en Normandie, sur une île de la Seine là où siège la Maison de la poésie de Normandie qui perpétue la magnifique œuvre de l’ami Jean-Louis Massot. Pour ce premier opus normand, j’ai eu la très grande chance de lire un recueil évoquant le milieu rural où j’ai passé mon enfance, mon adolescence et ma jeunesse, toute une partie de ma vie dont je garde de merveilleux souvenirs. Ce pays est bien loin de l’Aveyron d’Hortense, un coin de France qui m’est particulièrement cher, comme mon plateau jurassien, il est très rural mais c’est aussi mon lieu de vacances privilégié, j’y ai passé de très bons moments dans des lieux que j’aime beaucoup comme Villefranche-de-Rouergue ma cité de caractère préférée parmi toutes celles qui embellissent la France.

J’ai retrouvé aussi dans ce recueil l’élégance et la sobriété de la mise en page et de la présentation des poèmes mais surtout l’exigence littéraire qui faisait la marque des ouvrages édités par Les Carnets du dessert de lune et son maestro, Jean-Louis Massot. Celui d’Hortense Raynal se situe parfaitement dans la lignée des quarante que j’ai déjà commentés pour cet éditeur.

Espalion : premier livre pour Hortense Raynal - centrepresseaveyron.fr
Hortense Raynal

J’ai particulièrement apprécié cette facilité avec laquelle Hortense joue avec les mots pour rendre les saveurs, les odeurs, les sons, la lumière, les couleurs, la douceur, la douleur, …, tant dans la faune que dans la flore, de ce monde rural qu’elle semble tant chérir. Ce recueil m’a laissé penser qu’elle éprouvait une profonde nostalgie des moments qu’elle a passé dans cette région et, peut-être aussi, une certaine point de culpabilité au moment de se séparer des lieux où ses aïeux ont passé toute leur existence. Et, où, elle, elle a connu la magie, la féérie que la nature seule sait offrir à ceux qui savent l’écouter, la regarder, l’entendre et l’apprécier à sa juste valeur. J’ai connu et éprouvé tout ça il y a bien longtemps hélas…

Pendant que mes yeux suivaient ces vers, j’entendais un véritable plaidoyer, un cri du cœur, un cri du corps, pour réhabiliter ce monde rural si longtemps décrier, narguer et même parfois mépriser. Ce monde rude, dur mais tellement authentique et si plein de charmes avec ses couleurs, ses odeurs et tous ses bruits, cris, sons, musiques, chants, hurlements, grincements, …, toutes ces manifestations de la vie dans son bouillonnement originel. La vie à la campagne, c’est l’aventure, « …c’est tracteur c’est fourche d’est trois kilomètres comme ça sans le permis engins c’est pommes de terre à planter avec l’index ». L’aventure dans un monde inconnu, « Des noms de villages qu’on dirait des noms d’oiseaux ». « Des odeurs de brebis au bout des doigts ».

Comme la mère d’Hortense, j’ai connu l’envie d’apprendre, de savoir, de raconter … : « … / elle a douze ans / écrit une rédaction / veut être haut placée / sera Paysanne ». Moi, je me suis évadée vers une autre vie peut-être pas meilleure, peut-être pas aussi belle, à coup sûr moins noble ! Hortense, elle, elle a compris le pays et avec ses mots, elle sait le faire revivre même si elle croit ne pas savoir : « Je sais mal les champs / Je sais le paysage je sais pas le pays / et que dire du pays dans un poème ? / Je sais pas le « faire » bon sang ».

Non seulement Hortense nous envoie de bien jolis poèmes, elle nous adresse aussi une bouffée de nostalgie, un morceau de son vécu, un peu de son âme, un souffle frais et vivifiant de son pays et beaucoup d’amour pour ses racines. Hortense, la poésie est dans le pré …

Le recueil sur le site des Carnets

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Nique

Ana Tot

Louise Bottu éditions

Couv - Ana Tot - Nique - Louise Bottu - Un dernier livre avant la fin du  monde

Ana Not est une auteure pluridisciplinaire et passionnée comme le souligne son éditeur, elle s’implique de façon quasi obsessionnelles dans de multiples activités qui tournent autour du livre : l’édition, la traduction et bien sûr l’écriture jusqu’à la poésie. D’origine hispanique, elle navigue au gré de ses occupations de part et d’autre des cimes pyrénéennes. Dans le présent recueil, elle propose de la poésie « pauvre » qui est comme le signale la quatrième de couverture : « mécanique, prosaïque, enfantine et infantile, érotique… ».

Pour ma part, moi qui ne suis pas un théoricien de la poésie mas seulement un lecteur assidu qui cherche des émotions entre les vers mais aussi dans la forme des poèmes, j’ai trouvé dans ce recueil une démarche oulipienne, une recherche des contraintes, et même, dans certains textes, une démarche parnassienne dans l’élaboration des formes textuelles. Ana prend les mots comme certains les prennent avec une fourchette ou une pique, les petites niques qu’on grignote autour d’un barbecue où assis dans l’herbe fraîche d’un pré. Ces niques, elle les pique, les étire, les tortille, les allonge, les déforme, les multiplie pour en faire des brochettes comme elle tricote des vers avec les mots qu’elle triture. Elle nous propose de déguster ses niques comme d’autres dégustent les brochettes. Sa recette est fondée essentiellement sur l’utilisation poussée à l’extrême de l’allitération et de l’assonance, du doublement, voir du triplement, de certains mots pour donner plus de poids à ceux-ci mais aussi pour scander le ver, pour en mieux rythmer la musique. Ces poèmes, parfois courts souvent longs, sont comme des solos, plus souvent des sonates parfois même des concertos et d’autres fois de véritables symphonies. Le mot trituré peut devenir variation, soliste face à un tutti ou thème d’une longue symphonie.

J’aime à voir dans ces poèmes très contemporains une analogie avec la gastronomie simple et campagnarde et avec la musique que la répétition des mots souligne. Ana d’après ma lecture et les quelques documents que j’ai pu consulter semble une artiste très libre, très créatrice, très novatrice. Elle n’enferme pas le lecteur dans un discours didactique ou émotionnel, elle lui propose un plan, comme un jazzman, qu’il devra reprendre à son compte pour boucher les espaces qu’elle lui laisse.

Dans la dernière partie du recueil Ana ose l’érotisme cru mais pas vulgaire ni pornographiques, elle dit seulement les fonctions végétatives nécessaires à la procréation et au plaisir de vivre à deux ou à plusieurs.

« ose ana montre-moi / ana tes fesses en liesse / ana mes phrases emphase / ose ana montre-moi ».

Le mot est au cœur de la démarche d’Ana comme la nique est au centre de tout pique-nique, elle l’accommode aux diverses sauces qu’elle a préparés avec en filigrane toujours la terre, la campagne, la famille, les amis, les racines et aussi mais après seulement l’autre, celui qui colporte l’amour … éventuellement. Malgré les angles un peu vifs de certains textes et la rigueur polyphonique des répétitions, ces poèmes laissent filtrer un rai de tendresse, une certaine douceur de vivre, un peu d’espoir dans ce monde en déroute. Je ne sais pourquoi en lisant ces textes, j’ai pensé à Philippe Jaffeux, son énorme résilience et sa recherche langagière. Lui aussi a confiance dans les mots,

« les mots (qui) séduisent / du moins / ceux qui les prononcent / ne trompent plus / personne / ne trompe personne ».

Le recueil sur le site de l’éditeur

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