VERS UNE DISCOTHEQUE CLASSIQUE IDEALE – LE CLASSICISME (Beethoven) : Une interview d’Olivier DE SPIEGELEIR par Philippe REMY-WILKIN & Jean-Pierre LEGRAND

VERS UNE DISCOTHEQUE CLASSIQUE IDEALE

III. CLASSICISME

un dossier décliné en 4 articles à rebours

4/4

Pour approfondir notre connaissance de BEETHOVEN.…

une interview du pianiste et commentateur Olivier DE SPIEGELEIR

par Philippe REMY-WILKIN et Jean-Pierre LEGRAND.

La discothèque idéale de “Télérama” en 200 albums essentiels

Comment est né ton rapport privilégié avec Beethoven ?

ODS :

Quand je lis et joue Beethoven, je suis bouleversé par son intelligence, sa sincérité et sa profondeur, ainsi que par sa manière extraordinaire, si personnelle, de « faire siennes » les règles de l’art. Depuis toujours. Ma grand-mère maternelle, pianiste amatrice d’origine polonaise, m’encourageait, tout jeune déjà, à travailler Beethoven – « qui me convenait si bien », disait-elle. Quelques années plus tard, lors de ma rencontre avec le légendaire Eduardo del Pueyo*, grand beethovénien s’il en était, celui-ci me déclara : « Vous êtes fait pour jouer cette musique » (je lui avais joué d’emblée la 30e sonate – audace de jeunesse !). Plus tard encore, un sponsor me choisit pour enregistrer les Variations Diabelli – dont j’ignorais tout à ce moment, mais que, pour ce projet, j’analysai profondément, en tirant une vénération définitive pour le « Maître de Bonn ». Enfin, cerise sur le gâteau, la rencontre fortuite avec le … piano de Beethoven au Musée Liszt de Budapest en 2002.

Phil RW :

Tu peux préciser cette savoureuse (et émouvante) anecdote ?

ODS :

Les voyageurs amateurs d’histoire connaissent ce remarquable musée, qui est en réalité l’appartement de Franz Liszt, au-dessus de la salle de concert où se donnent tous les samedis des concerts très suivis par les Budapestois. A l’occasion d’un des récitals que j’eus l’honneur de donner dans cette salle mythique, on me donna l’autorisation de visiter brièvement l’appartement-musée. Outre de nombreux pianos, tableaux, manuscrits et autres objets du célèbre compositeur hongrois, y était exposé… le piano Broadwood** de Beethoven.

Comme j’étais seul, je pris la liberté de soulever la protection de plexiglas qui couvrait le clavier, et promenai quelques instants mes doigts sur les touches… Quelle émotion ! Le son n’était bien sûr plus ce qu’il avait été en 1817, mais quelle sensation inouïe de poser les doigts sur des touches qui avaient été jouées environ 175 ans plus tôt par Beethoven lui-même ! J’imaginais ses mains improvisant une célèbre sonate. Je devinais ses doigts épais cherchant, sur ce clavier-là, les notes et le rythme d’une sublime composition en devenir. Un peu de son génial esprit se trouvait-il encore enfoui entre ces touches poussiéreuses, dans les cordes aujourd’hui rouillées ? Le bois de l’instrument, matière vivante, devait se souvenir encore de la présence impressionnante du Maître, et toujours trembler des harmonies inouïes de celui qui le fit vibrer pendant les dix dernières années de sa vie.

En tout état de cause, j’en fus très ému et vécus cette expérience avec une infinie modestie.

(*)

Jean-Pierre LEGRAND :

Eduardo del Pueyo ! Son intégrale (magnifique !) des sonates de Beethoven, justement vénérée par Olivier De Spiegeleir, a été rééditée voici quelques années. Par le label Pavane, très actif, dirigé par Bertrand de Wouters d’Oplinter patron de la célèbre Boîte à musique.

Phil RW :

Où mon beau-père mélomane achetait tous ses disques ! Et où Olivier, si je ne m’abuse, a sorti son premier CD.

ODS :

Trois de mes CDs, en fait : Bagatelles (intégrale)/ADW 7230, Forestissimo/ADW 7218 et Liszt, Debussy et la Nature/ADW 7232.

(**)

Olivier De Spiegeleir
Olivier DE SPIEGELEIR

ODS :

Thomas Broadwood, basé à Londres, fut l’un des facteurs de pianos les plus productifs du XIXe siècle. Après avoir rencontré Beethoven à Vienne en août 1817, il décida de lui offrir un pianoforte. Pour choisir le meilleur instrument possible, il fit appel à cinq musiciens importants vivant à Londres : Kalbrenner, Ries, Cramer, Ferrari et Knyvett. À l’intérieur du piano, on peut trouver l’autographe de ces cinq musiciens, ainsi que le texte suivant :

« Hoc Instrumentum est Thomae Broadwood (Londrini) donum propter ingenium illustrissime Beethoven. »

(« Cet instrument est un cadeau approprié de Thomas Broadwood de Londres à l’illustre Beethoven. »)

L’instrument mit plusieurs mois pour parvenir à Vienne, et Beethoven se réjouit infiniment de ce cadeau. À sa mort, le piano fut vendu à l’éditeur de musique viennois Spina, qui le donna à Franz Liszt en 1845. Et, en 1874, ce dernier en fit don au Musée national hongrois de Budapest.

Tu as enregistré tes œuvres préférées : Pour Elise (dans l’intégrale des Bagatelles), les sonates dites Clair de lune, La tempête et Pastorale, ainsi que les Variations Diabelli. Tu as aussi réussi le défi de jouer plusieurs fois les 32 sonates. Est-ce à dire que ton aventure avec Beethoven est derrière toi ?

ODS :

Etudier et jouer Beethoven est au moins le travail d’une vie entière. Son œuvre, et en particulier ses 32 sonates, forme un monument de vérité musicale et humaine. En avoir fait un premier tour n’est que l’amorce d’un processus de découvertes sans fin : plus on s’en rapproche, plus il semble s’éloigner. Comme lorsqu’on contemple, en promenade, un horizon de montagnes dans le lointain : il suffit de grimper de quelques dizaines de mètres pour découvrir des kilomètres de vue supplémentaire.

Il va de soi qu’il faut laisser Beethoven de temps en temps, notamment pour que les acquis décantent, et pour travailler et jouer d’autres choses, plus distrayantes, plus virtuoses, plus légères – le répertoire pour piano est si vaste ! Et, quelques mois plus tard, quand on revient à Beethoven, il n’en est que plus grand et plus inspirant. Il est, sur la mer agitée de l’activité artistique, une bouée-phare qui sécurise – et plus encore : un roc d’une solidité absolue qui nous rappelle que l’homme, fût-il simple et souffrant, peut, à force d’idéal, de travail et de volonté, se muer en dieu de la musique.

Phil RW :

Ta version de La tempête :

T’es-tu lassé de certaines œuvres que tu as tant et tant travaillées, explorées ?

ODS :

Jamais ! Beethoven satisfait toujours celui qui prend la peine de l’aborder. De plus, il nous comble tant intellectuellement qu’humainement, car son œuvre artistique ne peut être dissociée du drame de la surdité. Il s’y est montré exemplaire en termes de volonté et de courage. On a dit de Bach qu’il était un dieu, et de Mozart qu’il était un ange ; Beethoven fut tout simplement un homme qui a réussi, à force de travail et de détermination, à surmonter sa tragique condition. A ce titre, outre son génie musical, Beethoven est un héros dont le compagnonnage ne peut que grandir celui qui le fréquente.

Mais relisons ici Jean et Brigitte Massin (Ludwig van Beethoven, Fayard, Paris, 1967) :

« Chez la plupart des grands artistes, on peut souvent remarquer une cohérence réelle, ou du moins de nombreux rapports entre leur vie et leur œuvre. Ce qui est particulier à Beethoven, ce n’est pas seulement le degré exceptionnel d’héroïsme dont il a fait preuve dans sa vie (cf. sa surdité). C’est aussi l’intensité de conscience et de volonté qu’il a mise à assurer, puis à approfondir cette unité de tout lui-même, cette rigoureuse adéquation de l’homme et de l’artiste, de ses raisons de vivre et de son objectif dernier dans la création musicale. »

Que conseillerais-tu pour une découverte en douceur mais progressive, ambitieuse de Beethoven ?

ODS :

Pour le piano, probablement les Bagatelles, que Beethoven appelait « Kleinigkeiten » (littéralement : « petites choses ») et qui doivent plutôt s’entendre comme « impromptus » ou « moments musicaux ». Et ensuite, les sonates pour piano, toutes, à découvrir, une par une : 32 chefs-d’œuvre !

Phil RW :

Découvrons quelques-unes de tes interprétations des Bagatelles :

ODS :

Dans ces Bagatelles, c’est un Beethoven en formes ramassées, bien plus sérieuses et inspirées que ne l’annonce leur titre, et aussi très diversifiées et échelonnées sur sa vie – à déguster à petites doses. L’opus 33 (7 Bagatelles), qui date de 1802, est jeune et frais mais déjà très beethovénien. L’opus 119 (1800 à 1822) forme un kaléidoscope original de 11 véritables petits joyaux musicaux. Quant à l’opus 126, qui date de 1823-24, c’est la dernière œuvre pour piano de Beethoven. Ses 6 Bagatelles forment un cycle qui est un concentré absolu de géniale inventivité. Sans compter les quelques Bagatelles isolées, dont la célèbre Pour Elise, qui valent sûrement le détour.

Quelles sont tes sonates préférées et pourquoi ? Certaines t’ont-elles embarrassé ?

ODS :

Peu de préférées, si ce n’est peut-être La tempête (opus 31/2), car elle illustre à merveille, à mes yeux, la Nature dans sa splendeur et ses innombrables péripéties. J’ai eu la chance, pour me lancer dans la première intégrale, d’être obligé par l’organisateur (les Concerts de midi de Liège) de les apprendre toutes. J’ai donc étudier des sonates plus embarrassantes, comme par exemple l’opus 54 ou les opus 101 ou 106, qu’aucun concertiste ne met avec joie à son répertoire, tant elles sont d’un accès ardu pour le public (et pour l’artiste !). Mais l’expérience (imprégnation et interprétation) fut extrêmement enrichissante.

Les quatuors à cordes sont un enchantement, du moins pour les derniers. Comment les situes-tu par rapport aux sonates ?

ODS :

La découverte des derniers quatuors remonte à ma prime jeunesse. Etant pianiste et non instrumentiste à cordes, je les ressens comme des chefs-d’œuvre absolus de musique pure. Les pièces pour piano, je les ressens dans l’autre sens, si j’ose dire, en les jouant physiquement ou mentalement. Il m’est impossible de les écouter en faisant totalement abstraction de ma propre façon de les jouer. C’est pourquoi les quatuors, par exemple, se révèlent pour moi avec une très grande pureté, dénuée d’ancrage physique. Il en est peut-être de même pour un violoniste écoutant les sonates pour piano…

Pour en savoir davantage sur Olivier DE SPIEGELEIR… et BEETHOVEN !

Le site de l’artiste :http://www.despiegeleir.net/

Trois conférences du pianiste sur Beethoven, données en 2021 :

NB. L’une d’elles devait se dérouler à Toronto (Canada), dans le cadre de l’Alliance française, mais, pandémie oblige, elle fut remplacée par une séance Zoom, qui a rapproché les continents. Le son musical en pâtit mais sans grande conséquence vu que l’enjeu est ici didactique. Par contre et surtout, le contact avec le conférencier est impeccable, il est peut-être davantage parmi nous qu’en salle, il y a une intimité originale et agréable.

Concert - Olivier De Spiegeleir | Cercle Royal Gaulois | Artistique et  Littéraire

Une interview du pianiste pour Crescendo, où il est beaucoup question de… Beethoven :

http://www.despiegeleir.net/2020_JANVIER_CRESCENDO_BEETHOVEN.pdf

A vos agendas !

En 2022, Olivier De Spiegeleir rejouera les Variations Diabelli en concerts commentés au Luxembourg, à Molenbeek et à Mons, au Conservatoire de Bruxelles.

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