PROSES SOUFFLÉES (81-100) / Éric ALLARD


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
ROUGE AU MON AMOUR, Peinture 100×80 cm, José MANGANO

81.

Je dors mal sur la branche du souvenir. J’arrache une après l’autre ses feuilles. Ses cris de douleur alertent les femmes enceintes. Privée d’horizon, la forêt se tourne vers la mer. Je noie ma solitude dans l’aube chère.


82.

À la sortie du bois, je suis tombé sur une planche. La fatigue m’a retenu de plonger dans la lumière. Le garde forestier était moins grand que dans mon souvenir et ses bras moins longs. Quand il m’a sorti de l’eau, je saignais comme une baleine.


83.

Derrière le soir, je devine une bougie qui fait voir demain. Elle brûle des paroles de réconfort et je recueille sa cire avant le jour. Seuls quelques rêves alimentent encore le feu de l’espoir quand la lumière se lève.


84.

Aujourd’hui, j’ai dormi jusqu’à ma naissance. Puis je suis descendu à la mine pour voir papa travailler à ma conception. Avec la lampe assortie à son casque, il éclairait maman qui criait de plaisir.


85.

On ne sait plus qui désire quoi, entre la mèche et le coiffeur. Une épaule découverte appelle le bec de l’aigle. Faire glisser la bretelle reviendrait à détendre l’atmosphère. Puis il suffirait de monter jusqu’aux lèvres pour provoquer l’averse.


86.

Je pleure quand j’entends la pluie répondre à la foudre des mots crus. Je rougis quand je vois la fée me montrer du doigt. Je vacille quand j’observe la terre basculer dans le ciel et l’orage lancer des sortilèges.


87.

Lorsque j’ai inventé le beurre, je ne connaissais pas l’existence de la vache. Mon lexique laitier se limitait à quelques termes comme crème, yaourt, fromage. Mon premier amour m’avait sevré trop tôt et mon premier amant n’aimait pas les fellations.


88.

La lumière n’a pas d’âge. Quand le soleil se couche, elle rallume sa flamme aux étoiles montantes et poursuit sa course… Quand je mourrai, elle éclairera mon visage et ma peau lasse lui adressera un dernier reflet.


89.

Tu étais celle que le vent a troué et je me blottissais dans tes failles. Je buvais à tes sources pendant la tempête. L’essentiel est silencieux et tu m’as appris à me taire. Tu te servais de ma langue pour tes menus plaisirs.


90.

Quand sonne le tocsin, je m’alarme. Et si c’était ma dernière heure ! Heureusement d’autres feuilles prennent ma place sur la branche et je peux chuter sans regret sur le dallage de la douche. Je goûte une dernière fois le jet d’eau balancé par le pommeau de mes amours.


91.

Je tomberai avec le son. Quelques bruits m’accompagneront mais tu sauras me reconnaître. J’aurai quelques décibels de plus. Sur tes tympans, j’imprimerai une marque indélébile. Si j’étais un marteau et toi, un tambour.


92.

On m’a enfermé dans une pièce de monnaie alors que je rêvais de m’étaler sur un billet de banque. L’argent a passé et je me suis coulé dans un lingot d’or. Il n’en fallait pas plus pour que l’orpailleur songe à me ruiner.


93.

Le taureau t’a piétiné. Après que le torero l’a envoyé dans la lune où tu étais. Je suis arrivé trop tard pour recueillir son dernier souffle de vie. Je vis maintenant avec le pauvre animal qui se morfond de son geste sur le cratère où l’incident a eu lieu.


94.

Parfois je croise des écrivains perdus et je leur demande de quel livre ils viennent. Ils possèdent tellement de résidences qu’ils peinent souvent à s’en souvenir. Je leur dis que j’habite un taudis à la périphérie de la littérature.


95.

Les dieux bombent le torse. Et je vois leurs tatouages. Un poisson frit dans une poêlée de fleurs. Un serpent de mer au creux d’une vague géante. Un dos de femme nu d’une longueur infinie.


96.

Je caresse un dos mouillé par la pluie. Mon regard glisse sur la mousse d’un sein. La femme ne bronche pas ; serait-elle de pierre ? Pour m’en assurer, je dépose un baiser d’airain sur ses lèvres jaspées.

97.

Après avoir noyé Poséidon, je me suis rendu à la police. J’ai avoué le meurtre des dieux de l’Olympe. Le commissaire me contredit : Athéna était aux soins intensifs mais son pronostic vital n’était plus engagé. Je fondis en larmes. Même dans cette entreprise, j’avais échoué.


98.

La vue de l’eau agite mes sens, fait se lever ma verge. Il me faut rester éloigné de la mer et des lacs. Les rivières me sont déconseillées. Seule l’eau en bouteille m’est permise. Quand il pleut, je bande comme un taureau. Je dois prendre sur moi pour ne pas éjaculer.

99.

Toutes les fleurs, toutes les peurs n’ont pas le même goût. Marcher au bord du gouffre avec une rose entre les dents. Piétiner un parterre d’orchidées dans un stand de tir. Mâcher un dahlia noir dans la gueule d’un requin. Sauter à l’élastique avec un bouquet de boutons d’or.

100.

Mon sang déborde sur les seins de l’infirmière. Sa peau sent le désinfectant et la saine sueur. Je ne peux retenir mes larmes devant tant de beauté. Elle me console en ouvrant les jambes. Je me dis que rien de mieux ne m’attend au paradis. 


José Mangano (Belgique), Artiste Peintre Contemporain | Artmajeur
LÉZARD 1, Peinture 80×80 cm, José MANGANO

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