LA CONQUÊTE DE PLASSANS d’EMILE ZOLA (Le Livre de poche) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

La Conquête de Plassans


La conquête de Plassans est le quatrième volet de l’épopée des Rougon-Macquart. Il est l’un des moins lus de la série.

Pour ce volume, Zola a décidé de revenir à Plassans, lieu imaginaire inspiré d’Aix en Provence, la ville de sa jeunesse. C’est à Plassans que tout a commencé. Petits marchands d’huile, Pierre et Félicité Rougon-Puech ont habilement suivi les conseils de leur fils aîné Eugène, avocat et agent secret du prince-président. Ils ont suscité dans leur ville un courant bonapartiste qui triomphe lors du coup d’État du 2 décembre 1851 installant le Second Empire.

Le présent épisode de la saga s’ouvre dans la sérénité. Nous sommes en 1857, chez Marthe, la fille de Pierre et Félicité. Elle a épousé son cousin germain François Mouret issu de la banche bâtarde des Macquart.  La soirée est déjà avancée. Marthe et ses enfants attendent le retour du mari parti depuis  le matin pour affaires et pour rendre visite à leur aïeule, la grand-mère Adélaïde Fouque, enfermée dans un asile d’aliénés.

François rentre enfin. La famille va commencer son repas dans la paix du soir quand la vielle servante, Rose, annonce une visite. Il s’agit de l’abbé Ovide Faujas accompagné de sa mère . Dans l’après-midi, sans rien en dire à son épouse, François leur a loué le second étage de la maison familiale. L’abbé entre donc, sa haute figure noire faisant « comme une tache de deuil sur la gaité du mur blanchi à la chaux ».

Qui est cet abbé ? Que vient-il faire à Plassans ?

Ce roman surprend par l’originalité de sa facture et de sa conception. Rompant (un peu) avec la posture de l’auteur omniscient et la manie du commentaire, Zola multiplie les dialogues entre les divers personnages :  quelques détails, des bribes d’informations échappées comme par mégarde , dissipent peu à peu l’opacité de l’intrigue. De cette manière habilement oblique, nous comprenons que Plassans est au centre d’un enjeu politique. Lors des récentes élections générales qui ont suivi le coup d’État, une alliance contre-nature ourdie par François Mouret entre les républicains et les légitimistes a permis l’élection à la députation d’un royaliste notoire. Intriguant et d’une noire ambition, l’abbé Faujas mystérieusement téléguidé depuis Paris, est chargé de réconcilier les forces conservatrices et de ramener Plassans au gouvernement impérial. S’emparant de l’esprit de Marthe, tel une hydre, le prêtre va étendre son pouvoir sur toute la ville.

Remarquable également est la géographie socio-politique de la ville imaginée par Zola. Plassans est divisée en trois quartiers distincts : le vieux quartier habité par un petit peuple qui ne compte guère, le quartier Saint-Marc où réside la noblesse recroquevillée sur sa grandeur passée  et enfin la Ville neuve, un quartier d’avenir qui se bâtit autour de la sous-préfecture, « le seul possible, le seul convenable… » A cette tripartition se juxtapose la réalité politique : le coup d’État a réussi parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste.
Presque toute la progression du roman se structure à partir du point focal à la fois politique et géographique occupé par François Mouret. Artisan de l’éviction du candidat bonapartiste, sorte de François Bayrou avant l’heure, Mouret campe physiquement sur une position centrale : sa maison est à la jonction du quartier Saint-Marc et de la Ville neuve qu’elle surplombe tandis que son jardin s’ouvre d’un côté sur le parc de la sous-préfecture et, de l’autre, sur les jardins des Rastoil, tête de pont du parti légitimiste. Tout se passe comme si la difficile réorganisation politique de la ville et donc sa reconquête, passait par la conquête préalable autant physique que morale de la « maison Mouret ». Cette progression de l’action romanesque dictée par le quadrillage de l’espace est une trouvaille.
On retrouvera ce procédé bien plus tard sous une forme plus complexe chez Michel Butor dont le beau roman L’Emploi du temps se passe lui aussi dans une ville imaginaire dont la structure étrange s’imprime dans le cours des événements.

La sourde cabale menée par l’abbé Faujas est l’occasion pour Zola de nouer sa fibre anticléricale à son fond misogyne. On parle bien peu de Dieu dans cette Église dont les prêtres sont obsédés par une volonté de puissance et d’emprise. Le pouvoir perdu dans les soubresauts de l’histoire, c’est par les femmes – redoutées et méprisées – qu’il se regagnera.

Emile Zola (1840 - 1902) – série de podcasts à écouter – France Culture
Emile Zola (1840-1902)


Comme nombre de personnages féminins du cycle des Rougon-Macquart, Marthe est d’une nature nerveuse – entendre hystérique – qu’une sexualité refoulée taraude et ne demande qu’à être sublimée en délire religieux. « Elle vivait dans une grande douceur. (…) Les approches de la foi étaient pour elle une jouissance exquise ; elle glissait à la dévotion, lentement, sans secousse ; elle s’y berçait, s’y endormait  charmée par cette vague odeur d’encens qui se dégage de la soutane du prêtre ». Sorte de Sulamite de province, Marthe se consume d’amour : « Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant des orgues, s’évanouir dans le spasme de la communion » Bientôt, certaines nuits, des crises nerveuses la prennent durant lesquelles elle se martyrise. L’adoration équivoque qu’a su lui inspirer Faujas se tourne en haine contre son mari. Insidieusement, elle suscite puis laisse courir le bruit que François, devenu fou, la bat. C’est lui qui sera interné. Ce comportement retors et pervers peut sembler un rien « too much ». Et pourtant… Zola s’est inspiré d’un fait divers réel et quasi identique. Ceci souligne, s’il le fallait, les rapports ambigus qu’entretiennent  la vraisemblance romanesque et la réalité dans sa véracité supposée. C’est sans doute Mark Twain qui a raison lorsqu’il affirme que « La réalité dépasse la fiction, car la fiction doit contenir la vraisemblance, mais non pas la réalité »

Le roman se termine dans une apothéose quasi wagnérienne et très sombre : le mal ne succombe qu’en apparence ; les forces obscures triomphent.

Ce roman de Zola m’a semblé moins « fabriqué » que les autres. Il doit davantage au propre vécu de l’auteur qu’à la collecte journalistique d’informations, préalable de nombre de ses œuvres. Son style efficace mais qui ne rechigne pas aux morceaux de bravoure, emporte le lecteur qui, à l’époque plus encore qu’à la nôtre, dut être ébloui par le sens du découpage de la dramaturgie zolienne. Toutefois, une vision simpliste de l’hérédité et la visée programmatique de son projet romanesque aboutissent à des personnages surdéterminés. Ainsi, d’un coup d’œil, le (trop) diabolique abbé Faujas pénètre l’être profond de Marthe : « (…) il croyait deviner d’anciens combats dans cette nature nerveuse , apaisée aux approches de la quarantaine . Et il s’imaginait ce drame, cette femme et ce mari parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l’un pour l’autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l’antagonisme de deux tempéraments différents ». Ces lignes sont l’exacte traduction des prémisses érigés par Zola au rang de loi universelle : « l’homme est régi par une série de lois physiologiques et intellectuelles qui agissent sous la double influence de son hérédité et du milieu dans lequel il vit ».

Reste un intérêt qui frôlerait l’anachronisme s’il n’avait été relancé dans les années 50 par l’historien et politologue René Rémond dont la thèse des trois droites est reprise à nouveaux frais à chaque campagne présidentielle depuis 15 ans, la dernière ne faisant pas exception. Depuis le XIXème siècle jusqu’à nos jours, la droite serait fractionnée en un bonapartisme autoritaire, un orléanisme libéral et un courant légitimiste qui rejette les acquis de la Révolution française et attend qu’on en finisse enfin avec les Droits de l’Homme. Si ce n’est pas le lieu ici de remplir ces cases, il est plaisant de noter que cette grille de lecture de l’actualité politique reste partagée par l’ensemble des commentateurs français, symptôme d’un rapport au passé que nous avons parfois du mal à comprendre nous qui sommes le plus souvent amnésiques de notre histoire.

Le roman sur le site du Livre de poche

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