PROSES SOUFFLÉES (101-120) / Éric ALLARD

Aujourd’hui-01, Mixte sur papier – 16x24cm, Claire MÉRIEL, 2018

101.

Mes pas rétrécissent, j’écourte la marche avant le signal du départ. Mon cheval grandit, il prend la place du galop, sa crinière recouvre la tête de la course et je dois réfréner mes projets de victoire pour ne pas dépasser le mur du songe.


102.

L’encre se détache du ciel pour colorer les pierres des palais. Elle garde de la lumière la faculté d’écrire sur les ombres la calligraphie du soleil. Puis elle s’infiltre dans la nuit pour dessiner les contours incertains du rêve qu’on imprimera sur l’aube.


103.

Pour simplifier le tableau, il faut clarifier les poses, allonger le modèle nu sur un tapis de roses. Frapper à la porte du peintre pour faire entrer la lumière. Déposer délicatement les ombres. Ne pas oublier d’arroser la composition après avoir caressé les chairs.


104.

Cette région du monde regorgeait d’écrivains assassins : c’était un coupe-gorge. Pour les assagir, on leur octroyait des prix, des prix sans fin. Malgré cela, ils continuaient de sévir, de ruiner des pans entiers de la littérature. *


105.

Je me suis endormi au soir sur ton cou. Au matin, j’étais au plus bas, sur la pointe de tes pieds. Toute la journée, j’ai tenté de remonter la pente : impossible d’escalader un seul mètre. À la fin du jour, tu t’es allongée : j’ai bondi sur tes lèvres.


106.

Elle transporte l’idée de la neige, la nuit. Chaque bonhomme de rêve a le coeur dur comme la glace. A pierre fendre, il gèle sur les peaux des statues. Et le sel qu’on verse sur les routes pour conduire la lumière sert à cicatriser les blessures de l’aube.


107.

Partager son souffle sans retenir sa respiration. Marcher à demi-mots vers la clairière d’un poème. Escalader un murmure par le versant du silence. Mordre la poussière, embrasser la terre, arroser la rose des vents. Rester sensible à un sourire.


108.

Je me méfie de l’âge. Dans la lumière, le temps n’existe pas et l’ombre ne laisse pas de trace. J’ensable mes morts dans l’allée de la mer. Le moment où les oiseaux picorent mes rêves est venu. La nuit dort sur un trésor de lumière. Mon sommeil me ressemble.


109.

Je m’arrange avec la goutte de pluie pour obtenir un rendez-vous avec un nuage. Le soleil observe de haut mes palabres. Il serait bien capable d’intervenir pour que je n’exauce pas mon rêve : m’entretenir avec un représentant de la masse nuageuse sur l’état du ciel.


110.

Pour faire la nuit, on avait mis le rêve devant la fenêtre. Sur le dos, allongé, je voyais le ventre blanc de la lune bomber le rideau. Du linge pendait sur le fil de l’horizon. Une femme coupa mon sommeil avec de la lumière pour que je dorme clairement.



Anne-Luisa-8, Mixte sur papier, 15×19 cm, Claire MÉRIEL, 2016

111.

Avec la fourche de tes jambes, j’ai ramassé le foin du désir. Mes vaches ont meuglé de plaisir. À mon chien astral, j’ai donné l’os du soleil à ronger. Dans la grange aux souvenirs, je retourne souvent dormir. Je rêve de fenaison en broutant la nuit.



112.

À l’ombre du cheval, l’éclair d’un galop. Et l’espoir dans sa crinière. Chevaucher l’essentiel n’empêche pas d’attraper l’accessoire au lasso. Le doute retient la certitude à l’écurie, le temps de débrider le hasard. Je cravache ma monture pour voir plus loin.


113.

Dans mes rêves je me noie quand la nuit manque de sel. Et que pour mourir il n’y pas assez de ténèbres dans l’air. Le blé est salace, il crie plus que de raison quand on le bat. Quand la lumière s’allonge sur la terre, il est trop tard pour émerger.


114.

Je relis l’histoire du cygne et du serpent. La grâce et la fourberie, l’étang et l’été, leurs amours et leur mort. Lors de leur incinération, le peuple des reptiles et celui des palmipèdes étaient présents. Sous la cendre des plumes et des écailles, tout le feu d’un baiser brûlant.


115.

Je t’ai jetée avant que tu reprennes tes habitudes de m’aimer. Dans la corbeille, tu as souri et j’ai sauvé ton sourire de l’oubli. De l’enfer de la décharge, tu me mépriseras, à raison, car je vaux moins qu’une rognure d’ongle du mendiant qui te sortiras de l’immonde.


116.

Ma nuit ne vaut pas ta nuit et je ne compte pas les étoiles qui nous séparent. Sur ta peau je franchis des distances astrales. Sur le boulier compteur du rêve, je calcule la profondeur de mon inconscient. Je retiens ton souffle pour mesurer la longueur d’un baiser.


117.

Dans les fonds bleus mes tympans plongent. Ils raclent le son de la piscine. Mes antennes songent à émonder le chêne hurleur. Des branches de bruit tombent dans une flaque de silence. Je remonte à la surface pour aspirer un cri.


118.

Elle parle aux portes et aux fenêtres. Elle ignore les murs.  Elle manque de respect aux poutres et aux solives. Elle pisse dans les gouttières. Elle a une dette de coeur envers les jardins pour avoir trop aimé les fleurs.


119.

Je rends à l’ordre établi le chaos de ta peau. Je tends à la main serrée une poignée de doigts bleus. En nageant vers le tendre, je bois les bras nus d’un sauveteur. Nulle embarcation ne m’empêchera de faire le coup de poing avec la mer ni de prendre langue avec la flamme.


120.

De l’aube tombe sur mes genoux pendant que l’arbre ronfle et que les pierres se reposent. Une histoire du bruit a commencé il y deux cents silences. Il faut songer à refermer les portes de l’enfance avant d’appeler les étoiles à témoigner contre la nuit meurtrière.



Anna-Luisa-14, Mixte sur papier, 15X19 cm, Claire MÉRIEL, 2016

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