2022 – PREMIÈRES LECTURES : LE MONDE DU TRAVAIL ET SES PERVERSITÉS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette sélection, j’ai rassemblé trois livres qui montrent les difficultés qu’on peut rencontrer dans le monde du travail que ce soit au niveau des cadres supérieurs comme dans le roman de Marin DE VIRY, dans le monde de la bureaucratie comme dans l’histoire racontée par Anne-France LARIVIERE ou comme dans le dur monde des mineurs de fond comme dans te texte poignant de Samira EL AYACHI. Partout règne la compétition, l’exploitation, la concurrence et surtout la nécessité fondamentale de gagner sa vie pour continuer à vivre. Trouver un emploi n’est pas facile pour tout le monde mais s’y épanouir est encore une autre paire de manches…


L’arche de mésalliance

Marin de Viry

Editions du Rocher

image l-arche-de-mesalliance-9782268105758

Marius, directeur dans une firme proposant des applications liées au développement personnel au niveau international est mis en concurrence avec Priscillia une autre directrice d’origine anglaise. Sa culture traditionnelle française, aristocratique et catholique, s’oppose directement à la culture anglo-saxonne et militante féministe de sa collègue et rivale. Ils ont été tous les deux formés dans les institutions spécialisées dans l’instruction et l’éducation des cadres de hauts niveaux chargés de gouverner le pays ou d’en gérer les grandes entreprises constituant leur puissance économique. Leur patron leur propose le même poste présenté sous deux angles différents : il était le gars qui incarnait la France rassurante avec sa culture et ses traditions, elle était l’Empire britannique avec sa force conquérante et son rayonnement culturel international. Elle était aussi la voix des femmes, une certaine forme de modernisme.

Dans les grandes tours du quartier de la Défense à Paris, serrées comme les voyageurs du métro sur le quai des stations aux heures de pointes, là où se construisent toutes les théories, stratégies, applications, opérations, là où se prennent toutes les décisions, là où se pense tout ce qui devrait être bon pour le peuple et pour la France mais, en fait, tout ce qui est profitable pour ceux qui bénéficient des richesses accumulées par la grande finance internationale et pour ceux qui ne pensent qu’à faire avancer leur carrière dans la gestion des entreprises qui nourrissent ces grands financiers. Dans ces tours qui incarnent si bien l’arrogance, la suffisance et le mépris de ces grands financiers et des gouvernants qui leur servent la soupe, Marius et Priscillia s’affrontent, ou plutôt font mine de s’affronter, pour un poste prestigieux.

Marin de Viry : "Ma vie d'usager de la SNCF" - Valeurs actuelles
Marin de Viry

Marius est secrètement amoureux de Priscilla, sa concurrente anglaise, même s’il ne veut pas l’avouer. Elle prendrait un malin plaisir à l’écraser mais leur meilleur client leur laisse comprendre qu’ils ont été mis en concurrence dans le seul but de faire le jeu de leur patron. Ils décident donc de ne pas tomber dans ce jeu sadique et cynique et de trouver un arrangement à l’amiable. Sans avertir quiconque, ils font mine, devant leurs équipes, de se livrer une lutte impitoyable. Dans son scénario, Marin de Viry modifie les données du problème, Le meneur de jeu n’est plus celui qui a inventé ce stupide jeu mais les victimes qu’il voulait asservir. Les résultats, les statistiques, les données quantifiées ne sont plus les seules valeurs servant à évaluer d’autres données en jeu : les sentiments, les émotions, le bon sens, … Le monde des chiffres est brusquement bousculé par un humanisme que les élites fabriquées sur mesure ont oublié depuis longtemps.

Je me suis délecté à la lecture de ce livre, je connais bien le monde de l’entreprise, même si je ne l’ai fréquenté qu’à un étage beaucoup plus bas, j’en ai appris bien des vices et peu de vertus. Je sais comment se construisent les carrières, les images et les réputations. J’ai souri plusieurs fois quand j’ai lu l’ironie avec laquelle l’auteur traitait son sujet. J’ai apprécié la satire qu’il a insufflée dans la peinture qu’il a dressée de la société individualiste, fondée sur le paraître nourrissant les égos et les fortunes, qui se meure peu à peu aujourd’hui. Les Trente glorieuses se dissolvent interminablement en des soubresauts pathétiques que Marin décrit avec beaucoup de justesse, d’ironie et de drôlerie aussi. Il a bien compris que cette société n’a pas d’avenir, qu’il faudra, pour faire naître un nouvel espoir, retrouver le bon sens et l’humanisme égarés dans les statistiques des technocrates embastillés dans les tours de la Défense. Marius et Priscilla, Sean et Paula semblent, eux aussi, l’avoir compris…

Le livre sur le site de l’éditeur


L’expérience du vide

Anne-France Larivière

Editions de L’Aube

L'expérience du vide, Roman

Louise, fille d’une famille plus proche de la décomposition que de la recomposition, décide de passer un concours pour entrer dans une administration territoriale afin de subvenir à ses besoins et à ceux de son frère tout en remboursant les prêts contractés par sa mère avant de prendre la tangente. Elle est admise parmi les candidats qui peuvent postuler un emploi dans une de ces administrations. Elle pose sa candidature, elle est acceptée, elle démarre sa carrière professionnelle en même temps qu’elle découvre une grande administration.

Elle est affectée dans le service qui traite des affaires culturelles (impossible de me souvenir de l’acronyme qui le désigne, tout comme Louise, je me noie dans leur océan). Elle ne comprend pas bien la mission qui lui est confiée, ne sait que faire, s’ennuie à mourir… Elle découvre plus vite les personnels que les lieux où elle se fourvoie régulièrement. Elle s’égare, tout autant, dans les procédures, les organigrammes, les fonctions des différentes personnes qui le peuplent mais constate bien vite qu’il y a beaucoup de lèche bottes, de fayots, de planqués, de fainéants, de tire au flanc, de vicelards, de profiteurs avec tout en haut les inaccessibles juste au-dessus de ceux qui sèment la terreur parce qu’ils détiennent le pouvoir de virer, de contraindre, …, de sévir de moult façons …. Les « cons » sont partout même si elle découvre quelques personnes sympathiques. Heureusement, Louise a une passion : la musique, elle chante dans un groupe fondé par son petit copain. Comme toute les petites chanteuses éphémères qui défilent régulièrement sur les plateaux télévisés « depuis qu’elle est gamine elle a toujours voulu chanter ! (comme si c’était une fatalité) ».

Anne-France Larivière

Elle découvre rapidement que celui qu’elle remplace s’est suicidé, elle comprend vite que ce sujet est brûlant mais finit par apprendre qu’il avait monté une combine pour détourner des subventions pour son compte personnel. Toujours en manque d’argent pour rembourser les prêts contractés par sa mère, entretenir son petit frère abandonné, payer le loyer et les divers éléments de son modeste train de vie, …, elle décide de reprendre cette combine à son compte mais en s’associant avec son collègue chargé du versement des subventions et joueur invétéré donc toujours à court d’argent lui aussi. Le pari est risqué mais elle doit se donner les moyens de quitter l’enfer dans lequel elle ne peut plus respirer, dans lequel son supérieur l’humilie régulièrement…

Anne-France Larivière a écrit ce roman comme un journal dont chaque journée commence par un extrait de l’intranet interne très formel, technocratique, impersonnel, froid même s’il cherche à recueillir l’empathie des lecteurs. En contrepartie, l’intrigue, est, elle, rédigée, en totale opposition, dans une langue proche de la langue vernaculaire, proche du parler de la rue, vive, alerte, imagée, remplie de formules lapidaires et de traits d’esprit. Ce roman, c’est l’histoire de la rencontre d’une jeune fille appartenant à frange de la génération désabusée qui a connu la décomposition familiale, tâté de nombreux stimulants, cette génération qui ne croit pas plus à la politique qu’aux vertus du travail, avec la rigueur, toute aussi formelle qu’inefficace, régnant dans les grandes institutions ; notamment dans les nombreuses administrations créées ou développées à l’occasion de la dernière réforme territoriale. Le choc entre deux mondes aux valeurs inconciliables, celles des cités et celles enseignées par les grandes écoles qui forment les cadres de ces administrations et des grandes entreprises. Le monde de la débrouillardise et de l’improvisation contre le monde de la règle et de la procédure, celui des dépourvus contre celui des nantis. L’auteure semble bien connaître le milieu qu’elle décrit, son histoire sent le vécu. « Son expérience du vide dans une grande administration lui a inspiré cette histoire pleine d’humanité, cynique et drôle ».

Comme dit Christophe Esnault dans une nouvelle publiée dans le recueil : « Mollo sur la win » édité par Cactus inébranlable éditions : « Entre le grand public, abreuvé par les clichés déversés par les médias, et les patients (citoyens), aux prises avec une institution qu’ils ne peuvent que rejeter, elle reste persuadée qu’une relation humaine peut s’instaurer. » A condition que…

Le livre sur le site des Libraires.fr


Le ventre des hommes

Samira El Ayachi

Editions de l’Aube


Hannah a été emmenée par les gendarmes au commissariat pour s’expliquer sur une faute grave commise dans l’exercice de sa fonction d’institutrice. Comme elle craint d’être mal comprise, elle veut raconter sa vie, la vie de son père, la vie de sa famille nombreuse, deux grands, deux moyens et deux petits. Elle est l’un des moyens. Son père, Berbère du sud marocain, s’est porté volontaire pour venir travailler en France, la pluie avait fait défaut, les dattes n’avaient pas bien poussé, le village menaçait famine, le miroir aux alouettes agité par les recruteurs a attiré le jeune homme déjà père d’un enfant. A cette époque, il ne savait pas qu’il venait en France pour assurer la fin de l’exploitation des houillères du Nord-pas de Calais, lui et les autres de sa région constituaient une main d’œuvre supposée malléable, non bénéficiaire du statut de mineur donc facile à licencier quand le moment serait venu de fermer les mines de moins en moins productives. Mais le père, avec ses collègues et les syndicats, s’est battu comme un beau diable pour bénéficier des avantages de ce statut, il est même passé à la télévision.

Hannah, elle, est née en France après le regroupement familial, elle raconte sa vie plutôt misérable dans les corons où cependant régnait une vraie chaleur humaine, l’amitié, la solidarité, l’insouciance de l’enfance pendant que les adultes complotaient pour obtenir un statut plus juste. Sa vie dans les rues du quartier avec les enfants des Polonais, des Italiens, des Algériens, … toute une société multiethnique où se brassaient les langues, les jargons, les idiomes, les patois, où se mêlaient les cultures et les religions. Le coron ne connaissait pas le racisme que l’école connaissait mieux surtout quand, comme Hannah, on est une bonne élève est qu’on veut fréquenter les grandes institutions.

Image dans Infobox.
Samira El Ayachi

Ce texte ce n’est pas seulement un roman social qui raconte la fermeture des houillère du Nord-pas de Calais et le triste sort des derniers embauchés, les mineurs marocains, c’est aussi un plaidoyer pour le sort des femmes, marocaines ou autres, qui n’ont jamais été intégrées, dont on ne s’est jamais préoccupé. Ces laissées-pour-compte de l’intégration avaient pour seul moyen d’expression leur langue vernaculaire. L’auteure, enseignante, insiste sur l’importance de la langue dans l’éducation, l’instruction et l’intégration. L’intégration qui n’est pas facile non plus pour les enfants nés en France qui souvent ne parlent plus que la langue apprise à l’école et éprouvent des difficultés pour communiquer avec leurs parents accentuant ainsi le décalage générationnel déjà fortement impacté par la migration et le mélange des populations.

Il faut aussi faire face au racisme, au rejet, à la stigmatisation, au sentiment d’usurper une place qui n’est pas la sienne. Et, quand, comme Hannah, on rêve d’absolu, d’un monde idéal évoqué par les montagnes de livres qu’elle a ingurgitées, le dérapage peut survenir. Faut-il accepter tout ce que les décideurs, les penseurs, la hiérarchie, … cherchent à imposer, ne faut-il pas se dresser pour exiger un monde meilleur comme un mineur se dresse pour avoir un meilleur sort ?

Ainsi ce livre n’est pas seulement un roman social qui rapporte et réclame, c’est aussi un livre militant, idéaliste, une réflexion politico-philosophique sur le rôle de l’individu dans la société construit à travers des tableaux, des scènes, des récits d’événements, de drames, de joies, de déceptions, …, autour du fil rouge de son interrogatoire au commissariat de police. C’est un document qui montre comment elle s’est construite, comment quantité de jeunes enfants d’immigrés se sont construits et ont cherché leur chemin dans cette nation que leurs parents ne connaissaient pas. C’est ainsi un véritable document que les historiens pourront consulter quand ils étudieront cet épisode de l’histoire de France et des pays qui lui on fourni la main d’œuvre nécessaire à son redressement après les énormes destructions de la guerre.

Un roman d’une grande richesse documentaire, un texte très littéraire, une construction originale et surtout une conviction d’un militantisme indéfectible.

Le livre sur le site de Decitre.fr


Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s