ORPHÉE LUNAIRE d’ARA ALEXANDRE SHISHMANIAN / Une lecture de Sonia ELVIREANU


Historien des religions et poète d’origine roumaine, exilé en France en 1983, Ara Alexandre Shishmanian fait de la poésie son domaine de prédilection artistique. On dirait qu’il aime retrouver sa première identité culturelle par la langue dans laquelle il écrit ses poèmes, le roumain. Et ce n’est pas sans raison, car la quête du soi, l’exploration du labyrinthe mental s’accordent parfaitement avec la langue source qui l’habite encore  et qu’il ne veut pas oublier. Il s’agit au fond de la double identité linguistique de l’auteur comme chez tous les exilés.

En 2021 il fait publier deux recueils dans la traduction de Dana Shishmanian : Mi-graines et Orphée lunaire. Ce dernier nous capte l’attention par le titre qui renvoie à la mythologie grecque antique, au mythe orphique. Le poète s’identifie à Orphée dans sa quête du soi. La descente en soi – un descensus ad inferos où se mêlent chaotiquement toutes les expériences vécues – est pareille à celle d’Orphée qui traverse l’enfer. Le poète y rencontre le gouffre de la souffrance, son enfer à lui.

Il se perçoit comme un étranger, dans un double sens : celui qui vient d’un pays éloigné, submergé de ses plaies intérieures ; et étranger à soi-même, tel Orphée après avoir perdu Eurydice: « Je viens du pays où autochtone est seul Orphée/ * étranger, j’ai jeté de nouvelles ombres et vagues/ sur nombres et silences */ j’ai submergé sous mes paumes des fontaines */ les mains tendues, j’ai appelé le chaos de sous la plaie ».

Il plonge dans ses tréfonds changeants et méconnaissables, fait le voyage infernal dans son abîme intérieur à travers des paysages surréalistes, oniriques. Dans le miroir de son océan, le poète affronte le chaos, les visages informes de l’enfer, « les migraines  d’exils », ces plaies qui le déstructurent et font naître une vision apocalyptique.

Le langage y est liquide,  « ondes du silence », ne peut pas naître pour figurer  ses visions. La bouche reste fermée, incapable d’articuler la traversée du chaos. Le troisième œil se réveille pour dérouler des images étranges de son chemin dans « l’épaisseur de la matière dense */ lorsque posément sage Père Enfer sort de sa coquille/ le paralogisme infini de sa brosse – pour semence » (Orphée lunaire).

Un poète-Orphée fragmenté, contradictoire, surgit des tréfonds changeants, comme d’un miroir : l’un illuminé par l’amour, un sentiment indicible de douceur, de sérénité et d’harmonie intérieures (Comment je t’aime); l’autre sombre, au visage de la mort, celui  des plaies de ses exils (Orphée aux segments de noirs, La tête d’Orphée).

Ara Alexandre Shishmanian

Le chemin d’« orphée aux segments noirs » dans son gouffre mental mène à la rencontre avec soi-même et avec le néant : « orphée aux segments noirs vient à sa propre rencontre/ portant, en guise de lyre, sa tête -/ le deuil de sang prophétisant les cordes de l’eau ». Ce néant d’Ara Shishmanian, lié à la gnose, non pas en sens philosophique de nihilisme, mais théologique, de connaissance apophatique de la transcendance, est un néant mystique. Le poète refait le chemin en sens inverse de l’être au non-être, pour accéder  à un état de silence, de non langage, d’avant la Création : « Je bois au vide son chant de silence – / le chant du silence de l’infini aux voix absentes » (les mains telles des coupes).

Les « segments noirs » sont « les migraines d’exil », le temps de ses multiples souffrances qui le disloquent, le séparent de lui-même, on dirait la mort qui fouille sans cesse dans sa tête. Tout est reflet en miroirs, paysage onirique dans  l’image étrange d’un Orphée décapité, portant sa tête et sa lyre comme une offrande : « la tête d’Orphée sort de sa lyre comme d’un miroir*/ migraines d’exils/ pareille à une loupe sous laquelle, infimes,/ les commencements s’agrandissent en paroles*/ unique est cette rencontre entre les yeux clos/ de celui qui est porté – / et les yeux mi-clos de la porteuse*/ les métamorphoses du chant/ comme le sommeil d’un néant croisé ». À travers des symboles de la connaissance (tête, lyre, miroir), le poète laisse se déployer son chant orphique: « la gorge laisse s’égoutter à travers la lyre/ les sons déchirés comme un sang funèbre ».

Le mythe orphique permet au poète une superbe lamentation sur la perte d’un pays, associé au royaume de lumière où naissait le chant miraculeux d’Orphée avant la mort d’Eurydice. Ce lieu de grâce aux tréfonds était l’en-soi à ses commencements, où la lumière privilégiait le chant. Il ressemblait au paradis qui contenait tous les dieux, endormis, avant leur individualisation. Il n’y existait aucune ombre de souffrance, de deuil, tout était chant, amour, rayonnement. Avec la mort d’Eurydice tout sombre dans les ténèbres de la douleur. La traversée de l’enfer pour la sauver de l’empire de la mort n’atteint pas son but. Orphée – poète ne retrouve que le néant au bout de son chemin, ainsi ne peut-il plus réinstaurer le chant primordial, celui de l’amour. Le chant a cessé à la mort d’Eurydice : « Orphée a perdu Eurydice/ quand le chant a gelé./ Eurydice qui est morte/ est la mort du chant » (Orphée ou l’ensoi).

Cette lamentation n’est pas seulement celle d’Orphée qui perd le chant par la mort d’Eurydice, mais aussi celle du poète qui perd son pays d’origine, son Eurydice à lui, par ses exils. Elle clôt la première partie du recueil à structure tripartite : Orphée lunaire, Haillons pour traverser le Styx, Absences.

La poésie d’Ara Shishmanian est hermétique, difficile à déchiffrer pour les lecteurs sans horizon philosophique et théologique, les domaines de prédilection de l’auteur. D’autre part, parce qu’il joue avec les oxymores, les paradoxes, l’insolite des associations linguistiques qui renversent les sens, construisant des images insolites. Même la vision de la mort est étrange, car le poète y voit briller le noir, un noir qui est aussi celui de l’abîme, du vide: « scintillent à travers les choses les hiéroglyphes de la mort ».

Le poète navigue sans cesse entre le visible et l’invisible, entre l’immanence et la transcendance à la quête de son être dans le labyrinthe de sa mémoire, « une rivière de sang », et du non être, de l’infini. Il arrive parfois à questionner son moi (étrange, étranger, nocturne, profond, odieux), sa quête, la connaissance, le langage. Il est tour à tour le je qui traverse l’enfer comme dans un jeu de miroirs, lui, l’étranger qu’il ne reconnaît plus, un tu ambigu comme interlocuteur, Orphée : « Je suis Orphée et je chante l’infini ».

L’enfer est égarement dans le labyrinthe du minotaure, dans un tunnel noir ou dans un espace aquatique bizarre, une chute dans l’abîme du néant noir, mais le noir brillant de la coincidentia oppositorum, « sur la verticale de la solitude » entre le zénith et le nadir : « je m’amenuise en des images linéaires….jusqu’à ce qu’en moi le néant embrasse l’infini ». Le poète est à l’écoute du chuchotement du néant, sans langage,  en attente des sons et des syllabes à pouvoir en parler :  « je cherche le néant au sommet d’une syllabe » ; « consul cherche la page inaccessible  des absences/ la page des mirages finals ».

Il est l’exilé, l’étranger face au monde et à soi-même, « l’aliéné aux lèvres collées », le rejeté, « personne, inconsolable, avec ses non-dits », un « pêcheur d’idées blessé » par le monde, ce « théâtre de la misère en dérive/ théâtre désespéré du zéro »,  « le poète, un fragment d’abîme », le solitaire : « Tu vois ton étranger  en dedans de toi » ; « la solitude te découpe en signes – / transcendances en lesquelles tu ne te reconnais plus » (cette longue chute).

Prisonnier de son moi, le poète descend dans son labyrinthe mental pour affronter ses démons, ses obsessions, s’en libérer et atteindre le néant dans son rêve de connaître le primordial pour « me dévoiler la non-naissance./ le soi tel un œuf du néant.


Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire. Traduit en roumain par Dana Shishmanian. Revu par l’auteur, L’Harmattan, 2021.

Le livre sur le site de l’éditeur

Le site de Dana et Ara Alexandre SHISHMANIAN

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