LA RECONSTITUTION de FRANÇOIS DEGRANDE (Lamiroy) / Une lecture d’Éric ALLARD


Un matin de décembre 2017 à Blankenberge, Rodolphe Lapline est sur les lieux de la reconstitution du décès de son épouse au troisième étage de l’hôtel Idem, en tant que présumé coupable.

Les conditions sont identiques au jour du décès, sauf que le vent souffle beaucoup plus fort, en sorte que la poupée gonflable prévue pour le rôle de l’épouse s’est envolée. Et Lapline a enfilé un maillot de bain sous son beau complet rouge pour aller ensuite piquer une tête dans la mer…

La reconstitution est poussée à un tel point de détail que le mannequin, en chair et en os, sollicité pour jouer le rôle de l’épouse va décéder sous l’étreinte trop insistante de Lapline. Ce qui va entraîner une seconde reconstitution, vouée au même dénouement, et ainsi de suite.

Les conditions du drame rappellent celui survenu au couple formé par un homme politique belge, Bernard Wesphael, et son épouse.

La fiction de François Degrande, fort bien menée, qui réserve moult surprises, si elle fonctionne sur le registre du burlesque, avec des séquences hilarantes, pose aussi en filigrane de nombreuses questions, tant sur le plan juridique que sur la nature du réel.

En jouant le jeu de la loi qui réclame la reconstitution d’un événement à l’identique, le modèle réel, par ironie du sort, subira les mêmes conséquences. Cette duplication n’accuse pas forcément Lapline, sauf à penser qu’elle a été entièrement identique à ce qu’on lui voulait voir faire. Malgré les efforts consentis, tant par le prévenu que par l’administration judiciaire, pour coller au drame originel, rien ne prouve que Lapline est le coupable, comme en est persuadée la juge d’instruction dessaisie de l’affaire à l’issue malheureuse de la première reconstitution.

« […] si on me retire cette faute-là, que je jure sur le ciel n’avoir pas commise, les répétitions deviennent inutiles et insignifiantes. », affirme Lapline.

On peut aussi se poser la question de savoir si le prévenu devenu assassin peut être accusé d’un crime commis dans les conditions de la reconstitution et s’il doit payer pénalement autant de fois pour le même crime.

François Degrande

On peut aussi penser à une dégradation ou régression du réel quand on observe la descente d’étage de la chambre de l’hôtel Idem dans laquelle auront lieu les reconstitutions suivantes, puis sa possible spectacularisation, non clairement établie (comme si, à partir d’un moment des répétitions, le réel devenait hors-contrôle) dans une émission de télé-réalité.

« Je suis chaque fois rétrogradé d’un étage. Si nous étions dans la 301 ce soir-là, c’est parce que nous voulions de la hauteur. Nous voulions voir la mer. C’est la dégringolade ici. Ca ne ressemblera plus à rien. On va finir au niveau de la mer à rejouer ça  même le sable si ça continue. »

On peut relire indéfiniment Différence et répétition de Deleuze ou bien Le Réel et son double de Clément Rosset à la lumière de cette allégorie sans, et c’est la force du récit, qu’on puisse la faire servir d’illustration à l’une ou l’autre théorie.

L’essai deleuzien nous apprend par ailleurs que la répétition n’est pas nécessairement mortifère : par les différences qu’elle produit, elle vise à la construction d’un nouveau soi, à une nouvelle identité et à la transformation du réel. Et on verra, en effet, que Lapline va, au moment de son procès tout aussi fantaisiste, devenir le narrateur du récit jusque là rapporté à la troisième personne.

Lectrice, lecteur, prends garde, avant de t’aventurer dans ce récit abyssal ! Comme pour un texte borgésien, tu n’auras de cesse de vite le relire et d’y repenser sans jamais épuiser son fond !


François Degrande, La Reconstitution, Ed. Lamiroy, coll. Opuscules, 36 p., 4€ en format papier / 2€ en format numérique

L’ouvrage sur le site des Editions LAMIROY

François DEGRANDE sur MaTélé.be pour parler de son livre

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