PROSES SOUFFLÉES (121-140) / Éric ALLARD – Œuvres de Suzy COHEN

Happiness in august / Suzy COHEN

121.

Poissons, paupières et papillons roses. Sur quelles ailes voler ? Avec quelles nageoires nager ? Où lever les yeux pour voir clair entre ciel et mer ? Où poser la langue pour retrouver le goût des orchidées et la saveur des pieuvres ?


122.

Et pour sombrer je descends sous le niveau de la nuit. Quelques ambulances s’éteignent sur ma peau. Une branche d’hortensias roule dans le fossé. Cependant qu’un olivier se fracasse sur un coin de mon passé, je vois le souvenir jaillir en étincelles de l’écorce blessée.


123.

Je ne t’ai pas dérangé quand tu as fait le mort. Le cimetière était silencieux, je cherchais querelle au temps. Le vent a balayé sur ta tombe les derniers pleurs. Avec le bois d’un souvenir, j’ai enflammé le printemps dormant sous la cendre. Tu m’as ouvert les yeux.


124.

Avec des papilles à la place des pupilles, il appréciait la saveur des regards. Des regards salés, sucrés, acide, amers. Avec des pupilles à la place des papilles, il voyait les couleurs des aliments quand la lumière entrait par la bouche ouverte. Avant qu’ils soient broyés par les dents, ils délivraient leurs plus violentes teintes. 


125.

La nuit ne s’achève pas à l’aube. Elle perdure dans le creux des cuisses, les prunelles noires, le fond du ciel, la terre fauve, les flammes avortées. Au soir, ses éclats se rassemblent. Ils impriment leur souffle au coeur du rêve à naître.

126.

La lumière à la plage arrache les étoiles de mer à leur devenir obscène. Les lèvres sèches que l’air marin sale s’éclairent et il n’est pas bon ressasser la flore de l’estran entre deux ressacs. Si l’éclat du coquillage bouche l’horizon, j’étreins toutes les lampes du ciel.


127.

Je puise au dedans du blé le chiffre de l’absence. Le soleil ploie sous le poids de la faim. Et le nombre repu se réjouit de ma silhouette usée. Faut-il boire à la source du vent pour faire tourner les ailes de la soif ? 


128.

Entre les pinces coupantes du temps, j’ai tenu mon corps. Sur la rosée le sang se confond et parmi les lambeaux de nuit le coeur continue de battre. Avec mes neurones encore valides, j’énumère chaque fragment de peau vierge de toute coupure et tout souvenir sauvé de l’oubli.


129.

Je tombe de sommeil sur un rêve qui dépasse. Tous les souvenirs affleurent à la surface du jour. Quand le vent s’infiltre dans un coquillage, on entend le ciel. L’oreille décortique les bruits de la nuit. La pulpe, c’est la mer.


130.

Toi qui mâches tes maux, renonce à avaler ton reflet ! Fractionne tes ennuis, ferme-toi la porte au nez et passe tes envies par la fenêtre. Avant d’abaisser la barrière sur le garde, frappe trois cous à la gorge! Pense que toute mélancolie s’oppose au culte de soi !



131.

C’est l’heure où le lierre longe le mur. C’est l’heure où le liège léger comme l’air roule sur le fleuve. C’est l’heure où l’alliance du grave et de la grâce me soulève au-dessus des lois. C’est l’heure où je m’allonge et où tu passes le gué du temps pour remonter ma montre.


132.

Après avoir dépassé les affres de la défiance, l’incertitude tombe le masque et se présente sous un jour neuf. Trop assurée de gagner l’épreuve, on la taxe d’arrogance et elle est pénalisée. Sur la ligne d’arrivée, elle fait profil bas. On lui accorde le bénéfice du doute.


133.

Comme le feu fend la bûche, tu fonds ta langue dans ma  bouche et les flammes dérobent notre baiser à la vue des arbres. Faites flèche de tout bois, Cupidons de la forêt, avant que les étoiles enflamment la nuit et teignent nos rêves faits de feuilles d’orties et de sarments !


134.

Quand ta peau s’absente de ma bouche je lève une armée de baisers pour battre en brèche l’éloignement. Le ciel s’effondre ; des étoiles tombent : je courbe l’échine. La rose pique autant qu’elle console, la couleur m’afflige de ses plus beaux baumes.


135.

L’oiseau qui niche dans tes yeux n’a pas d’ailes pour voir. À l’horizon des reflets le miroir s’allonge. Mes dents mordent un coin de regard. Tes paupières pressent un jus qui s’écoule jusqu’au jour. Des images se lèvent sans savoir qu’on dort ensemble.


136.

Le sexe frotte les chairs sans altérer le coeur. Seules les lèvres ont le pouvoir d’alléger le ciel. Les tremblements qu’on perçoit à la surface du ru sont dus à la source du plaisir. La mer allonge la plage quand la marée se retire. L’eau me sale, le sable me saoule.


137.

J’ai trouvé la voie qui va du nom au verbe, du signe à l’action en passant par le geste. J’ai trouvé le vin qui va du verre au cerveau, le chaînon manquant entre l’ivresse et la raison. J’ai trouvé les vents qui relient le ciel à la mer au coeur du tourbillon.


138.

De ta bouche sophistiquée, je veux tirer des baisers ordinaires. À tes seins formidables, je veux servir des caresses banales. À tes allures princières, je veux imprimer des manières fourbes. Après ces ineffables humiliations, je veux subir un châtiment abominable


139.

Comment je fais pour changer les roses (en bleuets) ? Comment je fais pour retrouver mon amour (dans les débris du quotidien) ? Comment je fais pour actionner la sonnette d’alarme du conte (quand le mal est fée) ? Comment je fais pour briser le miroir (sans casser mon reflet) ?


140.

Tu as croqué les ailes du papillon posé sur tes lèvres. J’aurais dû t’édenter avant. Tu as avalé la couronne de l’espace et les fleurs du temps, et le ciel et la mer, et le sel du sable fondu dans le sang de mes larmes. Je n’aurais pas dû t’aimer autant.


Les oeuvres sont de Suzy COHEN

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