VERS UNE CINÉTHÈQUE IDÉALE – DOSSIER OFF : JOSEPH MANKIEWICZ par NAUSICAA DEWEZ avec des contrepoints de Ciné-Phil RW

100 films à voir absolument…

…des débuts du cinéma aux années 2010

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Dossier OFF

Joseph MANKIEWICZ

Par NAUSICAA DEWEZ.

Avec quelques contrepoints de Ciné-Phil RW.

Joseph L. Mankiewicz (Etats-Unis, 1909-1993) a fait tourner Marlon Brando, Liz Taylor, Katharine Hepburn, Kirk Douglas, Cary Grant, Bette Davis, Humphrey Bogart, ou encore Ava Gardner ; s’est essayé au film noir, au péplum, au western… En une trentaine d’années et une vingtaine de films, du Château du dragon (Dragonwyck, 1946) au Limier (Sleuth, 1972), il s’est imposé comme un réalisateur qui compte dans l’histoire du cinéma. Moins prolifique que d’autres, moins en vue que les Hitchcock, Welles ou Wilder, dont il fut le contemporain, il a tout de même à son actif plusieurs classiques : Chaînes conjugales (A Letter to Three Wives, 1949), Ève (All about Eve, 1950), La comtesse aux pieds nus (The Barefoot Contessa, 1954), et Cléopâtre (Cleopatra, 1963).

Phil :

Le frère de Joseph, Herman, beaucoup moins connu, vient de susciter un biopic, Mank (David Fincher, EU, 2020). Bien que mentionné au générique, il est l’auteur essentiel trop occulté du film généralement classé numéro 1 de tous les temps, Citizen Kane (d’Orson Welles… à la mise en scène et au scénario mais…).

Les deux frères Mankiewicz, dont les parents ont fui l’Allemagne, renvoient à cette évidence plusieurs fois évoquée dans notre Cinéthèque idéale : l’apport des producteurs et des créateurs juifs européens au cinéma américain et mondial est immense.

Le premier film de Joseph Mankiewicz, Le château du dragon, qui devait être tourné par Ernst Lubitsch (victime d’une crise cardiaque), narre une histoire un peu glauque qui rappelle parfois l’atmosphère des Rebecca et autres Jane Eyre. Il marque surtout la première collaboration du réalisateur avec la sublime Gene Tierney, avec laquelle il tournera un film mythique, L’aventure de madame Muir (1947), une histoire d’amour romantique… avec un fantôme.

Le cinéaste des flashbacks

L’une des marques de fabrique du cinéma de Mankiewicz est l’usage du flashback. Ainsi, Ève est tout entier construit sur ce principe : la scène initiale, au cours de laquelle le personnage éponyme, interprété par Anne Baxter, reçoit un prix d’interprétation, est immédiatement suivie par un retour dans le temps, nous expliquant comment, par quels coups bas et intrigues, la jeune fille est devenue une star adulée. Le film ne revient au temps présent que pour sa dernière scène. La comtesse aux pieds nus est aussi entièrement bâti sur des flashbacks : le film s’ouvre sur l’enterrement de Maria Vargas, interprétée par Ava Gardner, danseuse de cabaret puis star hollywoodienne qui a épousé un comte. Les funérailles génèrent l’évocation des souvenirs de la défunte, tout d’abord par son ami Harry (Humphrey Bogart) puis par un assistant du producteur (Edmond O’Brien) et son mari (Rossano Brazi), avant que l’histoire ne s’achève par un récit du premier. Le procédé est aussi à l’œuvre dans Chaînes conjugales : trois amies partent ensemble pour une journée de détente et reçoivent une lettre d’Addie Ross, l’une de leurs connaissances, qui leur apprend qu’elle part le jour-même avec le mari de l’une d’elles. Alors que toutes trois se demandent qui peut bien être l’infortunée épouse délaissée, elles repensent chacune à l’histoire de leur couple, ce qui donne lieu à trois flashbacks successifs.

Mankiewicz n’utilise donc pas le flashback comme un retour en arrière ponctuel, pour expliquer telle ou telle situation ; l’essentiel de plusieurs de ses films est composé d’un ou plusieurs flashbacks. Dans un essai sur le scénario de cinéma, Luc Dellisse affirme que « [l]’omniprésence du flash-back est peut-être le signe sinon d’une paresse, du moins d’une idéologie. En l’occurrence, celle qui consiste à prétendre que les images sont toujours plus efficaces, plus « cinématographiques », que les paroles ou les effets induits »[1]. Dans les films de Mankiewicz, une voix off est souvent entendue au début du flashback : à cet instant, la parole et l’image se superposent, puis la voix off s’éteint ; les faits sont alors montrés et non plus racontés. L’effet peut être déroutant pour le spectateur. Les flashbacks occupent un segment important du film et, passé les premiers instants, plus rien ne les distingue plus visuellement du présent de la narration, si bien qu’on oublie parfois qu’il s’agit d’un flashback et que le dénouement a été livré dès l’entame du film. 

Phil :

Tous ces films sont remarquables. Dans Ève, George Sanders campe un critique cynique qui constitue l’une de mes interprétations masculines préférées. Mais, pour en revenir au flashback, il projette une aura sur le spectateur, il l’enrobe dans une atmosphère teintée d’un supplément de sens ou d’âme. Il y a une exponentialisation de la gravité de ce qui est raconté, qui est de l’ordre du fatum, il y a entreprise de mythification.

Un mot aussi sur La comtesse aux pieds nus où Ava Gardner, bouleversante, semble jouer sa propre vie à l’écran. Un film qui met le cinéma et son industrie en abyme, présentant les créateurs (réalisateurs) et créatifs (interprètes) comme des marionnettes manipulées sans respect ni vergogne par d’infâmes puissances financières. La quête du bonheur, du fléchage s’y baladent de manière troublante.

Focus sur Soudain l’été dernier

Passer en revue la filmographie de Joseph L. Mankiewicz, c’est revisiter plusieurs classiques. Soudain l’été dernier (Suddenly Last Summer, 1959) n’est probablement pas le plus connu de ses films, ni le plus important. Avouons-le : le choix de l’évoquer ici est avant tout subjectif.

Le casting

Le film a pourtant quelques arguments à faire valoir. Son générique ne manque pas d’allure. Au scénario : Gore Vidal et Tennessee Williams, d’après une pièce de ce dernier. La distribution compte Montgomery Clift, Katharine Hepburn et, dans le premier rôle, Elizabeth Taylor. Celle-ci retrouvera Mankiewicz peu après pour Cléopâtre, somptueux péplum de quatre heures qui est longtemps resté le film le plus cher de l’histoire du cinéma.

Phil :

Cléopâtre, un désastre financier qui a mis le studio au bord de la faillite, a ruiné, ai-je souvent lu, la carrière de Mankiewicz. Pourtant, son dernier film, Le limier, est brillant… mais aux antipodes : une pièce de théâtre filmée, un huis-clos, avec deux personnages, joués par les inoubliables Laurence Olivier et Michael Caine. Un récit très dense, aux accents policier ou thriller, qui multiplie les fausses pistes et les rebondissements.

Le pitch

Catherine (E. Taylor) a vu son cousin Sebastian mourir sous ses yeux lors de leurs vacances estivales communes. Revenue chez elle, traumatisée mais incapable de se souvenir des circonstances du drame, elle sombre dans la folie et est enfermée dans l’asile du docteur Cukrowicz (M. Clift). Alors que ce dernier tente de la guérir, Violet (K. Hepburn), la mère de Sebastian, qui voue à son fils un amour proche de la vénération, veut que Catherine subisse une lobotomie. Richissime, elle promet une fortune à la mère et au frère désargentés de la jeune fille pour leur faire accepter l’opération. Pour que cette dernière ne puisse surtout pas se remémorer/raconter un jour les circonstances exactes du décès ?

Un ressort psychanalytique

Soudain l’été dernier s’inscrit dans la veine du film de psychanalyse, qu’avait précédemment illustrée Hitchcock avec La maison du docteur Edwardes (Spellbound, EU, 1945) : on sait dès le départ que Catherine sera guérie si le gentil docteur Cukrowicz parvient à lui ramener la mémoire de l’événement traumatique, à savoir la mort de Sebastian.

Le film repose en grande partie sur l’opposition entre deux femmes, Catherine et Violet, la nièce et la tante. L’une a supplanté l’autre comme compagne de vacances de Sebastian. Violet nourrit des sentiments incestueux – elle se définit comme veuve après la mort de son fils. Elle se montre jalouse de Catherine. Sa volonté implacable de la voir lobotomisée, son absence d’empathie pour sa nièce, trouve son origine dans cette rivalité pour l’amour de Sebastian – une rivalité que Violet monte de toutes pièces, Catherine semblant étrangère à cette lutte.

L’opposition entre les deux personnages féminins est soulignée par le choix des actrices. Née en 1907 et star depuis les années 1930, Katharine Hepburn interprète ici un rôle important, mais secondaire. Comme son personnage, l’actrice est supplantée par Elizabeth Taylor. La carrière de cette dernière est alors en pleine explosion : elle vient de jouer dans Géant (Giant, George Stevens, EU, 1956) et La chatte sur un toit brûlant (Cat On A Hot Tin Roof, Richard Brooks, EU, 1958). Soudain l’été dernier, lui vaudra un Golden Globe.

À noter : si les plus grands films de Katharine Hepburn sont indubitablement derrière elle en 1959, elle n’a pourtant à ce moment-là encore reçu qu’un seul de ses quatre Oscars.

Sebastian invisible

Sebastian est au centre de l’intrigue de Soudain l’été dernier. Il est pourtant mort quand le film commence et n’apparaitra à l’écran que tardivement, dans un… flashback. L’acteur qui l’interprète apparait le plus souvent de dos et n’est même pas crédité au générique.

À ce moment, Catherine recouvre enfin la mémoire et se met à raconter la mort de Sebastian à tous ses proches rassemblés. Tandis que la caméra montre son visage en gros plan, des images apparaissent en surimpression, illustrant son récit. Ici, le flashback (la mort de Sebastian) est toujours montré comme flashback, film muet se juxtaposant aux images du présent (le récit de Catherine). 

Spoiler !

Quand la mémoire lui revient, Catherine dissipe le mystère sur les circonstances du drame. Le caractère horrifique de la mort qu’elle décrit explique aussi, par ricochet, la raison pour laquelle elle avait sombré dans la folie. Sebastian partait chaque année en vacances avec sa mère, puis avec sa cousine, parce que cette présence féminine lui servait d’appât pour séduire des jeunes garçons. Lors de ses dernières vacances, toutefois, les garçons pauvres qu’il avait tenté de séduire se sont ligués contre lui, l’ont poursuivi dans les rues du village et l’ont finalement dévoré vivant (!) sous les yeux de Catherine, impuissante et emplie d’effroi. Si ce récit libère la jeune femme de ses démons et la sort de la folie, il plonge a contrario dans la démence sa tante Violet, qui aura vainement tenté de se voiler la face.

Le film réalise un amalgame plus que douteux entre homosexualité masculine (dont Sebastian possède toutes les caractéristiques hollywoodiennes : raffinement vestimentaire, santé délicate, célibat et proximité avec sa mère, oisiveté – il écrit un poème par année) et pédophilie. Attiré par les jeunes garçons, Sebastian est puni de la plus horrible façon pour ses penchants monstrueux. Évoluant jusque-là dans le registre du mystère et du non-dit, le film bascule dans l’horreur et l’épouvante, à la faveur d’une scène d’une puissance et d’une audace impressionnantes.

Nausicaa DEWEZ, avec des contrepoints de Philippe Remy-Wilkin.


[1] Luc Dellisse, L’atelier du scénariste. Vingt secrets de fabrication, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2021.

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