PROSES SOUFFLÉES (141-160) / Éric ALLARD – Peintures de Nadine GENESSE

141.

Ne jette pas tes décorations aux orties avant d’avoir piqué quelque coquelicot ! Orne tes lèvres de pétales pour couvrir mes paroles ! Frappe le ciel aux nuages, rappelle la pluie à l’ordre du soleil ! Arrache tes songes ! Ne lis rien surtout de ce que j’ai à t’écrire!


142.

Aux engrais préfère les graines ! Aux tempêtes de sable préfère les temples dédiés à l’azur ! À l’insolence des vagues préfère l’écume du soir! Aux vents du désir préfère le ventre de la phalène ! À la vérité de l’hiver, préfère la saison des mensonges et tous les clairs obscurs !


143.

Je monte sur l’arbre un toit de murmures. Du silence j’arrache quelques feuilles. S’il tombe un couvreur, je le couvrirai d’ardoises. À mots couverts, sur le tableau noir, je décrierai le ciel. À l’échelle de l’été, le vert dans les nervures compte pour des fleurs.


144.

Je lis dans les incendies des mots de cendre. L’avenir de la soif est sauf si l’eau vive arrive à bon port. Dans la soute à charbon du Navire night, ça sent l’étoile morte. Si ma flamme s’attache au papier, c’est qu’il reste du bois à brûler dans les livres de feu.


145.

Je retourne les miroirs pour ne pas me voir. Dans le matin pâle des fantômes se retournent sur mon effigie. On enterre la lumière dans un cimetière d’étoiles. Je redoute le soleil comme la peste et l’ombre de mon passé souffreteux. Je bois à tes rides la rosée du souvenir.


146.

J’opère sur une aile de l’aigle un salto arrière. Le ciel ne perd pas une miette du spectacle. Par erreur, je me retrouve au sol après une chute de mille pieds. La terre m’accueille en son sein avec les meilleurs égards : la terre ne peut pas souffrir le ciel.


147.

Il n’y a pas de fin qui tienne sans retour aux sources. Sans soif de brume, le savoir verse dans la sécheresse. Inonder l’âme de félicité ne suffit pas pour réhydrater les chairs. Une seule fiction peut réenchanter le monde si elle puise dans l’histoire de l’eau sa matière.


148.

Depuis l’enfance, je voulais une auréole. Tous les saints me l’avaient promis. Mais durant ma vie, je n’ai pas été à la hauteur. J’ai envié, forniqué, trompé, tué sans compter. Sur mon lit de mort, un ange est passé sans me voir. Mes démons avaient allumé un feu de joie.


149.

J’ai agrandi le monde, arrêté des catastrophes, rétabli le climat, stoppé l’avancée du capitalisme, donné vie à trois rêves et demi, guéri des syphilitiques, inventé zéro infini, fait l’aller-retour jusqu’au soleil, roulé cinq km à vélo. Mais je n’ai pas réussi à t’aimer.


150.

Au bout du chemin, j’ai vu l’asile d’aliénés. Ça tombait bien, j’avais perdu la raison. Là, on m’a donné des pierres pour retrouver ma route alors que je voulais de quoi reconstruire ma raison. J’ai jeté les pierres à la tête du psychiatre. Mais il l’avait perdue en chemin.



151.

Quand les élastiques furent menacées de disparition, et les liaisons, de coupure, les hommes se mobilisèrent. Ils se mirent enfin à l’oeuvre pour retendre les liens et, aujourd’hui, tout à nouveau est sous tension, tout retient l’attention des êtres et des choses à la Terre.


152.

Je hante les lieux de ton enfance: la maison où tu as grandi, le parc où tu as joué, la rue où à tu as marché… À t’imaginer, je te sais présente au-delà de mon souvenir dans un lieu où tu vieillis, où tu danses, où tu ris, où tu te chagrines, où tu m’attends peut-être…


153.

Les mains étaient soignées, particulièrement les ongles des doigts. Pour caresser, griffer, saisir, arracher, masturber mais aussi pour être léchées, baignées, aspergées d’huiles ou d’onguents. Elles servaient peu à faire signe sinon vers la beauté ou le rêve.


154.

Elle avait un homme sous chaque arbre de son verger qu’elle couvrait de fruits et de caresses. Elle avait un chien près de chaque réverbère qu’elle entourait de lumières et de sagesse. Elle m’avait moi, attaché à un coin de son passé, qu’elle couvrait de crachats et de baisers.


155.

De chaque ours, tu sais les griffures. De chaque chien, la bave. De chaque flamme, la lumière. De chaque nuit, la profondeur. De chaque chanson, les paroles. De chaque fleur, le parfum. De tout coeur, les tourments. Mais il te reste tout à apprendre du névé et de la foudre.


156.

J’aurais voulu que tu sois là, dans les formes. Ici, la tête en bas du trapèze volant, là, au sommet du triangle rectangle. Ici, les jambes enserrées dans un cercle parfait, là, à califourchon sur un quadrilatère. J’aurais voulu que tu saches mon amour de la géométrie.


157.

La ville est un rêve où les maisons sont des abris de nuit. Par les fenêtres on voit la vie de l’inconscient, les images qui prennent l’ascenseur, les mots se prenant les portes. Seul le maire possède les clés. Parfois il ouvre les vannes de l’imaginaire pour inonder les rues.


158.

Bouche ouverte sur le silence. Bouche ouverte au-dessus du vide. Bouche ouverte sur la mort, le temps, la joie. Je plie ton sourire. Bouche sans langue pour crier. Bouche bâillonnée. Bouche pleine de figues. Je pique la courbe de tes lèvres avec la tige d’une rouge rose.


159.

Je n’ai pas changé mon nom pour passer dans le cercle de feu. Si les flammes ont léché le sol, aucune n’a brûlé mon ombre. Mais la route des cendres est encore loin avant l’extinction du jour. Même si la nuit va morfler, je tiendrai tête à mes rêves.


160.

Autour de l’invisible, je broie du noir. Je cueille du rouge à lèvres sur une fleur de pavot. Je mastique du vent, je crache le feu. Dans le blanc de l’oeil d’un cyclone, je bois des images à la paille. Je demande le chemin de la mer à l’aveugle qui pêche à la baleine.


Les oeuvres de NADINE GENESSE sur ARTMAJEUR.COM

Nadine GENESSE expose CHEZ GUDULE, à BRUXELLES, jusqu’au 31 mai


ALEGRIA de MANUEL VILAS (Ed. du Sous-Sol) / Une lecture d’Eric ALLARD


Les livres qui ont un ton, une vision, du souffle sont rares.

Alegria de Manuel VILAS possède les trois et cela nous permet de lire ses quatre cents pages d’un seul élan – de joie.

« Au début de l’année 1918, j’ai publié un roman qui est le récit de ma vie. Ce livre est devenu un abîme.
Dans ce livre vivait l’histoire de ma famille.

Bach et Wagner, mon père et ma mère.

J’ai mis ma famille dans un livre avec de la musique et c’est la plus belle chose que j’aie jamais faite. »

Ce livre, c’est ORDESA, qui a obtenu en France le Femina étranger 2019, a été encensé par Cercas et Munoz Molina (excusez du peu). Il a fait connaître Vilas internationalement.

Dans Alegria, Manuel Vilas fait la promo de ce précédent livre. Il passe beaucoup de temps à l’hôtel et continue à parler de sa mère et de son père morts comme de dieux vivants en les nommant de noms de grands musiciens. Si les pseudos interchangeables sont devenus dans le domaine de l’identité verbale ce qu’est le tatouage pour la peau du quidam, ici les avatars prennent une dimension planétaire. Même si tout est hypertrophié, à la limite du délire ou de la maladie mentale, dont souffre possiblement le narrateur, on marche comme une fanfare de carnaval avant le grand feu, comme un défilé de majorettes avant le lancer de bâton de la maréchale, comme un orchestre électrique sous la baguette d’un chef survolté.
Va savoir si l’auteur se confond avec son narrateur ou bien surjoue son amour pour ses proches et l’humanité, le roman procure une pêche d’enfer, ou le juteux se mêle au funeste.

Car le mal, le chaos, le désordre sont au même titre que la joie le lot du narrateur auxquels il a donné un nom générique, Arnold, ainsi que le musicien emblématique de la musique dodécaphonique : Schönberg.

De plus, le narrateur voue une vénération aussi appuyée pour ses fils, passablement indifférents à leur père, qu’il a surnommé Bra(hmz) et (Vi)valdi Sa femme actuelle, c’est Mo comme Mozart.

Avant la fin du roman, le monde sonore vire dans le cinématographe, ils prendront tous un nom de comédien célèbres.   

Si vous voulez vous éclater, voir la vie en grand, malgré ses tréfonds, ses vertigineuses angoisses, lisez Alegria et vivez le monde en musique et au cinéma, ces deux grands arts mainstream qui emportent tout lecteur au-delà de la littérature pure et dure.
Gageons que dans son prochain roman qui surfera sur le succès de celui-ci, Manuel Vilas donnera à ses proches des noms de héros de Marvel ou de grands sportifs morts !

Le roman est traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon.

Notons enfin que l’Alegria du titre fait référence au livre d’un poète espagnol, José Hierro, publié en 1947.

Alegria de Vilas sur le site des Editions du Sous-Sol

2022 – LECTURES PRINTANIÈRES : L’AMOUR EN VERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Et le printemps est arrivé portant sur les ailes de ses brises des vagues d‘amour qui ravissent le poète. Alors pour ne pas être surpris le moment venu, je vous propose deux textes où l’amour est décrit en vers : tout d’abord un très joli livre illustré par Pascal Lemaître qui recense des vers de Molière parlant d’amour et, ensuite, une ode de Dominique Penez qu’elle adresse à l’amant qui n’a jamais été mais qui sera peut-être un jour prochain… au printemps peut-être ?


PARLEZ D’AMOUR DANS LA LANGUE DE MOLIÈRE

Textes choisis par Julie Maillard

Illustrés par Pascal Lemaître

Editions de L’Aube


Pour célébrer les quatre-centième anniversaire de la naissance de Molière, les Editions de l’Aube ont fait le choix d’éditer une sélection de ses citations évoquant l’amour. Julie Maillard qui a opéré cette sélection a eu un large champ de recherche car l’amour est un sentiment largement répandu dans l’œuvre de Molière. Il suffit d’évoquer certains titres de ses pièces pour être déjà convaincu : Le dépit amoureux, Sganarelle ou Le cocu imaginaire, L’école des maris, L’école des femmes, Dom Juan, L’Amour Médecin, Les amants magnifiques et d’autres pièces ou textes encore. Ce recueil est aussi prétexte à de très jolies illustrations de Pascal Lemaître qui étale sans retenue aucune des cœurs rouges, emblème par excellence de l’amour, sur toutes les pages du recueil. L’éditeur lui a même réservé, à la fin de l’ouvrage, tout un cahier présenté sous le titre « Dessinez-moi l’amour », ce qu’il a fait et bien fait. Dans tous ses dessins, les cœurs rouges sont inclus dans des personnages ou situations qui évoquent avec humour le texte placé en regard quand il y en a un, et quand il n’y en a pas une situation amoureuse toute aussi humoristique.

J’ai noté quelques citations au hasard de ma lecture :

Hyacinthe – Les Fourberies de Scapin – acte III – scène 1

« La douce chose que d’aimer, lorsque l’on ne voit point d’obstacle à ces aimables chaînes dont deux cœurs se lient ensemble ! »

Elise – L’Avare, acte I, scène 1

« Je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrais. »

Magdelon – Les précieuses ridicules – acte i – scène 4

« Il faut qu’un amant, pour être agréable, sache débiter des beaux sentiments ; pour pousser le doux, le tendre, et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. »

La Comtesse – La comtesse d’Escarbagnas – scène 2

« Il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain de peur que faute de mieux, son amour ne s’endorme sur trop de confiance. »

Premier musicien – Le Bourgeois gentilhomme – acte i – scène 2

« On ne peut être heureux sans amoureux désirs ; ôtez l’amour de la vie, / vous en ôtez les plaisirs. »

Dom Juan – Dom Juan ou le Festin de Pierre – acte i – scène 2

« Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. »

Ainsi chez Molière l’amour est doux, tendre, passionné mais il est aussi parfois contraint, illégitime, débordant, il provoque souvent des situations cocasses. Et, Molière n’hésite pas à glisser quelques allusions à la saveur coquine et quelques conseils débordant un peu la morale bien-pensante de l’époque. Un bel ingrédient pour de bonnes comédies !

Et, pour conclure, méditons l’avis de Monsieur de Pourceaugnac : « Quand deux cœurs s’aiment bien / Tout le reste n’est rien ».

Le livre sur le site de l’éditeur


ODE À L’AMANT IMAGINAIRE

Dominique PENEZ

Bleu d’Encre


Avec un grande économie de mots très choisis, des vers très courts d’une grande fluidité, Dominique PENEZ écrit ce mince recueil que, pour ma part, j’ai lu comme un seul et long poème, comme une épopée, comme une chanson de geste, évoquant les aventures d’un amour enflammé, brûlant, sensuel, exultant, chevaleresque … mais plus fantasmé que vécu …

Ces vers enflammés racontent un grand amour qui, hélas, n’est pas, n’est qu’un fantasme, une illusion et finalement une grande douleur. Chaque mot de ce texte est chargé de sentiments, de sensations, de désir, d’envie, de besoin, chaque mot est sensuel, charnel, cri, appel …

Ce long poème commence comme un désir qui monte, monte et s’enflamme :
« votre visage moins défait / (Comme je voudrais le serrer dans mes mains) / seule avec vous dans un petit coin de l’univers / sentir votre corps parler sous mes caresses ».

Désir qui devient besoin, possibilité d’obtenir :
« et moi qui vous attends / vous attends, please / please, ne trainez pas ».

Envie qui se mue en prière :
« emportez-moi dans votre univers / peut-être il y aura / moins de rancœur / moins de rancune ».
« venez / venez / venez / dans mes entrailles ».

L’envie insatisfaite provoque la frustration :
« emmenez-moi de grâce / emmenez-moi ».

La frustration, elle génère les suppliques :
« prenez-moi / prenez-moi, c’est votre geste / que j’attends ».
« prenez-moi en vous avec vous / en vie en rêve / je suis là je vous suis ».

Mais ces suppliques ne rencontrent que l’absence :
« vous me manquez tellement / de quelle façon / pour quelle chanson ».

Et déception :
« j’ai frappé à ta porte / mais tu n’étais pas là ».

Tout en gardant le son, la musique et le rythme de ce poème, Je n’ai pas trouvé meilleure solution que ce raccourci du texte original pour rendre l’intensité des émotions et des sentiments véhiculée par les vers de Dominique Penez. Il manque seulement la longueur de l’ensemble du recueil pour ressentir l’aspect épique et chevaleresque de cette geste amoureuse.

Le recueil sur le site des Editeurs singuliers

ENSOLEILLEMENTS AU COEUR DU SILENCE / SCINTILLII NEL CUORE DEL SILENZIO de SONIA ELVIREANU (Ed. Ladolfi) / Une lecture d’Isabelle PONCET-RIMAUD


Ensoleillements au cœur du silence/ Scintillii nel cuore del silenzio

de Sonia Elvireanu

                                                                         ou

                                                       L’arc-en-ciel du silence

Dans son dernier recueil, Sonia Elvireanu écrit depuis le silence, pour et par le silence et passe d’un silence habité à un autre.

Dans ce nouveau parcours poétique, tout n’est que pont d’un amour à l’Autre, d’une rive solitaire à un rivage peuplé, d’un ciel blessé à un ciel confondu, du rêve au réel, d’un chant bleu au chant immortel.

L’arc-en-ciel qui enjambe le recueil, lien de lumière et de couleurs est ceinture entre le ciel et la miraculeuse argile. Parce que ce silence en elle, Sonia Elvireanu le provoque, l’écoute et voit le monde qui l’entoure avec les yeux du ciel.

Je me suis retirée dans la solitude/ pour être près de toi, te chercher et te parler, écrit-elle. Et par ce vers, on distingue le double mouvement qui dans ce recueil anime la parole de la poétesse : se recueillir en sa solitude pour retrouver l’amour perdu mais aussi se rapprocher d’un autre Amour qui englobe le premier.

Dès le premier poème, Sonia Elvireanu donne le ton. La poésie pour elle, est ce seul murmure en langue bizarrela voix étrange du Poète s’élève et celle du Très Haut descend en parfaite communion.

Je t’écris où toutes les choses parlent car parler c’est lumière.

Et tout parle en couleurs, en lumières, en explosions de fleurs, de fruits, en parfums délicieux, en langages d’oiseaux qui remplissent le vert/ silence de la solitude comme un lien entre terre et ciel.

Les bras du silence…/ s’accrochent aux odeurs et la poésie peut devenir l’eau miraculeuse de la guérison.

Il y a dans cette écriture une forme d’élégance soyeuse (le mot soie est récurent), un sentiment d’intemporalité symbolisée par les papillons blancs messagers ou écailleurs d’ombres (à l’aube, des ombres écaillées de papillons), un effleurement des pas sur l’ardoise du sable où la poétesse écrit l’amour, la solitude, une tentative d’aller au-delà des lointains, là où attendent l’amour et peut-être cet Amour qui signera la fin de la solitude.

Dans le même temps, s’exprime tout au long du recueil une souffrance vigilante qui refuse l’orage des mots noirs qui risquent d’entraîner vers la chute et veille à refaire chaque fois, le pont écroulé pour que l’arc-en-ciel s’y pose.

La poétesse devient la myrrhe de l’amour, celle qui cicatrise et encense en élevant son parfum vers le ciel.

Cette poésie bruisse, bouge, frôle, coule. L’eau – océan, source, fontaine, ruisseau- est aussi présente que la lumière, aussi subtile et essentielle.

Sonia Elvireanu écrit aussi depuis le cri noir du confinement, des ravages du virus, ce rouge qui s’étend comme la rougeole alors même que le printemps se montre dans sa splendeur et qu’un arbre vert/ pousse en nous. Ce silence de tombeau l’incite à la prière comme un appel à la lumière de la Résurrection.

Peu à peu, la sérénité se fait chemin en la poétesse qui commence à voir la beauté/ dans tout ce qui (l’) accueille et féconde les terres stériles de la solitude des fleurs de la parole poétique.

La langue de Sonia Elvireanu toute de délicatesse, de touches infimes tel un flocon/ dans la chute des neiges ou l’effleurement des papillons/ sur les eaux de l’oubli atteint les tréfonds du silence telle la perle/ souffle de psaume.

Le silence alors parle, articule la lumière, la beauté, l’attente, la solitude et la soif de l’Amour car le mot a pris corps, il est incarné, il est arc-en-ciel.

                                                                                        Isabelle Poncet-Rimaud


Sonia Elvi­reanu, Enso­leille­ments au coeur du Silence — Scin­tilli nel cuore del Silen­zio, Tra­duc­tion de Giu­liano Ladolfi, Giu­liano Ladolfi Edi­tore, 2022, 262 p., 18 €.

Le site de l’éditeur

2022 – LECTURES PRINTANIÈRES – POÈTES JARDINIERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Avant que le soleil réveille la végétation, il est temps de rendre visite aux jardiniers et principalement à ceux qui cultivent leurs textes comme des fleurs ou des goûteux légumes. Ainsi, j’ai rencontré Karel CAPEK qui, dans son coin de Tchéquie, a dressé un véritable annuaire de toutes les tâches qui attendent le jardinier, un ouvrage digne d’un grand texte. J’ai aussi eu la chance d’échanger avec Louis DUBOST, un homme de la terre tout comme moi et qui est aussi originaire de la même région que moi, un homme qui sait lui aussi cultiver ses poèmes et ses textes en prose comme le meilleur jardinier plante fleurs et légumes.


L’année du jardinier

Karel Capek
Editions de l’Aube


Après ma lecture de « Le compositeur Foltyn », il y a déjà plusieurs années, j’avais été frappé par la parenté littéraire entre Karel Capek et Stefan Zweig. Ils appartiennent tous les deux à la brillante génération culturelle qui a sévi dans la Mitteleuropa au XIX° siècle et dans la première moitié du XX°. Capek est né en 1890 en Bohème, Zweig en 1881 à Vienne, le premier est décédé en 1938 et le second s’est donné la mort en 1942, ils sont donc presque parfaitement contemporains. Le Tchèque est moins connu, il n’a pas non plus le même talent que Zweig que je place personnellement au-dessus de tous, mais il a lui aussi un vrai talent littéraire. Il siège parmi les auteurs majeurs de la littérature européenne de cette époque. J’ai tout autant apprécié le premier roman que j’ai lu que ce présent texte consacré aux jardins et ceux qui les cultivent.

Dans le présent texte, il évoque, plus que le jardin, le travail du jardinier. Il présente son texte comme les bons vieux almanachs que mes parents achetaient chaque année pour savoir quand il fallait semer, planter, repiquer, …, Ainsi, son livre est découpé en douze chapitres représentant chacun un mois de l’année. Et, dans chaque chapitre, il intègre un focus traitant d’un point particulier concernant plus spécifiquement le mois en question.

Il raconte le jardinier passionné, obnubilé par ses plantations, leur pousse, leurs besoins, les soins qu’elles requièrent, et toutes les misères que leur cause la météorologie et les divers parasites et maladies qui les altèrent. Sous la plume de Capek, le jardinier est un être un peu particulier, plus familier de ses plantations que de ses congénères, il le dépeint avec humour et un brin de moquerie comme un être rongé par sa passion qu’il voudrait transmettre à ses interlocuteurs et visiteurs persuadés qu’ils sont tout autant que lui passionnés par le travail du jardin. Il le montre perpétuellement les fesses en l’air pour biner, bêcher, désherber, planter, repiquer, arroser au plus près, toujours inquiet du temps qu’il fait, des mille petites choses qui pourraient contrarier le développement de ses chères plantes.

Ce livre est tout d’abord un magnifique objet avec une couverture cartonnée portant un titre en lettres dorées, légèrement en relief, il est par ailleurs magnifiquement illustré de dessins humoristiques de la main même de son frère Josef. C’est aussi un manuel de jardinage, une leçon d’écologie avant la lettre, un vrai catalogue des plantes pouvant figurer dans un jardin, un véritable dictionnaire des termes botaniques et, aussi, un texte savoureux où les piques narquoises et ironiques apportent le sel nécessaire à toute œuvre littéraire. Je crois qu’il a inspiré de nombreux auteurs français mais d’ailleurs aussi, notamment du Japon, tout aussi férus de jardinage que le héros de Capek. Ce texte sonne tellement vrai que je suis convaincu que Capek était lui aussi un fervent disciple de Saint Fiacre.

Pour conclure, nous pourrions dire avec l’auteur : « … un vrai jardinier n’est pas un homme qui cultive les fleurs : c’est un homme qui cultive la terre, c’est une créature qui s’enfouit dans le sol, laissant le spectacle de ce qui est en dessus à nous, les badauds, bons à rien… » Quel bel hommage rendu au jardinier et à tous ceux qui cultivent la terre pour nourrir tous les autres !

Le livre sur le site de l’éditeur


On a mis Papi dans le coffre de la voiture

Louis Dubost

Rhubarbe


Je suis issu d’une longue lignée d’hommes et de femmes pas bien riches, agriculteurs et éleveurs pour la plupart. J’aurais pu écrire la même chose. Louis Dubost est fier de ses gênes hérités des gens de la terre qu’il a façonnés par ses études jusqu’à devenir un poète du jardin, un peu comme Karel Capek. Je le savais depuis que j’ai lu deux de ses recueils : Bestiolerie potagère (Les Carnets du dessert de lune) et Diogène ou la tête entre les genoux (La Mèche lente). Dans le présent recueil de nouvelles, il évoque encore le monde de la terre en l’introduisant par un portrait émouvant du grand-père dans son jardin campé par le petit-fils qu’il était alors. Il raconte la vie et la mort de ce grand-père amoureux de la terre, du jardinage, du bien manger et de la vie saine au contact de la nature. Il conclut ce recueil par le récit de la mort de son père dont il a ramené les cendres dans son village natal, dans la terre de ses ancêtres.

Ces deux nouvelles terriennes encadrent quelques autres textes composés de phrases plutôt longues mais très fluides où le lecteur déambule comme les personnages que l’auteur accompagne dans son jardin ou dans les rues de petites villes de provinces. Il y évoque l’idée de la mort qu’il dépeint souvent non comme une fin inéluctable qui se rapproche inexorablement mais plutôt comme un aléa voire un accident de la vie. Il raconte des fins de vie improbables mais pathétiques, mourir d’amour pour sa ville, se suicider dans une forme du syndrome de Diogène, se couper le cou en se rasant, etc…, Il ne regarde pas encore la mort dans les yeux mais il sait qu’elle l’observe de plus en plus près. Il raconte aussi d’autres aventures insolites souvent fatales, lapidaires, improbables concernant l’intégration, l’humiliation des enfants, le rôle décisif d’une sourire innocent, …

Louis Dubost cultive ses textes comme il cultive encore son jardin avec les gestes lents, lourds mais précis et efficaces d’un bon paysan rompu aux tâches manuelles. Il plante ses mots comme il pante ses tubercules après les avoir choisis avec attention, comme un bon poète jardinier ou un bon jardinier poète, je ne sais. Ayant comme lui les deux pieds bien campés dans le sol qui m’a vu naître, je me sens en totale empathie avec lui quand je lis ses textes, je les ressens plus que les comprends. Je vis ses textes comme tous les paysans qui savent pertinemment que la nature ne repasse jamais les plats, une plantation ou un semis qui ne prend pas ne prendra jamais, il faut recommencer l’opération depuis son début. C’est peut-être dans ses expériences jardinières que Louis Dubost a puisé les chutes inéluctables, inexorables, définitives, fatales de ses nouvelles.

Une leçon de vie cultivée dans le carré d’un potager jardiné avec ardeur, patience et amour …

Le livre sur le site de l’éditeur

MI-GRAINES d’Ara Alexandre SHISHMANIAN (L’Echappée belle) / Une lecture de Nicole HARDOUIN          


Il est faux de dire : je suis né. Faux de dire : je mourrai un jour, seul convient de dire : je brûle. Ou mieux encore : de dire de cela qui brûle, je suis le feu.  P. Emmanuel in Sophia

Migraine, migraine, migraines saintes tout se brouille, s’éclaire en jeux de mots, l’auteur ne sait plus s’il dort ou sommeille, s’il est encore vivant. Toute chose est dépourvue de vérité, tout est impermanent, inconstant, tout est projection de son esprit, il erre dans la ronde des existences. Dans « mi-graines » il y a le mot graines, et l’auteur ensemence ses mots à l’envers à l’endroit, ce sont des messages enfouis, une langue maternelle d’une autre vie.

Ara dans un arrière-plan psychique, tantôt ruisseau, tantôt torrent, brouille, amalgame, jongle avec les lettres sans les voir, car la migraine s’approche de moi telle une morte sur un miroir vide.

C’est tantôt un balbutiement, tantôt une force éclatante brûlante, venue de la nuit des temps, peut-être du néant car la migraine est messagère du néant, elle est cendre froide ou terreau purificateur et « glisse entre les seins des songes ».

Apparaissent, ici et là, de petits cristaux que l’auteur amalgame en déployant ses potentialités, ce sont parfois des messages enténébrés de lumière en arc en ciel, et les mots ruissellent avec les fontaines fendues, mots que le lecteur cueille tels des fruits vivifiants, ou vénéneux qui l’exaltent le terrassent, lui échappent, le construisent, le métamorphosent, ce sont des mises en abyme, des réalités ou des reflets d’être. L’auteur ne cesse de déplier l’inexistant et en même temps il y a tentatives d’être au plus près de l’évanouissement qui m’écoule.

Dans la sphère du réel lointain est-ce l’intention qui l’habite à chaque acte qui le déclenche ? Le poète entre en action avec un vocabulaire chargé d’émotions, de rhétorique, peut-être en quête de son karma. Il sème, fouille, renverse, jongle fait des détours, des allées et venues mais toujours quelque chose se creuse comme une tentation d’être au plus près du monde ou du néant.

Ara Alexandre SHISHMANIAN

D’où vient le langage qui pousse l’auteur à écrire ? il estsouvent derrière le miroir sachant que partir au-delà est toujours dangereux car le dragon veille. Il exprime un contenu inconscient tout en se souvenant que l’esprit n’est que souvenir du néant, nitescence de la nostalgie du néant mis en scène, qui tout à coup comme un jet d’eau étincelant fait irruption de sa conscience et trace ses intentions intérieures qui se démultiplient de miroirs en miroirs, de fêlures en brisures : la chambre marron me fend telle une guillotine en deux miroirs qui se cognent l’un contre l’autre.

 Ce feu qui le brûle est « cette modalité du feu artiste, celle qui assure la liberté du cœur »[1]

Selon la déclaration d’Hermès, il faut semer l’or du sol de la terre promise, ce sont les sèves du texte, et pourtant titubant, somnambule, je me lève dans un exil / où je ne me reconnais plus. Mais comment savoir où se situe l’auteur : « Si tu ne connais pas la clef des instructions, tu ne reconnais pas les sons, les lumières et les rayonnements et tu erreras dans le cycle des existences[2] » mais Ara écrit avec l’abîme je nourris mes questions, mes attentes sont des caillots de réponses.

Mi-graines est un hors temps, un hors lieu, un plongeon dans le Styx, dont on remonte, ou pas, les neurones ont le vertige et les migraines tombent/ tels des oiseaux morts d’un arbre sans feuille.

Dans mi-graines le lecteur se gave, s’enroule, s’étourdit de ce qui le nourrit, il est parfois étonné, transformé, vacillant, mais il n’a jamais la migraine. Il lui reste le possible d’être, sachant que, le centre s’il ne peut être atteint, il y aura toujours les bords pour reprendre souffle, mais cela peut être dangereux car c’est presque une valse avec Méphisto.

Comme le dit le préfacier Dan Cristea, « Ara Shismmanian n’est pas seulement un poète inspiré, c’est un poète qui inspire ».

Nicole Hardouin


[1] Y.A Dauge in l’ésotérisme pour quoi faire

[2] Le Bardo Thödol, le livre tibétain des morts


Le livre sur le site de l’éditeur

Le site d’Ara Alexandre SHISHMANIAN 


VOYAGE EN PÉRIGORD, Entre lignes et courbes, d’Alain TIGOULET et Laurent BAYART (Ed. du Tourneciel) / Une lecture de Claude LUEZIOR


Très belle iconographie en couleurs avec de précieux  cadrages et une reproduction de qualité pour des synergies surprenantes entre mots et pixels.

Jamais ennuyeux, le ton est tantôt grave, tantôt badin, mêlant ombres et contre-jours, effluves, prières et ripailles, par exemple dans une abbaye : Qui sait ? Là-haut, un Pantagruel périgourdin patiente peut-être avec une corbeille de foie gras, de truffes, de vins de Bergerac, de noix et de cèpes ? Office du tourisme de la bonne chère au plus haut des cieux ? L’atmosphère nous fait penser aux dessins truculents de l’artiste-peintre Bruno Cortot dans La Bible des chats-moines…

Le rideau fermé d’une boucherie à l’abandon résonne tel le souvenir d’une autre époque : Les côtelettes orphelines, les gigots abandonnés, les steaks en désuétude ; quant aux cordons, ils sont bleus de tristesse. Fini les feux de la rampe… Une grande surface, mégapole en baleine mercantile, a-t-elle avalé, tel Jonas, cette menue boucherie, n’en faisant qu’une bouchée ?

Il est bien entendu difficile de rendre compte ici de cette atmosphère duale, résultat d’une synergie entre textes empathiques et photographies croquées avec bienveillance. En résulte le désir du lecteur complice, de s’arrêter avec les auteurs pour amadouer la Dordogne (ou se laisser amadouer par elle !), boire un coup, respirer à pleins poumons, écarquiller ses yeux devant les quatre saisons vivaldiennes qui enchantent les jours. Fenêtres ouvertes, elles nous émerveillent, chaque année, par leur musicalité, par la variété de leurs paysages, de leurs fragrances, de leurs rendez-vous et de leurs rencontres.

Dordogne aimée, Dordogne apprivoisée : … qui s’écoule au gré de la fantaisie enchantée de ses paysages qu’elle modèle et façonne à l’aune de son inspiration. Sérénité des instants où les ponts et leurs arches jouent au fifre sur son cours et ses méandres.

Le Périgord ne cesse d’être un musée à ciel ouvert, mais aussi une table pour papilles apprivoisées, un voyage de pâquerettes enchantées. Sans oublier la mère-grand et sa canne qui, à l’image d’un métronome, marque le temps…

L’itinéraire se termine en montgolfière (les ballerines des prés et autres ruminants n’en croient pas leurs yeux !) dans ce ciel en goguette pour redescendre sur terre, l’esprit léger, certes, mais le cœur lourd car tout bon vivant aurait bien voulu encore davantage… On l’a compris : la Dordogne est une vaste et giboyeuse volée de bois vert. Nous n’en sommes pas encore rassasiés mais ce livre, véritable cantique visuel et poétique, nous offre un portail, une voie à suivre, un point d’horizon pour amoureux de grands larges, tout à la fois rassurants et mystérieux.

Claude Luezior


VOYAGE EN PÉRIGORD, Entre lignes et courbes, d’Alain Tigoulet (photographies) et de Laurent Bayart (proses poétiques), Éd. du Tourneciel, 2022, 91 p., ISBN : 979-10-95248-39-2

Le livre sur le site de l’éditeur


AINSI NOUS LEUR FAISONS LA GUERRE de JOSEPH ANDRAS (Actes Sud) / Une lecture d’Éric ALLARD


Joseph ANDRAS est cet écrivain qui a refusé le Goncourt du premier roman pour De nos frères blessés, paru chez Actes sud en 2016 « au motif qu’il n’approuve pas l’institutionnalisation de l’écriture et l’idée même de compétition ». Le roman est consacré à Fernand Iveton, « ouvrier pied-noir et indépendantiste guillotiné le 11 février 1957. »

Puis, il a publié chez Actes Sud, en 2018, Kanaky. Sur les traces d’Alphonse Dianou, l’histoire d’« un militant indépendantiste socialiste engagé au sein du FLNKS et tué, en 1988, après l’assaut de la grotte d’Ouvéa ». En 2021, il sort simultanément deux ouvrages, Au loin le ciel du Sud, «  un récit sur la jeunesse de Nguyên Ai Quôc (futur Hô Chi Minh), dans le Paris de l’après-Première Guerre mondiale » et ce présent recueil de trois textes.

Il a sortira bientôt, toujours chez Actes Sud, Pour vous combattre, « l’histoire de la vie et de la mort d’un journal sous la Révolution française : sept numéros du Vieux Cordelier parus de 1793 à 1795, qui se sont retrouvés au cœur des tensions ayant divisé les principaux courants républicains« .

Ainsi nous leur faisons la guerre rapporte trois récits, s’étalant sur une période de 110 ans, sur la guerre que l’homme mène à l’animal depuis la nuit des temps. Il insiste dans ces trois histoires vraies sur les termes guerriers, qui attestent d’une volonté de nuire à l’animal davantage encore qu’entre deux nations ou peuple opposés dans un conflit guerrier. Pour sa part, et a contrario, il humanise les animaux, leur progéniture.

La première histoire date de 1903 et se situe à Londres. Elle relate le combat mené par deux femmes pour que cessent les expérimentations sur un chien.

La seconde date de 1985 et se déroule sur un campus californien où un bébé singe sert à des expérimentations dans le cadre de la recherche sur les sonars. Le troisième fait divers se passe à Charleville-Mézières en 2014 où une vache et son veau sont poursuivis et mis à mort après être tombés d’une bétaillère. La vache sera abattue de 70 balles.

Ce qui est remarquable chez Andras, c’est que sa phrase, son style s’accorde à son projet de rendre compte du combat d’individus et de minorités contre les pouvoirs ou un système dominant. Il dérange l’ordre habituel de la phrase en ordonnant ses éléments autrement. Sa phrase perturbe nos habitudes de lecture, plus guère contrariées par des phrases qui, par leur structure, poseraient question, interrogeraient la langue. Elle pousse à réfléchir à ce qui s’y joue. Elle nous perturbe, nous conduit à lire plus lentement, comme si on avait à craindre un accident de langage, une mise à sac du verbe et de la société qui le conditionne. Cette société policée et policière qui ne souffre plus aucune déviance langagière, guère d’innovations, qui altéreraient sa compréhension mais conduit à de plus en plus de lisibilité de telle façon que tout coule comme le veut l’ordre établi, sans une secousse, sans une obstruction. Une normalité qu’on retrouve aussi peu ou prou de plus en plus chez les écrivains qui courent les prix littéraires ou non.

Et puis, dans le troisième récit, il y a cette phrase magnifique, accordée à son propos, et qui décrit la poursuite de la vache sacrilège, qui mènera à son exécution – et que je vous livre ci-dessous.

Joseph Andras

Extrait

On appelle les pompiers, on appelle la police, on saisit le petit.

Mais la mère, elle, décampe.

S’engouffre sur la départementale non loin, rangée de maisons, haies taillées, fleurs au balcon, un bar-tabac puis un carrefour, la bête file et le clocher de l’église de la ville barre l’horizon d’un trait sec, une camionnette est stationnée aux abords d’un square, la bête s’arrête, regarde, reprend, vision panoramique de l’espèce, les flics sont à ses trousses, ils ne s’attendaient pas à la voir détaler ainsi, plus de vingt kilomètre à l’heure en pleine lancée, quand même la bestiole !, encore un carrefour, elle court, le ciel se coince entre les fils télégraphiques, un piéton traverse le passage clouté et les sabots de la bête écrasent le sol sans herbe, ses kilos, sept cents, on ne sait vraiment, font dans l’air des formes que nul n’avait jamais vues ici, que nul n’aurait jamais cru voir ici, elle passe devant l’usine désaffectée, on dit qu’elle fabriquait autrefois des cycles puis des pelleteuses, mais ça c’était autrefois et ça ne change rien à sa course, avant, aujourd’hui, qu’importe, on a toujours maté son espèce, feuillages, briques, le fleuve ne coule pas il a tout l’air d’une matière solide, épaisse, d’un impassible vert sourd, la bête longe les vestiges de l’enceinte de la cité, son œil cerclé de poils clairs s’agite, la vue est entravée par la peur, le champ se rétrécit, une adolescente s’avance par là et ne s’attend pas à ce qui va se produire, pour sûr que non, personne ne songe à voir ce qu’on ne voit jamais, ce qu’on ne veut sans doute pas qu’on voie, d’ailleurs, le sang ça fait des saletés de partout et la société n’aime pas ça, la saleté, le sang, la violence, elle est civilisée, alors voilà que la bête renverse l’adolescente, le geste est brusque, assurément, mais elle n’aura presque rien, plus de peur et ainsi de suite diront demain les gens, et la bête poursuit sa course cœur battant poumons farcis d’air, il y aune voiture de police alors elle enfonce le métal dans son élan le capot se froisse on doit entendre le bruit et se retourner mais elle cavale, un quai étroit, des bagnoles le bordent de part et d’autre et déjà à droite la grand-rue de l’hôtel de ville à gauche un pont en arc et la bête prend le pont en arc, le fleuve coule dessous, non il ne coule pas, on le sait, tout ce vert compact sur lequel on peine tout de même à se figurer les équipages, les blés flamands et le coton anglais – ah ! poète ! enfant chéri de la ville ! toi qui voulait aller là où boivent les vaches ! -, un passant se jette au sol son téléphone tombe dans le fleuve et le pont va s’achevant, trois issues s’offrent à elle, trois pas une de plus sauf à rebrousser chemin mais en arrière il y a les flics il y a les flingues les matraques et tout ce que l’Etat déploie pour rester l’Etat, il y a aussi l’homme au bâton de bois et sa remorque, quelque part, et son petit rien qu’à elle, sans doute, mais on ne saura jamais ce qui hante alors son esprit, fuir encore, certainement, fuir toujours, alors elle s’enfonce à droite un quai étroit tout autant il suit la Meuse et les arbres jettent de grosses ombres mitées, les voitures garées l’enserrent la bête cavale sur le quai et l’air commence probablement à lui manquer lierre poubelle banc barrières garage un commissaire divisionnaire la poursuit, il a les tempes à ras, l’œil marron et la mâchoire comme tracée au coupe-chou, il dira Elle a échappé à toutes nos initiatives, il dira Il est extrêmement difficile de la confiner, mais la bête ne l’entend pas en effet, elle ne veut pas qu’on la reprenne, son gros corps orange le dit, sa tête à cornes fumant dans l’hiver finissant le dit, le sombre, l’étriqué et l’inconnu de la remorque, non, elle ne veut pas qu’un humain lui mette à nouveau la main dessus, non, elle ne veut pas de sa sagesse, de son génie, de ses éclats de rire, sûr qu’elle n’a que faire de la peinture à l’huile du bon Dieu de la pile à combustible, sûr qu’elle n’a pas inventé la fibre nylon ni le code-barres ni ce monde au sol gris, sûr qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Kant a lancé que les bêtes  comme elle n’ont nulle conscience d’elles-mêmes, qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Hegel a écrit que sa voix est vide de sens, qu’elle ne sait pas qu’un type au nom imprononçable  a dit qu’elle ne dit rien, sûr, oui, qu’elle ignore tout de ces pensées bien troussées bien ordonnées bien alignées sur du papier : elle sait seulement à cet instant, ses sabots martelant le bitume, qu’elle s’échappe et qu’on veut l’en empêcher.


Le livre sur le site d’Actes Sud


LA FABRIQUE DES MÉTIERS – 107. REMORQUEUR DE REMARQUES


Vous avez remarqué ?

Les remarques se concentrent sur un sujet, un seul. Alors que des sujets plus vendeurs, mieux disposés, bien fournis n’en suscitent aucune.
Dans un souci d’égalité qui fait sa remarque de fabrique, La Fabrique des métiers a choisi de répartir équitablement, de rétablir l’équilibre entre le nombre de remarques.
À la demande des sujets plaignants, elle enverra un remorqueur sur place qui emportera par un chenal secret les remarques excédantes là où elles font défaut, là où leur besoin se fait cruellement constater.

Elle ne souffrira aucune objection, aucune velléité de surplace.
Ainsi, chaque point de désaccord suscitant le même nombre de remarques, aucun ne se sentira lésé et les conflits disparaîtront de la surface de discussion, au grand dam, soit, des faiseurs de remarques qui trouveront à redire et, de la sorte, provoqueront bien bite un nouvel entassement d’observations au même endroit, provoquant un encombrement dans la circulation du vide de pensée généralisé.
Et tout sera encore à recommencer, vous remarquerez.

TOUTE CETTE BEAUTÉ MASQUÉE d’Yves ARAUXO (Cactus Inébranlable) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Allez ! C’est sur ce signal rituel que le jeune  Aragon se décidait à un jeu qui « peuplait sa solitude dans les rues ». Le principe en était simple : on suit la première femme qu’on rencontre, puis, quand elle tourne à gauche ou à droite, on la quitte pour la première qui vient en sens inverse. Tout le temps que dure le jeu, on laisse dériver les fantasmes…

Yves Arauxo semble s’être lointainement inspiré de la même technique : au hasard de déambulations comme la vie quotidienne de chacun en fournit l’exemple, il nous revient chargé d’une pleine brassée de visions fantasmées, de vertiges et de réflexions mêlant drôlerie, poésie délicate et prosaïsme assumé. En ces temps où même disserter du sexe des anges expose à la vindicte, l’entreprise n’est pas sans risque…

Allez ! Suivons l’auteur au fil de ces 99 fragments pas tous érotiques, écrits d’une plume légère experte en double sens et détournement (de majeurs). La contraction aphoristique est de règle même si à l’occasion l’auteur s’accorde un peu plus d’amplitude.

La lecture de cet opuscule est roborative. Le monde y est lavé de sa grisaille puritaine dès son origine simple comme un coup de rein : « Ce qu’on appelle Big Bang n’est qu’une éjaculation démesurée » L’impulsion est donnée et ne se perdra plus, du moins pour ceux qui comme notre auteur savent goûter la sensualité partout où elle se niche.

De ce point de vue les surprises sont fréquentes et on peut même subodorer quelque lien entre l’érotisme clandestin de l’ex-libraire et son taux de cholestérol certainement flamboyant : « J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini ».

Foin de ripaille cependant ; il nous faut de l’exercice. Et si nous allions à la piscine. La grande vibration cosmique n’en est pas absente non plus : « Aspiré, repoussé, aspiré, repoussé sous les lunettes de piscine, mon regard effaré, à chaque mouvement de ses jambes pour la brasse »

Bon, un peu de repos. Au lit ! Peine perdue… On ne s’étonnera pas qu’Arauxo se révèle un véritable poète du traversin : « J’ai pris la tangente dans ses bras : alors que nous avions emmêlé nos corps au point de ne plus savoir à qui était quoi, brusquement, l’unité retrouvée a éclaté en une pluralité de mondes. Je me suis trouvé projeté dans un espace interstellaire, ou plutôt, j’étais la pure projection de cet espace.» Rhââ lovely…

Ailleurs, pointe un souvenir d’enfance avec la lecture en cachette des pages lingerie du catalogue des 3 Suisses. L’anecdote me touche : au même âge, j’ai  connu des émois comparables grâce au catalogue UNIGROS de ma mère…

Dans la jubilation qui a présidé à la composition de ces différents fragments, l’auteur est aussi parvenu à glisser quelques petits bijoux d’une beauté délicate et resserrée : « Sa petite bouche maquillée avait la grâce ciselée d’un papillon. Comme j’attendais qu’il s’envole, c’est un bout de langue qui est sorti et lui a lissé les ailes »

Plus loin c’est une gravité presque désabusée qui nous surprend : « […] nous n’avons de notre vie que la connaissance que l’on peut avoir d’une rivière. On ne la connaît qu’à l’endroit où on la voit s’écouler et on est surpris quand on découvre, sur une carte, l’entièreté de son tracé : depuis sa source, dans ces lointains qu’on ignore, c’était déjà elle et, beaucoup plus loin, ce sera elle encore.» Très poétique cette vision de la vie qui, sans qu’on le sache encore, s’en va ailleurs, refléter les arbres d’autres berges…

De la bien belle ouvrage.


Yves Arauxo, Toute cette beauté masquée, Cactus Inébranlable éditions, Col. Microcactus, 48 p., 8 €.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable