PIERRES DE MORT d’Annie PRÉAUX (Le Coudrier) / Une lecture de Jean-Michel AUBEVERT


« Pierres de mort » – Mortes tombes

Paradoxalement, rien de sépulcral, l’autrice, Annie Préaux, par ailleurs liée à l’art contemporain, aime à flâner entre les tombes, à évoquer les signes d’attachement qui dans les deuils persistent à l’absence des défunts.

J’ai moi-même souvenance d’un « Père Lachaise » comme d’un bois sacré conçu pour l’apaisement des vivants, le soin des deuils, comme d’une page d’Histoire dont nous arpenterions la mémoire. Cependant, il constitue un musée vivant, arboré, le trésor d’une cité funéraire et le témoin d’une époque.

« Comme les humains, les tombeaux sont périssables et la mort frappe parfois deux fois : rien d’éternel sous le soleil » note Annie Préaux dans son introduction : « A moins que l’Art… »

Lacan dit que le réel, c’est ce à quoi l’on se cogne.

En cela, le sculpteur se confronte à la matière et par-delà à cette autre réalité qu’est la temporelle, dans l’effritement ou la concrétion, celle de la pierre longtemps compressée ou chauffée à blanc, celle des sables mouvants dont l’érosion semble avoir liquéfié la durée.

Pour ainsi dire, le travail du matériau défie la temporalité en lui restituant dans l’instant de l’œuvre son caractère éphémère. A travers lui l’artiste défie sa propre précarité, qui est à la fois le deuil et l’attrait du vivant, de son expression.

Bribes de mémoire à la couture des morts, c’est d’un dernier repos la stèle entrevue. Les tombes aussi ont leur cimetière, leur décharge, carrières de pierres funéraires, datées, dédicacées, violentées, matière à méditation sur l’obsolescence du sacré.

Fers forgés, sables circulaires dont le fixe mobile répercute une onde au souvenir des morts, poussière de roche que les marées ont tramées, plages noires, volcaniques, l’usure rend compte de la promesse du temps, la pointe d’un diamant sur la platine d’une orbite circulaire, la métallurgie des soleils.

Qu’on « dépèce » les tombes, « les toutes vieilles pierres », c’est le vœu des vivants d’immortaliser leurs défunts par-delà leur propre mort qui s’en trouve ruiné.

L’ivraie aux morts – la mauvaise herbe – respire la vie vraie. Des noms gravés au registre des décès, les fosses communes ont égalisé le terreau en un fatras de gravats.

Des formes retravaillées, brisées, recombinées, des mouvances rotatives, qui caractérisent l’œuvre du sculpteur, non sépulteur, Christian Claus, maintes fois primé, la poétesse se fait la passeuse, diseuse de ses promesses.

« Pierres de mort », mémoires oubliées au rebut du passé, comme la mie d’un improbable retour dont le Petit Poucet émiette l’itinéraire, le lecteur prendra plaisir à picorer les mots, qu’ils fussent gravés, nominés dans le marbre ou dans l’écorce des arbres, lierre des cœurs.

Page 37 :

« Il faut beaucoup d’amour

Ou d’égarement sans doute

Pour mettre à nu la pierre

Déchiffrer son puzzle

Et aller jusqu’au cœur

De son commencement

Ou de sa fin

Dernière »

Faire revivre les pierres de mort, parfois amputées jusqu’au patronyme, tel le tesson d’un « Ugus » (page 20), c’est peut-être en recycler l’âme, le flambeau, dans une autre temporalité, celle de l’urgence de l’art.

Des photographies des œuvres illustrent le texte, quoiqu’elles ne puissent en soi rendre compte des statiques mobiles où se trouble le regard dans l’instance d’un flottement, ni de la présence brute des matérialités mises en exergue où d’aventure le regard vient à se cogner. En taillant le crayon des mots, on ébauche le geste du burin qui cisèle.

Jean-Michel Aubevert


Titre : Pierres de mort

Auteure :  Annie Préaux

Photos des œuvres de Christian Claus

Format : 14 x 20, 58 pages, 10 photos couleur

Prix TTC : 18 €

ISBN : 978-2-390520-40-5

www.lecoudrier.be

Le recueil d’Annie Préaux sur le site du Coudrier


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