TOUTE CETTE BEAUTÉ MASQUÉE d’Yves ARAUXO (Cactus Inébranlable) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Allez ! C’est sur ce signal rituel que le jeune  Aragon se décidait à un jeu qui « peuplait sa solitude dans les rues ». Le principe en était simple : on suit la première femme qu’on rencontre, puis, quand elle tourne à gauche ou à droite, on la quitte pour la première qui vient en sens inverse. Tout le temps que dure le jeu, on laisse dériver les fantasmes…

Yves Arauxo semble s’être lointainement inspiré de la même technique : au hasard de déambulations comme la vie quotidienne de chacun en fournit l’exemple, il nous revient chargé d’une pleine brassée de visions fantasmées, de vertiges et de réflexions mêlant drôlerie, poésie délicate et prosaïsme assumé. En ces temps où même disserter du sexe des anges expose à la vindicte, l’entreprise n’est pas sans risque…

Allez ! Suivons l’auteur au fil de ces 99 fragments pas tous érotiques, écrits d’une plume légère experte en double sens et détournement (de majeurs). La contraction aphoristique est de règle même si à l’occasion l’auteur s’accorde un peu plus d’amplitude.

La lecture de cet opuscule est roborative. Le monde y est lavé de sa grisaille puritaine dès son origine simple comme un coup de rein : « Ce qu’on appelle Big Bang n’est qu’une éjaculation démesurée » L’impulsion est donnée et ne se perdra plus, du moins pour ceux qui comme notre auteur savent goûter la sensualité partout où elle se niche.

De ce point de vue les surprises sont fréquentes et on peut même subodorer quelque lien entre l’érotisme clandestin de l’ex-libraire et son taux de cholestérol certainement flamboyant : « J’apporte un grand soin au choix des fromages. Résolument, je préfère les pâtes dures : j’adore quand la fromagère doit peser de tout son poids sur son couteau à double manche pour découper une roue où la lame pénètre lentement. Et son petit soupir quand c’est fini ».

Foin de ripaille cependant ; il nous faut de l’exercice. Et si nous allions à la piscine. La grande vibration cosmique n’en est pas absente non plus : « Aspiré, repoussé, aspiré, repoussé sous les lunettes de piscine, mon regard effaré, à chaque mouvement de ses jambes pour la brasse »

Bon, un peu de repos. Au lit ! Peine perdue… On ne s’étonnera pas qu’Arauxo se révèle un véritable poète du traversin : « J’ai pris la tangente dans ses bras : alors que nous avions emmêlé nos corps au point de ne plus savoir à qui était quoi, brusquement, l’unité retrouvée a éclaté en une pluralité de mondes. Je me suis trouvé projeté dans un espace interstellaire, ou plutôt, j’étais la pure projection de cet espace.» Rhââ lovely…

Ailleurs, pointe un souvenir d’enfance avec la lecture en cachette des pages lingerie du catalogue des 3 Suisses. L’anecdote me touche : au même âge, j’ai  connu des émois comparables grâce au catalogue UNIGROS de ma mère…

Dans la jubilation qui a présidé à la composition de ces différents fragments, l’auteur est aussi parvenu à glisser quelques petits bijoux d’une beauté délicate et resserrée : « Sa petite bouche maquillée avait la grâce ciselée d’un papillon. Comme j’attendais qu’il s’envole, c’est un bout de langue qui est sorti et lui a lissé les ailes »

Plus loin c’est une gravité presque désabusée qui nous surprend : « […] nous n’avons de notre vie que la connaissance que l’on peut avoir d’une rivière. On ne la connaît qu’à l’endroit où on la voit s’écouler et on est surpris quand on découvre, sur une carte, l’entièreté de son tracé : depuis sa source, dans ces lointains qu’on ignore, c’était déjà elle et, beaucoup plus loin, ce sera elle encore.» Très poétique cette vision de la vie qui, sans qu’on le sache encore, s’en va ailleurs, refléter les arbres d’autres berges…

De la bien belle ouvrage.


Yves Arauxo, Toute cette beauté masquée, Cactus Inébranlable éditions, Col. Microcactus, 48 p., 8 €.

Le recueil sur le site du Cactus Inébranlable


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