2022 – LECTURES PRINTANIÈRES – POÈTES JARDINIERS / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Avant que le soleil réveille la végétation, il est temps de rendre visite aux jardiniers et principalement à ceux qui cultivent leurs textes comme des fleurs ou des goûteux légumes. Ainsi, j’ai rencontré Karel CAPEK qui, dans son coin de Tchéquie, a dressé un véritable annuaire de toutes les tâches qui attendent le jardinier, un ouvrage digne d’un grand texte. J’ai aussi eu la chance d’échanger avec Louis DUBOST, un homme de la terre tout comme moi et qui est aussi originaire de la même région que moi, un homme qui sait lui aussi cultiver ses poèmes et ses textes en prose comme le meilleur jardinier plante fleurs et légumes.


L’année du jardinier

Karel Capek
Editions de l’Aube


Après ma lecture de « Le compositeur Foltyn », il y a déjà plusieurs années, j’avais été frappé par la parenté littéraire entre Karel Capek et Stefan Zweig. Ils appartiennent tous les deux à la brillante génération culturelle qui a sévi dans la Mitteleuropa au XIX° siècle et dans la première moitié du XX°. Capek est né en 1890 en Bohème, Zweig en 1881 à Vienne, le premier est décédé en 1938 et le second s’est donné la mort en 1942, ils sont donc presque parfaitement contemporains. Le Tchèque est moins connu, il n’a pas non plus le même talent que Zweig que je place personnellement au-dessus de tous, mais il a lui aussi un vrai talent littéraire. Il siège parmi les auteurs majeurs de la littérature européenne de cette époque. J’ai tout autant apprécié le premier roman que j’ai lu que ce présent texte consacré aux jardins et ceux qui les cultivent.

Dans le présent texte, il évoque, plus que le jardin, le travail du jardinier. Il présente son texte comme les bons vieux almanachs que mes parents achetaient chaque année pour savoir quand il fallait semer, planter, repiquer, …, Ainsi, son livre est découpé en douze chapitres représentant chacun un mois de l’année. Et, dans chaque chapitre, il intègre un focus traitant d’un point particulier concernant plus spécifiquement le mois en question.

Il raconte le jardinier passionné, obnubilé par ses plantations, leur pousse, leurs besoins, les soins qu’elles requièrent, et toutes les misères que leur cause la météorologie et les divers parasites et maladies qui les altèrent. Sous la plume de Capek, le jardinier est un être un peu particulier, plus familier de ses plantations que de ses congénères, il le dépeint avec humour et un brin de moquerie comme un être rongé par sa passion qu’il voudrait transmettre à ses interlocuteurs et visiteurs persuadés qu’ils sont tout autant que lui passionnés par le travail du jardin. Il le montre perpétuellement les fesses en l’air pour biner, bêcher, désherber, planter, repiquer, arroser au plus près, toujours inquiet du temps qu’il fait, des mille petites choses qui pourraient contrarier le développement de ses chères plantes.

Ce livre est tout d’abord un magnifique objet avec une couverture cartonnée portant un titre en lettres dorées, légèrement en relief, il est par ailleurs magnifiquement illustré de dessins humoristiques de la main même de son frère Josef. C’est aussi un manuel de jardinage, une leçon d’écologie avant la lettre, un vrai catalogue des plantes pouvant figurer dans un jardin, un véritable dictionnaire des termes botaniques et, aussi, un texte savoureux où les piques narquoises et ironiques apportent le sel nécessaire à toute œuvre littéraire. Je crois qu’il a inspiré de nombreux auteurs français mais d’ailleurs aussi, notamment du Japon, tout aussi férus de jardinage que le héros de Capek. Ce texte sonne tellement vrai que je suis convaincu que Capek était lui aussi un fervent disciple de Saint Fiacre.

Pour conclure, nous pourrions dire avec l’auteur : « … un vrai jardinier n’est pas un homme qui cultive les fleurs : c’est un homme qui cultive la terre, c’est une créature qui s’enfouit dans le sol, laissant le spectacle de ce qui est en dessus à nous, les badauds, bons à rien… » Quel bel hommage rendu au jardinier et à tous ceux qui cultivent la terre pour nourrir tous les autres !

Le livre sur le site de l’éditeur


On a mis Papi dans le coffre de la voiture

Louis Dubost

Rhubarbe


Je suis issu d’une longue lignée d’hommes et de femmes pas bien riches, agriculteurs et éleveurs pour la plupart. J’aurais pu écrire la même chose. Louis Dubost est fier de ses gênes hérités des gens de la terre qu’il a façonnés par ses études jusqu’à devenir un poète du jardin, un peu comme Karel Capek. Je le savais depuis que j’ai lu deux de ses recueils : Bestiolerie potagère (Les Carnets du dessert de lune) et Diogène ou la tête entre les genoux (La Mèche lente). Dans le présent recueil de nouvelles, il évoque encore le monde de la terre en l’introduisant par un portrait émouvant du grand-père dans son jardin campé par le petit-fils qu’il était alors. Il raconte la vie et la mort de ce grand-père amoureux de la terre, du jardinage, du bien manger et de la vie saine au contact de la nature. Il conclut ce recueil par le récit de la mort de son père dont il a ramené les cendres dans son village natal, dans la terre de ses ancêtres.

Ces deux nouvelles terriennes encadrent quelques autres textes composés de phrases plutôt longues mais très fluides où le lecteur déambule comme les personnages que l’auteur accompagne dans son jardin ou dans les rues de petites villes de provinces. Il y évoque l’idée de la mort qu’il dépeint souvent non comme une fin inéluctable qui se rapproche inexorablement mais plutôt comme un aléa voire un accident de la vie. Il raconte des fins de vie improbables mais pathétiques, mourir d’amour pour sa ville, se suicider dans une forme du syndrome de Diogène, se couper le cou en se rasant, etc…, Il ne regarde pas encore la mort dans les yeux mais il sait qu’elle l’observe de plus en plus près. Il raconte aussi d’autres aventures insolites souvent fatales, lapidaires, improbables concernant l’intégration, l’humiliation des enfants, le rôle décisif d’une sourire innocent, …

Louis Dubost cultive ses textes comme il cultive encore son jardin avec les gestes lents, lourds mais précis et efficaces d’un bon paysan rompu aux tâches manuelles. Il plante ses mots comme il pante ses tubercules après les avoir choisis avec attention, comme un bon poète jardinier ou un bon jardinier poète, je ne sais. Ayant comme lui les deux pieds bien campés dans le sol qui m’a vu naître, je me sens en totale empathie avec lui quand je lis ses textes, je les ressens plus que les comprends. Je vis ses textes comme tous les paysans qui savent pertinemment que la nature ne repasse jamais les plats, une plantation ou un semis qui ne prend pas ne prendra jamais, il faut recommencer l’opération depuis son début. C’est peut-être dans ses expériences jardinières que Louis Dubost a puisé les chutes inéluctables, inexorables, définitives, fatales de ses nouvelles.

Une leçon de vie cultivée dans le carré d’un potager jardiné avec ardeur, patience et amour …

Le livre sur le site de l’éditeur

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