PROSES SOUFFLÉES (141-160) / Éric ALLARD – Peintures de Nadine GENESSE

141.

Ne jette pas tes décorations aux orties avant d’avoir piqué quelque coquelicot ! Orne tes lèvres de pétales pour couvrir mes paroles ! Frappe le ciel aux nuages, rappelle la pluie à l’ordre du soleil ! Arrache tes songes ! Ne lis rien surtout de ce que j’ai à t’écrire!


142.

Aux engrais préfère les graines ! Aux tempêtes de sable préfère les temples dédiés à l’azur ! À l’insolence des vagues préfère l’écume du soir! Aux vents du désir préfère le ventre de la phalène ! À la vérité de l’hiver, préfère la saison des mensonges et tous les clairs obscurs !


143.

Je monte sur l’arbre un toit de murmures. Du silence j’arrache quelques feuilles. S’il tombe un couvreur, je le couvrirai d’ardoises. À mots couverts, sur le tableau noir, je décrierai le ciel. À l’échelle de l’été, le vert dans les nervures compte pour des fleurs.


144.

Je lis dans les incendies des mots de cendre. L’avenir de la soif est sauf si l’eau vive arrive à bon port. Dans la soute à charbon du Navire night, ça sent l’étoile morte. Si ma flamme s’attache au papier, c’est qu’il reste du bois à brûler dans les livres de feu.


145.

Je retourne les miroirs pour ne pas me voir. Dans le matin pâle des fantômes se retournent sur mon effigie. On enterre la lumière dans un cimetière d’étoiles. Je redoute le soleil comme la peste et l’ombre de mon passé souffreteux. Je bois à tes rides la rosée du souvenir.


146.

J’opère sur une aile de l’aigle un salto arrière. Le ciel ne perd pas une miette du spectacle. Par erreur, je me retrouve au sol après une chute de mille pieds. La terre m’accueille en son sein avec les meilleurs égards : la terre ne peut pas souffrir le ciel.


147.

Il n’y a pas de fin qui tienne sans retour aux sources. Sans soif de brume, le savoir verse dans la sécheresse. Inonder l’âme de félicité ne suffit pas pour réhydrater les chairs. Une seule fiction peut réenchanter le monde si elle puise dans l’histoire de l’eau sa matière.


148.

Depuis l’enfance, je voulais une auréole. Tous les saints me l’avaient promis. Mais durant ma vie, je n’ai pas été à la hauteur. J’ai envié, forniqué, trompé, tué sans compter. Sur mon lit de mort, un ange est passé sans me voir. Mes démons avaient allumé un feu de joie.


149.

J’ai agrandi le monde, arrêté des catastrophes, rétabli le climat, stoppé l’avancée du capitalisme, donné vie à trois rêves et demi, guéri des syphilitiques, inventé zéro infini, fait l’aller-retour jusqu’au soleil, roulé cinq km à vélo. Mais je n’ai pas réussi à t’aimer.


150.

Au bout du chemin, j’ai vu l’asile d’aliénés. Ça tombait bien, j’avais perdu la raison. Là, on m’a donné des pierres pour retrouver ma route alors que je voulais de quoi reconstruire ma raison. J’ai jeté les pierres à la tête du psychiatre. Mais il l’avait perdue en chemin.



151.

Quand les élastiques furent menacées de disparition, et les liaisons, de coupure, les hommes se mobilisèrent. Ils se mirent enfin à l’oeuvre pour retendre les liens et, aujourd’hui, tout à nouveau est sous tension, tout retient l’attention des êtres et des choses à la Terre.


152.

Je hante les lieux de ton enfance: la maison où tu as grandi, le parc où tu as joué, la rue où à tu as marché… À t’imaginer, je te sais présente au-delà de mon souvenir dans un lieu où tu vieillis, où tu danses, où tu ris, où tu te chagrines, où tu m’attends peut-être…


153.

Les mains étaient soignées, particulièrement les ongles des doigts. Pour caresser, griffer, saisir, arracher, masturber mais aussi pour être léchées, baignées, aspergées d’huiles ou d’onguents. Elles servaient peu à faire signe sinon vers la beauté ou le rêve.


154.

Elle avait un homme sous chaque arbre de son verger qu’elle couvrait de fruits et de caresses. Elle avait un chien près de chaque réverbère qu’elle entourait de lumières et de sagesse. Elle m’avait moi, attaché à un coin de son passé, qu’elle couvrait de crachats et de baisers.


155.

De chaque ours, tu sais les griffures. De chaque chien, la bave. De chaque flamme, la lumière. De chaque nuit, la profondeur. De chaque chanson, les paroles. De chaque fleur, le parfum. De tout coeur, les tourments. Mais il te reste tout à apprendre du névé et de la foudre.


156.

J’aurais voulu que tu sois là, dans les formes. Ici, la tête en bas du trapèze volant, là, au sommet du triangle rectangle. Ici, les jambes enserrées dans un cercle parfait, là, à califourchon sur un quadrilatère. J’aurais voulu que tu saches mon amour de la géométrie.


157.

La ville est un rêve où les maisons sont des abris de nuit. Par les fenêtres on voit la vie de l’inconscient, les images qui prennent l’ascenseur, les mots se prenant les portes. Seul le maire possède les clés. Parfois il ouvre les vannes de l’imaginaire pour inonder les rues.


158.

Bouche ouverte sur le silence. Bouche ouverte au-dessus du vide. Bouche ouverte sur la mort, le temps, la joie. Je plie ton sourire. Bouche sans langue pour crier. Bouche bâillonnée. Bouche pleine de figues. Je pique la courbe de tes lèvres avec la tige d’une rouge rose.


159.

Je n’ai pas changé mon nom pour passer dans le cercle de feu. Si les flammes ont léché le sol, aucune n’a brûlé mon ombre. Mais la route des cendres est encore loin avant l’extinction du jour. Même si la nuit va morfler, je tiendrai tête à mes rêves.


160.

Autour de l’invisible, je broie du noir. Je cueille du rouge à lèvres sur une fleur de pavot. Je mastique du vent, je crache le feu. Dans le blanc de l’oeil d’un cyclone, je bois des images à la paille. Je demande le chemin de la mer à l’aveugle qui pêche à la baleine.


Les oeuvres de NADINE GENESSE sur ARTMAJEUR.COM

Nadine GENESSE expose CHEZ GUDULE, à BRUXELLES, jusqu’au 31 mai


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