LES PHRASES BELGES (2) – Alain BERENBOOM, HONG KONG BLUES (Genèse) par Philippe REMY-WILKIN & Jean-Pierre LEGRAND

LES PHRASES BELGES

de Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin

Chroniques en duo consacrées aux livres belges.

(2)

Alain BERENBOOM, HONG KONG BLUES,

roman, Genèse éditions, Bruxelles/Paris, 2017, 317 pages.


Une des plus belles réussites romanesques francophones de ces dix dernières années ? Un récit qui conjugue l’intime et le grand large, les plaisirs gourmets de la littérature et du roman d’aventures, le suspense et la réflexion.

PHIL :

En 2017, sur la plateforme culturelle Karoo, j’ai rédigé un dossier sur la maison d’édition qui venait de m’épater en faisant œuvre: https://karoo.me/dossier/edition-genese

Il m’en était resté une frustration. J’avais consacré des articles à des livres de grande qualité mais pas au Hong Kong Blues d’Alain Berenboom, qui allait pourtant intégrer mon Top 3 de la décennie :

Avec la rencontre de Jean-Pierre Legrand, qui a engendré de très nombreuses collaborations, est progressivement née l’envie de remédier à un acte inachevé.

JEAN-PIERRE :

Notre travail en duo se déploiera en deux temps : analyse à quatre mains dans Les phrases belges puis échanges oraux au micro de Guy Stuckens le lundi 23 mai, dès 19h, dans Les rencontres littéraires de Radio Air-Libre :

http://www.radioairlibre.be/emissions.html


Un thriller ?

PHIL :

J’ai été happé dès les premières lignes :

« Il n’y a rien à voir sur les quais de Hong Kong. Rien qu’un long rideau d’immeubles de verre et de métal qui renvoie l’éclat du soleil et vous aveugle comme les Ray-Ban des policiers. Que sont devenus les bars louches où de sombres chinois échangeaient des paquets douteux avec des marins venus de pays qui n’existent plus ? Les bouges où des matelots descendus de bateaux crasseux battant pavillon improbable venaient s’enivrer d’alcools forts mélangés à du poivre ou des épices ? Et les bordels au luxe tapageur où (…). Ne cherchez pas (…) Vous ne trouverez même pas une cafétéria. Au prix du m², la limonade serait impayable. »

En quelques phrases, on revisite un rêve, un fantasme, véhiculé par des films noirs, des Bob Morane. Une vague de nostalgie, un hommage balayés par la réalité des années 2000. Je pressens une mise en abyme : Alain Berenboom revisiterait ses classiques et sa jeunesse pour les revitaliser, offrir une variation moderne, adulte, littéraire des aventures qui nous ont emportés jadis. De fait, nous allons progressivement glisser vers un récit policier, du suspense, des rebondissements, etc. mais l’auteur n’utilise pas les gros moyens en front de livre. Il procède sans artifice. Avec naturel, talent, grâce somme toute. Trois pages initiales et nous voilà de plain-pied à Hong Kong au côté de Marcus Deschanel, un jeune écrivain qui tourne en rond depuis un mois, bloqué sur place par le vol de son passeport, une déclaration à la police qui l’a mené face à une situation kafkaïenne : les autorités locales partent du principe que le vol n’existe pas à Hong Kong et le soupçonnent d’avoir vendu son document, un délit. Le consulat de France prend sa situation à la légère, ne comprend pas son embarras. Chacun le renvoie à son statut :

« Ecrivain ? Alors, rien ne presse, si ? »

Une hantise du voyageur : se retrouver à l’étranger coincé dans une nasse, face à des pratiques, des règles, une langue qui lui échappent.

JEAN-PIERRE :

« Il n’y a rien à voir sur les quais de Hong Kong ».Cet incipit me fascine car il prolifère en variations subtiles tout au long d’un roman dont il épouse les diverses sinuosités. Instrument d’une savante mise en abyme, il suggère le désarroi de notre écrivain-voyageur en panne d’inspiration. Sa répétition obstinée sous les espèces du constat, du carnet de voyage, de l’enquête journalistique puis du roman, procure comme une vibration qui fait s’estomper les frontières entre fiction et réalité, entre récit et livre en train de se faire. Le procédé est très habile et s’insère superbement dans le véritable mécanisme d’horlogerie qui sous-tend l’œuvre.

Un thriller !

PHIL :

Très vite, le récit se tend. Marcus n’est pas simplement bloqué. Il est à bout de ressources, gangrené par un sentiment d’abandon profond. Sa femme l’a quitté il y a six mois en emmenant sa fille, son éditeur lui refuse une avance, il n’a pas d’amis… Et que dire des aides dérisoires offertes sur place par le consulat français ou son avocat ? Marcus n’est pas simplement victime, il se perçoit soupçonné… de revente illicite puis… de meurtre. Marcus n’est pas simplement spectateur du récit policier qui s’élabore autour de lui, il tombe amoureux d’une enquêtrice. Qui s’attache à ses pas, lui trouve un logement puis le met en contact avec un cousin journaliste qui pourrait lui commander des articles, lui offrir des revenus. Qui le pousse, surtout, étrangement et dangereusement, à mener ses propres investigations. Quitte à arpenter des scènes de crime ?

La suite ? Ne déflorons pas l’intrigue, palpitante et émouvante tout à la fois. Orchestrée. Avec des fausses pistes et des indices, des coups de théâtre. Que dire tout de même pour aiguiser les appétits ? Alain Berenboom est un cinéphile avisé, qui distille de nombreuses références cinématographiques aux quatre coins du roman. Peut-être se réjouira-t-il de me voir songer à une atmosphère hitchcockienne… Un anti-héros qui se mue en héros, un présumé coupable qui se voit poursuivi, menacé et qui relève le défi d’enquêter lui-même pour résoudre l’affaire, quitte à s’enfoncer plus avant dans les problèmes, la présence de femmes incurvant les destins, d’une fatale générant l’obsession… Cary Grant dans La mort aux trousses, James Stewart dans Sueurs froides ! Comme dans leur cas, la progression de Marcus frôle le malaise, un sentiment de vertige, le sol se dérobe sous ses pas au fil de disparitions ou d’apparitions, le doute qui l’étreint déborde vers le lecteur, jusqu’à l’interpeller quant à la perception du héros. Héros ?

JEAN-PIERRE :

L’intrigue policière en forme de thriller n’est finalement qu’un prétexte à l’amplification du malaise qui ronge Marcus. Fuyant les siens, sitôt débarqué à Hong Kong, il se trouve mêlé à un meurtre qui d’emblée, pour filer la métaphore sportive, le prive de ses appuis et renforce encore le sentiment d’irréalité qui l’envahit.

Si les références cinématographiques sont nombreuses, en effet, il en est une, absente, qui pourtant m’a semblé une évidence : Lost in translation de Sofia Coppola. A l’instar du personnage de Bill Murray, acteur sur le déclin, Marcus se débat dans la solitude d’une ville grouillante à la verticalité écrasante et fait l’expérience de son absolue étrangeté au sein d’une culture totalement différente. Il observe et subit cette société de l’extérieur sans parvenir à s’y véritablement mêler. Il ne manque pas non plus au roman un début d’idylle platonique ni la quête du sens à donner à une vie qui se désagrège en pertes et trahisons.

Un anti-héros

PHIL :

Dès les premières pages, nous sommes Marcus Deschanel, le narrateur, et nous partageons ses affres, sa solitude, nous admirons son sens de l’humour, le second degré posé en contrepoint de ses mésaventures. Mais, au fil des pages, notre empathie est élimée par le portrait qui s’esquisse en filigrane de l’intrigue première. Les réactions de Marcus au présent (ses soupçons à propos de tout et de tous, son complotisme, ses « propos pleurnichards »), ses plongées dans le passé, l’exploration d’une vie et d’une carrière laissent émerger une figure glauque et pathétique. Un homme qui trompait sa femme, ou ses femmes. Qui négligeait sa fille. Qui inventait le contenu de ses reportages quand il était journaliste, volait le titre d’un tapuscrit pour nourrir son œuvre, etc. Un beau parleur mais une « coquille vide » ? Un séducteur mais un ringard tout autant ? En cas d’adaptation cinématographe, on conseillerait un Jean Dujardin (un peu plus âgé mais…) pour jouer Deschanel.

Le doute du lecteur enfle, son rapport à Marcus Deschanel tangue de plus en plus. Et si… Soupçons et La clinique du docteur Edwardes de Tonton Hitch ! Ou alors faut-il changer le logiciel des références et louvoyer du côté d’Alan Parker ? C’est que… Comme dans Angel Heart (où un enquêteur finit par découvrir que l’assassin pisté est… lui-même !) vient un moment où un clignotant orange se déclenche dans nos têtes. Marcus vit-il vraiment tout ce qu’il nous raconte ? Ou alors le récit tel qui nous est rapporté est-il biaisé ? Par le manque de sommeil de l’écrivain ? Par une névrose, un délire ? Mais jusqu’où pourrait-il imaginer, inventer, se tromper ? Sur les autres, sur les faits et sur lui ? L’atmosphère paranoïaque, très réussie, renvoie aux plus brillantes réussites littéraires du genre : Nous et les oiseaux (Carino Bucciarelli, chez MEO) ou De gré, de force (Rossano Rosi, aux Impressions nouvelles).

Mais un héros tout de même ?

PHIL :

A force de douter de tout et de tous, Marcus en vient à douter de lui-même :

« Il faut que je sois tombé bien bas. Je me fais l’effet d’un beau salopard. »

Et de son œuvre aussi, de ses écrits :

« Dans ce texte il n’y a rien à sauver – sinon moi-même. »

Ce qui l’humanise à nouveau et ressuscite l’empathie. Jusqu’à nourrir un combat dans notre perception, notre appréciation. La remise en question de sa vie, de sa carrière va-t-elle submerger ses vagues d’autocomplaisance ? Y a-t-il une rédemption possible ? Peut-il se retrouver, se trouver et démêler les fils de l’enquête, d’une quête ? Peut-il se sauver et sauver au-delà de lui-même ?

Un sens caché, métaphorique ?

PHIL :

Et si le séjour du héros à Hong Kong était une sorte de purgatoire après une vie ratée ? Sa carrière va à vau-l’eau mais il a été nul dans la vie privée, par rapport à ses femmes, sa fille. Il lui fallait un temps d’arrêt, une suspension (entre enfer et paradis ?).

Un purgatoire ou des limbes ?

Des indices alimentent cette piste. Un roman intimiste (des épisodes de son passé en flashes-back) alterne avec le thriller. Patricia, l’enquêtrice fatale, avant de disparaître, ne cessait de contrepointer ses actes ou ses paroles, comme une sorte de voix de la conscience (le criquet de Pinocchio en plus sexy ?) ou de surmoi. Plus encore, elle semblait parfois répéter une scène déjà jouée par Kathryne, l’ex-femme de Deschanel et mère de sa fille Gabrielle. Il y a aussi le leimotiv d’une dent déchaussée, qui n’est pas qu’un détail mais un signe (de la maladie, de la nécessité d’un traitement, d’une résolution). Et un rappel soudain : dans le roman qui a jadis torpillé sa trajectoire par son insuccès, le père de l’héroïne bengali était originaire de Hong Kong (où le narrateur n’était jamais allé en repérages).

La forme d’une ville 

JEAN-PIERRE :

Hong Kong ! Véritable décor de science-fiction, « cité de bande dessinée de métal, de verre et de lumière », la ville-Etat infuse tout le roman qu’elle colore de sa brutale irréalité. Coincée entre deux mondes, elle exprime une manière d’insularité radicale où tous les repères se brouillent. On s’y sent « aussi étrange et différent des autres êtres qui la peuplent que le narrateur de Je suis une légende, dernier humain sur une planète envahie par des vampires ».

Ultime point de chute d’un être en fuite, la ville a toute l’ambivalence du centre d’un labyrinthe : elle est à la fois ce qu’il fallait atteindre et ce dont il faut s’échapper.

Effet miroir et dissociation

JEAN-PIERRE :

Une des grandes réussites de ce roman réside dans le jeu de miroirs entretenu entre le personnage principal et la ville de Hong Kong, comme si l’un était le symptôme de l’autre. « Moi, je suis une coquille vide » s’exclame Marcus posant le pied sur les quais où il n’y a rien à voir, dans une ville où plus rien ne suggère la magie orientale de son nom : le « port aux parfums ».

La ville semble frappée d’un syndrome dissociatif, d’une forme de dépersonnalisation. Les passages abondent qui soulignent un sentiment de détachement, d’irréalité et surtout une impossibilité d’être soi-même. Hong Kong est prisonnière de la sur-normalité qu’elle s’impose :

« (…) notre mode de vie est organisé pour rassurer ceux qui sont établis ici autant que ceux qui, investissent dans nos banques ou nos sociétés financières. Nous devons être plus normaux qu’ailleurs pour survivre. »

Tout le monde ment à Hong Kong :

« C’est notre seule façon de survivre, une nécessité. La bouée qui nous permet de flotter dans cette ville-Etat. Nous ne savons plus au juste qui nous sommes. »

« Qui nous sommes » ! Cette plainte sourde répond en un écho démesuré au malaise existentiel de Marcus lui-même. Le poids d’irréalité de la ville leste ses pas et le renvoie sans cesse à son propre sentiment de vacuité et d’indisponibilité à la vie.

 Certains chapitres, particulièrement réussis, m’évoquent un univers à la David Lynch.  La veille et le sommeil se brouillent par instants en une somnolence proche de l’hébétude : un rêve, sa trace dans le réel ou la remontée d’un souvenir évanoui, tout se met à tanguer.

Un art littéraire et romanesque accompli

PHIL :

La palette de l’auteur Berenboom est fort large, d’une amplitude rarement croisée. A comparer avec un passage par un restaurant gastronomique où mille saveurs vous étourdissent et vous envolent.

Il y a la langue, d’abord. Tout en privilégiant la fluidité narrative et l’évolution de son récit, Alain Berenboom offre un véritable plaisir du mot, de la phrase. C’est un faux paradoxe et une grande réussite : son écriture paraît simple mais elle est alerte, dynamique, inventive. Le second degré, l’humour règnent sans entraver l’intrigue :

« Laissez-moi votre numéro de téléphone. J’aimerais vous appeler à l’aide si je me perds dans mon univers intérieur. »

Il y a la capacité à dessiner, installer, ancrer un personnage. Le narrateur est magnifiquement campé, nous l’avons vu. « Patricia » (son nom chinois serait trop compliqué à prononcer, selon elle), la policière mystérieuse, nous fait perdre la tête, fusionnant la fatale des années 20/30 avec la femme émancipée des années 2000. Mais tous les rôles sont marquants : l’avocat Tennyson, l’éditeur Bernard, le commissaire Teng, le rédacteur en chef Jim (le cousin de Patricia), le photographe Yun-fat, les époux Choi, le plombier/hôtelier/barman Pedro, etc.

Il y a le talent d’imprimer telle ou telle scène dans nos rétines, tout en instillant un arrière-goût d’interpellation. Dans son petit studio miteux, Marcus subit une inondation des toilettes aussi décapante que signifiante, puis voit surgir une sorte de deus ex machina, le plombier français Pedro. On vit les péripéties mais on pressent un supplément d’âme derrière les contingences. Comme dans la confrontation du héros, dans son immeuble, avec une fillette qui pleure, semble abandonnée et… connectée aux zones d’ombre de son aventure orientale.

Il y a l’orchestration générale, bien sûr, évoquée supra, l’art de mener son thriller à bon port (si je puis dire, parlant de Hong Kong… mais Alain Berenboom n’ose-t-il pas nous présenter une jeune femme menant… en bateau le voyageur égaré).

Il y a le souffle du grand large. Berenboom nous arrache à notre quotidien pour nous transplanter dans un univers quasi martien, la ville-Etat d’Hong Kong. Dont il restitue les diverses réalités, les paysages, les odeurs, l’animation, la situation de vie des uns et des autres : les prolétaires effacés, les Chinois du Mainland méprisés, etc. Jusqu’à en faire un personnage du livre, dont il explore les facettes, le passé, le présent, l’avenir.

Hong Kong ? Cet ancien comptoir britannique a été rétrocédé à la Chine en échange d’un statut singulier, très favorable (paradis fiscal et financier, laboratoire de la Chine, vitrine de la mondialisation) mais celui-ci s’effrite, et c’est la ville-Etat tout entière qui plonge dans le blues, comme Marcus (et on songera aux descriptions métaphoriques de Balzac). Sa jeunesse se révolte (révolution « des parapluies »), aspire à quitter le territoire. Dans l’ombre s’agitent les autorités du Mainland mais les Triades aussi. Dont les mobiles sont complexes, insaisissables peut-être pour notre vision occidentale.

Alain Berenboom nous dépayse mais nous informe aussi, nous fait réfléchir. De par la confrontation avec une altérité défendue par des autochtones (plusieurs personnages, au-delà de leur identité intime, sont aussi des porte-voix). L’auteur, là encore, brille car il réussit la gageure de ne jamais déséquilibrer le dynamisme de son intrigue par un excès de digressions.

JEAN-PIERRE :

Le livre de Berenboom possède un aspect documentaire dépourvu de toute affèterie et qui ne rompt jamais la dynamique du récit. A noter ! Depuis la parution du roman en 2017, Pékin a promulgué la loi sur la sécurité nationale qui précipite la disparition annoncée du régime d’autonomie de Hong Kong. Désormais toute forme de dissidence est érigée en infraction. La lecture d’Hong Kong Blues en tire un surcroît d’intensité.

PHIL :

Il y a enfin une projection dans le milieu littéraire, dans un double mouvement encore, intrinsèque et extrinsèque : les difficultés de la création et l’intimité du créateur ; le cadre dans lequel se joue la création (la vie d’une maison d’édition, les opérations de promotion en librairie, etc.).

NB : Clin d’œil à notre rédacteur en chef !

Plusieurs passages d’Alain Berenboom renvoient à une conception des gens de lettres croisée dans les opuscules d’Éric Allard Les écrivains nuisent gravement à la littérature ou Grande vie et petite mort du poète fourbe :

« Les écrivains sont des mammifères narcissiques dont l’orgueil est perpétuellement blessé, parce que leur œuvre est si importante à leurs yeux et si peu à ceux du reste du monde. Les anthropologues qui se sont intéressés à la question n’ont pas encore décidé si les écrivains étaient des homo sapiens ou s’ils descendaient directement de l’homme de Néandertal comme certains signes semblent l’indiquer, voire d’un animal plus préhistorique encore dont l’éternelle insatisfaction ne lui a pas permis de survivre. »

JEAN-PIERRE :

et une projection dans le milieu juridique aussi !

Une ou deux pages sont une satire très drôle du métier d’avocat, que l’auteur connaît bien.  Qui a un jour tenté de soutirer à un avocat un avis tranché quant aux chances de succès d’un procès se retrouvera dans ces lignes :

« Nous devrions vous sortir d’affaire en cas de procès. Evidemment, ajoutait-il pour rester fidèle à sa réputation, on ne peut jamais prévoir l’humeur d’un juge aventureux… »

Dans le même ordre d’idées, j’ai eu un collègue juriste qui débutait tous ses avis par un « En principe »… qui ne rassurait personne.

Conclusions

PHIL :

Nous avons affaire ici à un thriller d’envergure internationale. Et je tiens à insister sur la parution, ces 5 dernières années de 7 grands thrillers belges francophones alliant qualités littéraires et narratives : les deux romans (Pur et nu, Aquam) de Bernard Antoine et celui de Jean-Marc Rigaux (Kipjiru) chez Murmure des soirs, ceux (Rosa, Elise) de Marcel Sel chez Onlit, les ouvrages d’Alain Berenboom et Michel Claise (voir ci-dessous) chez Genèse.

Oui, Hong Kong Blues d’Alain Berenboom est un formidable roman. Un roman belge qui mondialise (Hong-Kong et sa vie de tous les jours, ses paysages, ses intrigues politiques et financières, les forces qui l’animent) et passionne, envoûte (la pseudo-Patricia a un parfum d’Ylang-Ylang, la célèbre rivale/amoureuse de Bob Morane). Un Bildungsroman qui interroge notre adéquation au monde à travers une étoffe littéraire luxuriante et vivante, délicieusement raffinée, ouvragée.

JEAN-PIERRE :

Jusqu’ici, je n’avais rien lu d’Alain Berenboom. J’ai trouvé sa manière très cinématographique, tant il manie avec brio l’art du découpage et du flash-back, qui lui permet de combiner des lieux et des espaces temporels différents sans jamais perdre son lecteur. Le style est direct, sans l’once d’une fioriture. Le vocabulaire est simple, les phrases courtes et les dialogues affûtés. Une pointe d’humour rehausse le tout sans aucune lourdeur. C’est parfois désopilant, comme cette réflexion sur les dangers du journalisme :

« Vous auriez pu me prévenir qu’ici le journalisme est un métier à risques, genre démineur au Cambodge, opposant kurde en Turquie ou goûteur de sauces chez McDonald’s. »


Alain Berenboom

Pour en savoir davantage sur l’auteur…

PHIL :

Alain Berenboom est, avec Michel Claise, l’un des auteurs référentiels des éditions Genèse. Celui qui se révéla jadis au Cri (où Christian Lutz a aussi propulsé Patrick Delperdange, Arnaud de la Croix, Nadine Monfils, etc.), avec La position du missionnaire roux, y a décroché le Prix Rossel 2013 avec un Monsieur Optimiste très émouvant, où il tente de reconstituer la vie de parents juifs se faufilant à travers les mailles cruelles de l’Histoire, à partir de documents, de lettres, de souvenirs émiettés, le tout saupoudré d’une lucidité et d’un humour décapants.

Genèse abrite aussi les aventures de son détective belge Michel Van Loo. Des narrations enjouées situées dans les années 1940 et 1950, des trames policières enturbannées de suspense et d’exotisme (Congo, Israël), avec des louches d’humour, un arrière-plan historique (Shoah et captation d’héritages de disparus, règlements de comptes post-Libération entre résistants et collaborateurs, etc.).

JEAN-PIERRE :

Les écrans de nos téléviseurs et sa page Wikipedia révèlent une personnalité hors normes :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Berenboom

Petit souvenir personnel… Voici plus de quarante ans, j’ai été l’un des étudiants d’Alain Berenboom, alors tout jeune professeur de droit d’auteur à l’ULB. Il y avait toujours une belle affluence à son cours, contrairement à d’autres qui étaient souvent désertés. C’est que l’homme conjuguait des qualités rarement réunies : savant et sympathique, d’une rigueur métronomique mais plein d’humour. J’ai retrouvé ce dernier trait dans Hong Kong Blues.


Une micro-interview de l’Alain BERENBOOM

par Phil RW

Comment situer un roman comme Hong Kong Blues par rapport aux Van Loo ? Il me semble que les deux sillons n’ont pas le même cahier de charges. En off, vous m’avez confié que ce roman-ci vous tenait particulièrement à cœur. Et qu’il avait été écrit après plusieurs voyages professionnels à Hong Kong. Est-ce à dire que les Van Loo correspondent à une veine ludique et Hong Kong Blues à une nécessité ? Comme un Monsieur Optimiste, dans un registre très différent.

AB :

Lorsque je me suis lancé dans Périls en ce royaume (le livre est paru en 2008), j’ignorais qu’il inaugurait une série. J’avais envie d’écrire sur la Belgique alors que les romans que j’avais écrits jusque-là se situaient ailleurs, parfois loin de chez nous – en Afrique le premier, en Chine le deuxième, le troisième en Pologne et le quatrième pendant la première croisade ! Un seul avait pour cadre et pour thème une ville belge, Le lion noir, qui tourne autour de la poussée de l’extrême droite à Anvers. En revanche, le premier Van Loo puis la suite assumaient deux aspirations personnelles : écrire un vrai roman policier avec un bon vieux détective privé et parcourir la Belgique de l’immédiate après-guerre – les années de mon enfance…

Mais le plaisir que je prends à écrire ces polars historiques ne m’a pas détourné de mon ambition littéraire de poursuivre une œuvre romanesque qui ne s’inscrit pas à mes yeux sous l’étiquette policière (mais j’aime bien votre expression de « thriller littéraire » car, en effet, je tiens à créer une tension dans chacun de mes romans qui sous-tend l’intrigue et le parcours de mes personnages). J’ai donc alterné ces deux types de romans. Mais en évoluant, car, à la différence de mes premiers romans, deux des trois « romans » non policiers qui ont suivi, Mr Optimiste et Le Rêve d’Harry, tiennent plutôt de l’autobiographie que du roman d’imagination.

Hong-Kong Blues me paraît un mix du tout ! C’est un roman exotique qui, comme mes premiers romans, entraîne le lecteur dans un monde contemporain mais lointain, dont une partie des codes nous échappe et qui est en proie à des bouleversements politiques. Il est écrit à la façon d’un thriller. Et il contient des éléments personnels (que le lecteur ignore) : à l’époque où il se déroule, juste après la « Révolution des parapluies », se mettait en place la nouvelle politique du PC chinois de mettre fin aux aménagements politiques promis lors du retour de l’île à la Chine, la disparition des règles démocratiques et un mouvement de méfiance vis-à-vis des Occidentaux.  Justement, un de mes proches a été victime de ce retournement de situation et il s’est retrouvé entraîné dans une procédure pénale qui a conduit à son emprisonnement. J’étais venu le rejoindre, le soutenir, parler avec ses avocats, assister à son procès et j’ai donc vécu « dans ma chair » le sort terrible qui l’a frappé. J’ai eu besoin de témoigner de ce que je ressentais à HK en écrivant ce livre (qui ne comporte aucune référence directe au sort de ce proche) : les angoisses de cet homme, la machine inexorable du PC chinois et de ses auxiliaires, police et justice. Comme souvent, la littérature s’alimente des blessures personnelles et des réactions face à un monde injuste en tourmente.

Peut-on espérer vous revoir prochainement en ce registre du thriller littéraire alliant intimité et grand large ? Il me semble que le thriller littéraire ou la série télévisuelle haut-de-gamme (je situe les deux à mille coudées des déclinaisons populaires ou banales) disent aujourd’hui superbement le monde et l’humain.

AB :

J’écris à nouveau un roman qui pourrait se ranger dans cette veine, que vous dénommez « thriller littéraire ». Il entraîne cette fois le lecteur en Russie (j’avais commencé le roman bien avant mars 22 !) et un peu en Israël. Au début de ce siècle.

Comment faites-vous pour écrire, en trouver l’occasion, vu le niveau atteint dans votre vie juridique et vos responsabilités, la direction d’un cabinet, etc. ?

AB :

J’ai la chance de ne pas devoir faire de la littérature alimentaire ! J’écris juste par besoin. De m’exprimer, de dénoncer, de jouer avec les émotions, de plonger au fond de moi. Tout le contraire du travail d’un avocat ! Donc les deux se contrebalancent !


Pour en savoir davantage sur la maison d’édition…

PHIL :

Genèse possède un double ancrage (Bruxelles et Paris) et est dirigée par Danielle Nees, qui a longtemps travaillé pour de prestigieuses enseignes hexagonales avant de créer chez nous sa propre structure :

https://karoo.me/livres/a-la-decouverte-de-genese-edition-1

JEAN-PIERRE :

On peut jeter un œil sur son site aussi :

PHIL :

Quelques recensions de livres de grande qualité :

. Jean-Baptiste Baronian, Le mauvais rôle :

https://karoo.me/livres/un-roman-paranoiaque

. Giuseppe Santoliquido, L’inconnu du parvis :

https://karoo.me/livres/une-errance-glissant-du-polar-vers-la-philosophie

. Patrick Delperdange, Le cliquetis :

https://karoo.me/livres/le-conte-de-noel-de-patrick-delperdange

. Albert-André Lheureux, L’esprit frappeur :

. Michel Claise, Crimes d’initiés et Souvenirs du Rif :

JEAN-PIERRE :

Dans un cas (Jean-Pol Hecq, Mother India), nous avons croisé nos analyses, nos regards sur des supports différents, avant de nous retrouver à en parler ensemble en radio. Phil :

PHIL :

… et Jean-Pierre :  

Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin.

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