2022 – BOURGEONS DE LECTURE : DIVERSES NOUVELLES / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

La nouvelle est un genre littéraire bien défini et pourtant, dans la masse des textes édités sous cette étiquette, on peut trouver des choses bien différentes. Pour construire cette chronique, je ne me suis donc pas privé, j’ai assemblé trois nouvelles de forme et de fond bien différents. Franz GRIERS propose des nouvelles très courtes ; Mark TWAIN avait, lui, écrit des nouvelles historiques plus proches du récit que de la nouvelle classique et, enfin, François DEGRANDE, a, lui, proposé une unique nouvelle dans la riche collection Opuscules des Ed. Lamiroy.


Je cours vite, je ne sais rien

Franz Griers

Cactus Inébranlable Editions


« Ce livre est une collection de nouvelles courtes, voire très courtes » annonce l’éditeur ; je préciserais même que ce recueil comporte, dans la plupart des cas, une nouvelle par page, certaines dépassent la longueur de la page et quelques-unes seulement ne l’atteignent pas.

Dans ce recueil, « Des personnages inadaptés te racontent leur rapport tourmenté au monde », des personnages ou un personnage ? Je dirais des personnages qui pourraient se fondre en un seul qui s’adresse au lecteur sous la couverture d’un « je » qui serait un quidam quelconque, un type tout ce qu’il y a de plus banal, un type qui bosse juste pour gagner sa croûte, qui n’a ni ambition, ni besoins surdimensionnés. Il raconte les avatars de son existence quotidienne qu’il vit dans les transports en commun, sur la voie publique, au boulot, partout où un gars lambda s’en va gagner sa croûte mais aussi dans les bars qu’il fréquente assidûment et dans d’autres lieux où il se rend au hasard de ses déambulations et occupations dans Paris qu’il connaît aussi bien que Modiano, et parfois ailleurs. « J’étais un personnage simple, avec un objectif simple… ».

Au bout d’un certain nombre de pages, spontanément, j’ai pensé à Blondin, à Mérindol, à tous ces auteurs plus ou moins pochtrons qui ont hanté les rues et les rades de la capitale. Je me suis demandé si Franz Griers n’était pas un peu leur petit-fils spirituel. Evidemment, je ne voudrais pas l’accuser de pochtronner comme eux mais il a, comme eux, cet art de la déambulation, cette aisance devant le comptoir, cette agilité dans la plume, cet art de la narration vivante, alerte, directe, colorée. Bien sûr les temps ont changé, il faut accepter cette comparaison « mutatis mutandis » comme on dit chez les juristes.

Franz, lui, dans un ton à la fois hyper réaliste et surréaliste, tendre, triste, désolant et burlesque et même fantastique parfois, raconte les déboires de ce quidam avec les femmes, sa navigation de femmes en femmes, ses heurts avec les décrets de la société et de ses représentations plus ou moins officielles, ses déboires avec ses concitoyens, le désespoir qu’il exprime : « Je n’ai pas trouvé ma place dans ce monde, mais je la cherche, chaque jour. Puis cette place, je finis par l’inventer. Ce sera mon métier puisque les mammifères comme nous doivent en avoir un ».

Le fait de présenter une nouvelle à chaque page densifie notoirement le texte ce qui offre de belles heures de lecture surtout à ceux qui comme cette jeune fille mise en scène par l’auteur pense que « Le monde tel que vous l’avez ordonné m’a tout pris, mes joies et mes espérances… ». Heureusement que les textes de Franz, eux, nous redonnent le rire et la bonne humeur.

Le recueil sur le site de l’éditeur


Si l’Histoire m’était contée

Mark Twain

L’Aube


Dans ce recueil, l’éditeur a choisi de publier cinq textes de Mark Twain, relativement courts et fort différents les uns des autres, réunis par le seul fait qu’ils racontent tous des histoires particulières de la grande Histoire. Des histoires contées qui pourraient appartenir aux « Contes choisis » que j’ai lus il y a déjà plusieurs décennies.

Les deux premiers textes peuvent être lus ensemble puisqu’ils racontent le quotidien du premier couple de l’humanité en combinant « Extrait du Journal d’Adam » et « Le Journal d’Eve ». Dans ces deux textes, présentés de façon à constituer une seule et même histoire, Mark Twain raconte comment Adam a découvert le monde terrestre et comment il a rencontré Eve qui, elle, décrit ceux qui animent et peuplent ce monde, les éléments et les animaux. Elle rapporte aussi comment elle a su s’adapter dans cet univers, en tirer profit pour rendre sa vie, puis leur vie, plus confortable afin d’y créer une famille. Cette vision de la création de l’humanité respecte bien les codes bibliques mais les détails de la vie quotidienne du couple ne sont que le fruit de la seule imagination de l’auteur.

Dans le troisième texte, Mark Twain reprend sa plume de journaliste en présentant le récit de la mort de Jules César comme un article de presse qui aurait été publié dans le journal romain Les Faisceaux du soir. En traitant ce fait historique comme un fait divers l’auteur propose une autre vision de ce tragique événement qui a changé la face du monde.

Le quatrième texte pourrait appartenir intégralement à la geste médiévale, il raconte une histoire digne des romans installés sur les rayons « héroïque fantaisie » des bibliothèques et librairies. Tous les ingrédients de cette littérature y figurent : le seigneur ambitieux et félon, la jolie princesse instrumentalisée, les intrigues machiavéliques, la justice immanente, le dénouement sanglant, … Dans ce texte, Mark Twain a pu donner libre court à sa folle imagination tout en respectant bien les codes de ce genre littéraire.

Pour conclure ce recueil, l’éditeur a astucieusement choisi de publier un petit essai de Mark Twain évoquant l’art de raconter une histoire pour faire rire son auditoire. Avant de révéler le secret de l’art de faire rie, l’auteur précise qu’il existe deux sortes d’histoires humoristiques : les histoires américaines et les histoires françaises et anglaises dont la mécanique humoristique n’est pas identique.

La diversité des textes proposés dans ce recueil démontre l’ampleur du talent de Mark Twain en mettant en évidence sa capacité à écrire, avec le même talent et le même bonheur, dans des genres littéraires fort différents : journal, article de presse, épopée médiévale, essai littéraire. De nombreux auteurs montrent souvent comment les petites histoires contribuent à écrire la grande Histoire, en entreprenant une démarche inverse Mark Twain montre comment la grande Histoire peut accoucher de petites histoires fort alléchantes.

Le recueil sur le site de l’éditeur


La reconstitution

François Degrande

Lamiroy


Pour rédiger la nouvelle présentée dans le numéro #224 de sa célèbre collection Opuscule, les Editions Lamiroy ont ouvert leurs pages à François Degrande qui a proposé un texte entre burlesque, absurde, satire et dénonciation de l’incompétence de la justice et de la police.

Ce texte, c’est une histoire mise au moins en quatre niveaux d’abyme. C’est l’histoire du meurtre d’une jeune femme, chanteuse et guitariste, qui devait donner, avec son conjoint, un concert dans une petite ville de la côte belge de la Mer du Nord. La jeune femme ayant été retrouvée morte dans la chambre de l’hôtel qu’ils occupaient, après enquête, la police déclare qu’elle a été assassinée par son mari. La jeune juge d’instruction à qui l’affaire a été confiée organise une reconstitution avec le mari qui déclare vivement qu’il n’est pour rien dans cette affaire, et une jeune fille servant de mannequin vivant pour remplacer la poupée gonflable emportée par un fort vent de mer. La reconstitution est si probante que le mannequin n’y résiste pas et, à son tour décède… Les opérations sont suspendues jusqu’à ce qu’une nouvelle reconstitution soit confiée à un autre juge d’instruction qui organise en même temps une reconstitution de la reconstitution, avec, vous l’aurez compris les mêmes résultats que la première… Il faut donc… Jusqu’à ce que chacun des acteurs ayant participé aux reconstitutions précédentes se présente pour la suite des opérations accompagné de son avocat, ce qui vous l’aurez compris représente une foule considérable !

Cette histoire totalement improbable se présente un peu comme un exercice de style dans lequel l’auteur joue sur la mise en abyme. Un exercice qui m’a rappelé un maître en la matière que j’ai lu il y a déjà bien des années, le Comte Jan Potocki qui a écrit : Le manuscrit trouvé à Saragosse dans lequel les aventures des personnages s‘imbriquent les unes dans les autres toujours sous la même forme sur au moins six niveaux de narration.

On peut voir aussi dans ce texte une satire de la lourdeur et de la complexité de l’appareil judiciaire souvent mis en échec dans un certain nombre d’affaires pourtant fort retentissantes.

La nouvelle sur le site de l’éditeur


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