À L’OMBRE DU GNANGNAN de Claude JAVEAU (La Lettre volée) / Une lecture de Jean-Pierre LEGRAND


Mort l’été dernier à l’âge de 80 ans, Claude Javeau fut un infatigable arpenteur de chemins de traverse, un  pourfendeur de doxas et un malicieux provocateur. Professeur de sociologie émérite à l’U.L.B. (Il fut directeur de l’Institut de sociologue dans les années 80), on lui doit de nombreux ouvrages scientifiques à la rigueur intransigeante mais aussi quelques essais plus iconoclastes dans lesquels, au risque de paraître un vieux bougon réactionnaire, il piétine tous les hochets de la postmodernité dont, au passage, il écrabouille les nouveaux prophètes adulés par les médias. Taxé parfois de laïcard il fut un pointilleux défenseur du libre examen. Militant de gauche, il était aussi, espèce plus rare sous nos latitudes, un républicain convaincu.
J’allais oublier : pendant 11 ans, ce drôle de paroissien tint dans La Libre Belgique une chronique fort attendue chaque semaine.

À l’ombre du gnangnan regroupe quatre essais : Dieu est-il gnangnan ? Esquisse d’une histoire naturelle du plouc; La culotte de Madonna, et, enfin, Fragments d’une philosophie de la parfaite banalité (augmenté du Triomphe du gnangnan). Ils ont été publiés une première fois en 1999. Devenus introuvables, ils ont été réédités voici déjà quelques années par La Lettre volée sous la forme d’un élégant coffret. Saluons une fois de plus le travail soigné de cet éditeur auquel nous devons de très beaux livres d’art et une passionnante Collection Essais.

Le gnangnan

Le gnangnan  est donc la toile de fond des quatre essais mais le sujet central du premier. Un tantinet provocatrice, la question Dieu est-il gnangnan ? peut abuser le lecteur. L’adepte d’un athéisme du charbonnier ne trouvera pas ici la réponse affirmative qu’il attendait peut-être. Ce n’est pas Dieu qui est gnangnan : c’est la façon d’en parler. Et Claude Javeau de pointer son bazooka sur une de ses bêtes noires : Gabriel Ringlet très en vogue à l’époque.

Que reproche donc Javeaux à notre sémillant abbé ? D’être le plus pur propagandiste d’une religion à la carte, celle des « je suis catholique mais » (je suis catholique mais de là à suivre le pape ; je suis catholique mais je ne vais pas à la messe), bref de nous fourguer un « Dieu soft » pas théologique pour un sou et d’œuvrer sous couleur d’ouverture, à une magistrale confusion comme dans son livre-phare L’Evangile du libre penseur. En un mot Ringlet – avec d’autres comme Comte-Sponville et Ferry que Javeau abomine – serait une sorte de tête de pont de la « culture gnangnan ».  S’inspirant du philosophe américain Robert HUGUES et de son Cuture of complaint, Javeau entend par culture gnangnan une culture de l’édulcoration qui privilégie le lisse, le correct, le « light », et surtout, occulte toute contextualisation économique, culturelle ou sociale. Le gnangnan est une manière de désamorcer les enjeux les plus aigus et les plus urgents en les ramenant à « une simple question de confort personnel, de bon rapport de soi à soi ». Bref ce que Javeau déplore, c’est le repli du politique et de l’émancipation collective au profit de l’épanouissement personnel.

Si le détour par le malheureux Ringlet paraît un peu forcé, le constat est partiellement justifié. Depuis la sortie de ces textes, on ne peut que constater l’évaporation progressive de toute idée de destin collectif et l’émergence d’une société obèse qui refoule ses exclus et tente, comme elle le peut, d’oublier ses véritables défis. Impossible cependant de nier que le principe de réalité est en train de se rappeler à nous et que l’actualité de ces derniers mois ainsi que le réchauffement climatique interrogent notre rapport au monde à nouveaux frais. Le collectif revient au galop. Il n’est toutefois pas certain que nous ayons toujours tout à y gagner.

Les pages très caustiques consacrées à la montée en puissance du développement personnel au tournant des années 2000 n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles annonçaient l’actuelle vague submersive d’ouvrages philosophico-psycho-machins et autres empilages de lieux communs dus à la plume infatigable (mais très fatigante) des Charles Pépin, Christophe André et Boris Cyrulnik.

Au-delà des excès inhérents au genre du pamphlet, c’est dans sa déconstruction de l’individualisme moderne dans ce qu’il a de plus superficiel que Javeau ajuste le mieux sa cible. Si, en apparence, le « moi-je » contemporain dispose en tous domaines d’un choix quasi infini, au final, il suit presque toujours la pente du plus grand nombre. Le « moi-je » s’est mué en « nous-je ». Le relativisme absolu accouche d’un insolite unanimisme : « Sortez du rang ; rejoignez-nous »

Le plouc

Le plouc est le rejeton du gnangnan. Il est partout et prolifère dans toutes les classes sociales. Claude Javeau lui consacre son deuxième essai.

D’entrée de jeu, il rassure son lecteur : nous avons tous nos moments de faiblesse ; nul n’est à l’abri d’un accès de « plouquitude » et peut un jour affubler les rétroviseurs de sa voiture de housses aux couleurs des diables rouges. Le plus grave n’est pas d’entrer en plouquitude mais de ne pas en sortir…

En bon sociologue Javeau suggère une amusante typologie du plouc. Du bas de l’échelle monte la plainte du plouc geignard : ce sont toujours les petits qui se font broyer et, en politique, on prend les mêmes puis on recommence. Ecrasant les doigts du geignard qui le précède, le plouc jobard gravit les échelons intermédiaires : c’est un adepte du « vu à la télé », tout ce qui est nouveau est beau ; il n’est pas raciste mais comprend qu’on finisse par le devenir. En haut, pétri de certitudes plus ronflantes encore, le plouc costard jouit du point de vue : plus c’est cher, mieux c’est. Il est souvent snob, « mais pas au point d’y mettre de l’intelligence ou de la provocation » nous glisse Javeau, pensant peut-être à lui-même.

Trait commun à ces trois types de plouc et qui renforce encore leur plouquitude : ils se détestent férocement.

Côté culture, le plouc nourrit un respect immodéré pour les lois du marché. Il veut bien se farcir la musique de ce scieur de long de Bach mais pour autant qu’elle soit jouée par le pianiste dont un présentateur de JT  à la tignasse jaunasse lui aura préalablement garanti – chiffres de vente à l’appui – qu’il était le meilleur de tous les temps. En la matière, « le plouc est toujours davantage un consommateur qu’un amateur, une cible qu’un électeur, un dévot qu’un vrai fidèle ».

Un plouc ça s’éduque. On ne badine pas avec les études du petit. Mais le plouc a horreur de la théorie. Il lui faut du concret, du performant, des passerelles avec la sacro-sainte entreprise, en un mot des débouchés. Sur ce plan, la satire de Javeau a sans doute un peu vieilli : de plus en plus de jeunes s’éloignent de cette logique consumériste et, au grand dam de leurs ploucs de parents, s’orientent vers des études toujours plus exotiques. A la recherche d’un supplément d’être, ils sont (parfois temporairement) insoucieux de reproduire le mode de vie de leurs géniteurs.


Claude Javeau (1940-2021)

La vie sexuelle du plouc

On ne serait pas complet si on ne jetait pas un œil dans la chambre du plouc. On y entre avec le troisième essai intitulé La Culotte de Madonna.

Dans le célèbre jeté de culotte de la chanteuse Madonna, Claude Javeau voit le symbole de l’exhibitionnisme et de l’inflation d’images qui caractérisent la sexualisation de notre société. Poursuivant la réflexion, il s’attèle à un essai sur la misère sexuelle liée à la sexualité de masse.

La sexualité de l’homme, qu’il soit plouc ou non, est à la croisée de trois ordres: l’ordre biologique : nous sommes des « singes » qui faisons usages de nos organes sexuels ; l’ordre symbolique : nous sommes des singes certes, mais des singes grammairiens capables de parler d’un objet en son absence et donc de discourir sur notre sexualité et enfin l’ordre structurel qui tient compte des rapports de domination dans le sexe.

Ces trois ordres se combinent : faire l’amour est lié à un discours, fût-il réduit, et engage un rapport de pouvoir.

Selon Javeau, notre société postmoderne a accouché d’un individu tautologique exaltant un « je suis moi » qui réduit l’autre à un moyen.

Cette réduction atteint un niveau paroxystique dans le cybersexe caractérisé, selon la belle formule d’Annie Lebrun, par un environnement pléonastique : le corps est le corps, le sexe est le sexe. Le « trop de réalité » s’inverse en son contraire : un monde virtuel vidé de toute présence réelle et profondément mortifère.

A côté des sites purement pornographiques, les sites de rencontre participeraient eux aussi d’une forme d’appauvrissement. On y trouve un réel surabondant mais privé de toute dimension symbolique. La dérobade, le suggestif, le mystère et tout ce qui relève de la dimension proprement affective de la relation amoureuse sont évacués: nous sommes, écrit Javeau, sur un marché où chacun s’investit et s’auto-gère comme une micro-entreprise. L’autre n’existe pas comme tel mais comme élément d’un  environnement obéissant à des règles économiques.

Javeau reconnait bien volontiers que la misère sexuelle ne date pas d’hier. La différence est que jusqu’ici elle ne s’était jamais prétendue libératrice. L’auteur plaide en faveur d’un amour nourri de présence réelle et  rejoint en cela Emmanuel Levinas pour qui « penser autrui relève de l’irrémédiable inquiétude pour l’autre ».

J’avoue n’avoir aucune expérience des sites de rencontre. Mais concernant plus globalement les réseaux sociaux, il me semble que Claude Javeau diabolise l’outil sans tenir compte de toutes ses potentialités. Les réseaux sociaux sont effectivement un lieu de dérives mais ils peuvent susciter de vraies rencontres ou, à tout le moins, y contribuer.

La bible du plouc

Venons-en au dernier essai du coffret : Fragments d’une philosophie de la parfaite banalité.

Ce texte tient de la pochade et du canular.
D’humeur badine, le sociologue prétend être tombé par hasard sur un ouvrage du XVIIIème siècle attribué à la plume du père Joost van der Leughen (1719-1785). Il s’agirait de la traduction en néerlandais d’aphorismes tirés d’entretiens du bon père avec le Zhu Zhu Lama, éminente autorité religieuse tibétaine.

Tout est évidemment inventé.

C’est l’occasion pour Javeau de brocarder l’engouement pour les  pseudo-sagesses et plus encore les philosophies simplistes de nos « piètres penseurs ». C’est encore une manière de railler ce cher plouc qui aime tant se raccrocher à une philosophie de vie mais sans prise de tête inutile et est toujours prêt à suspecter d’élitisme tout qui ne partage pas son enthousiasme béat.

Il y a un peu de déchets mais tout de même quelques perles…

Si tu ressens un courant d’air, ferme la porte (ou la fenêtre)

On ne boit pas la soupe avec une fourchette.

Le cheval court plus vite que l’âne.

Le milieu est juste parce que les extrêmes sont injustes.

Si tu dois te moucher, utilise tes propres doigts.

Que conclure ?

Ce petit coffret, A l’ombre du gnangnan, est d’une lecture réjouissante. C’est plaisant, caustique à souhait et solidement documenté. Certains ont reproché à l’auteur son élitisme : il n’en avait cure : il le revendiquait et refusait de confondre toutes les productions de l’esprit dans une même panade culturelle.

Les quatre textes réunis par La lettre volée sont une invitation à quitter notre « profil bas » à l’égard du monde et de ses problèmes. Il s’agit d’en penser la complexité et pas seulement de se contenter de vibrer de l’émotion que suscitent toutes les horreurs du monde. Ces dernières sont le symptôme d’un désordre où nous avons tous notre part.

De manière très visible le sociologue ne porte guère dans son cœur l’essor des nouveaux outils informatiques et des réseaux sociaux qu’il n’a sans doute guère pratiqués. Cette réticence de principe charge son propos de préventions à mes yeux excessives.

J’ai terminé ma lecture sur un petit fantasme : qu’aurait donc écrit Claude Javeau sur l’angoissante période qui vient de s’ouvrir et suscite déjà un flot d’analyses simplistes ?


Claude Javeau, A l’Ombre du gnangnan, La Lettre volée, Collection Essais, 2013

Le coffret sur le site de La Lettre volée


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s