PROSES SOUFFLÉES (161-180) / Éric ALLARD – Peintures de Concetta MASCIULLO

161.

Retire-toi derrière la ligne de feu et tire à vue sur les anges alignés ! Ils tomberont comme des mouches avant l’enterrement du ciel. À la fabrique de l’eau, tu trouveras refuge entre un fleuve en construction et une source vouée à servi d’abri à la lumière.


162

C’est le long des paresses escarpées qu’on trouve de l’insurmontable. C’est le long des fenêtres ouvertes sur le vide qu’on trouve des traces de vertige. C’est le long des solitudes encanaillées qu’on voit le désespoir fleurir. C’est au fil du sens que la raison s’inspire.


163.

D’une mémoire jetée aux oubliettes, ne retenir que le temps de chute. Présent éclaté, passé en miettes. Parmi les débris du temps, des bribes d’histoire imposent un saisissant souvenir. Que je me presse de bazarder.


164.

Tu pars et je m’égare dans nos souvenirs. Tu frappes mes verres et je m’éclate. Il fait bon recoller les morceaux… Reformer les baguettes brisées au fond des caisses claires…  Rejoindre le point focal du miroir ou bien arrêter la course aux reflets ?


165.

Le temps est cause de troubles de la durée. Il faut l’empêcher de passer. Le sang est cause d’envie. Il faut l’empêcher de couler. Le vent est cause de rafales. Il faut l’empêcher de souffler. Le sens est cause de changements de direction. Il faut l’empêcher de signifier.


166.

Plus qu’une pluie, un nuage. Moins qu’un temps, un soupir. Plus qu’un plan, un projet. Moins qu’une flamme, un éclat. Plus qu’un prêche, une prière. Moins qu’un signe, un silence. Plus qu’une prose, un poème. Moins qu’une phrase, un vers.


167.

Je n’ai pas appris le vent, le souffle m’a manqué. Je n’ai pas donné mon sang, la terre me l’a reproché. Je n’ai pas pris le temps de sauvegarder le lieu de ma naissance, j’ai suivi le cours de mon existence sans penser jamais à vérifier mes sources.


168.

Tu es ma musicienne. Toutes les cordes du silence s’accordent au singulier. Je frappe des mains le linge de tes bras, j’essore ma solitude. Sur le fil du plongeoir, j’aiguise mes nages. J’ancre mon souffle au clavier de ta gorge. Tu es ma musicienne, mon verbe est à ta portée.


169.

Pourquoi tant de grands soirs pour une seule belle étoile ? Les éclairs se multiplient et mon métier de pointeur d’orages s’éteint. La pluie contraint la lune à se voiler, le vent à se rabattre. Celui qui trouvera la piste du soleil avant l’aube aura la nuit sauve.


170.

Ce qu’on voit ne doit pas empêcher les pleurs. Ce que les pleurs disent ne fait pas un poème. Ce que le poème clame, il faut le taire. Ce que les silences composent sera joué. Ce qui coule sur mes joues n’a pas de son. Quel son font mes larmes ne regarde personne.


171.

À l’herbe nulle fleur n’est tenue. Sinon la marguerite et le tournesol. Quand le soleil se lève, ta peau s’accorde à la rosée. Dans la paille qui est l’avenir du pré j’entretiens la flamme du désir. Un seul tison sur tes lèvres et je m’allume.


172.

Las des virgules, j’ai jeté mes grammaires à la mer. Faute d’avoir pesé mes mots, j’ai sauté sur une mine de sens. En rassemblant mes voyelles, j’ai buté sur un tas de consonnes. Aucune lettre aimée dans la soute de cette phrase bateau me ramenant au port du texte.


173.

J’ai dérangé l’ordre des ronces dans le parterre de roses. L’avenir de l’humanité se jouait là sur le do de la planète avec des si. Le sol se déroba sous les pierres précieuses de mon jardin pendant que je livrais un diamant éternel à la bave d’un crapaud.


174.

Avec l’assurance de la mélancolie, j’ai accepté d’avancer… Elle ouvrait les poèmes avec un canif et l’horizon avec la bouche. Elle ne m’a pas vu venir et je ne l’ai pas vue partir. En me retournant, je la vois me faire signe en agitant mon coeur au bout d’une corde.


175.

Si le froid m’assomme et ta langue m’avive, je vends la mèche de tes lèvres à un marchand d’explosifs. Pour dynamiter l’aurore, j’use de soleils plus ardents que tes baisers. Sur le métal du soir, je frappe la monnaie de l’étoile pour gagner la chaleur d’un de tes regards.


176.

L’or de ta peau glisse entre mes caresses. La lame de tes yeux aiguise mes regards. La flamme de ton coeur attise mon amour. Tu passes entre les mailles du soir telle une lumière vouée à l’Etoile du Nord. La nuit me couvre de sable, je ressemble à un désert.


177.

Les bois sont de retour sous l’oeil aiguisé de la hache. Pas de veine pour le bûcheron qui pensait couper la rivière en tanches utiles. L’été, l’étang remue de drôles d’oiseaux et des crapauds. Des tas de tôles et des rats morts. Le cygne a rendu l’âme depuis toujours.


178.

Le poète qui s’appuie sur le vent fait le bonheur des plumes. Le poète qui s’appuie sur la mer fait des vagues à l’âme. Le poète qui s’appuie sur le feu enflamme les vers à bois. Le poète qui s’appuie sur le désir a ton plaisir sur le bout de la langue.


179.

Fidèle à la mèche rebelle, le feu de la révolte gronde, la poudre parle et je ferme la lumière de mon bureau avant d’aller dormir. Pendant qu’on allume un bûcher pour une reine au crane rasé, le tonnerre tombe sur l’arbre de la vengeance. Je dors depuis longtemps.


180.

Tous les matins, sous une pierre, je cache la nuit. Avec mes bras et mes jambes je travaille à la consolidation du jour. Je peine pour la bonne marche du cosmos. Quand le soir arrive, mes forces s’épuisent, ma mémoire me lâche : je ne sais plus où j’ai perdu mon temps.  



Concetta MASCIULLO exposera à l’ESPACE ART GALLERY (rue de Laeken, 83 à Bruxelles) du 3 au 26 juin 2022 des peintures à l’huile sous le titre Couleurs de l’âme

Vernissage, le 2 juin, de 18 h 30 à 21 h 30.

Le site de Concetta MASCIULLO


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