À BAS BRUIT de DANIEL CHARNEUX (Bleu d’Encre) / Une lecture d’Éric ALLARD



Jean-Michel Maulpoix distingue en poésie les écrivains entre hautes voix et voix basses. Par le titre de son premier recueil de poésie (hors haïkus), Daniel Charneux s’inscrit naturellement dans la seconde catégorie. Mais comme on va le voir, dans cette voix, il s’exprime dans un large registre, qui va de l’intime à l’universel, de la réalité de l’ici et maintenant à l’improbable là-bas dans un univers marqué par le souvenir, la nostalgie de l’enfance.

En pronommant « il » son porte-parole, le poète s’extirpe de son « je » au profit de « l’autre », dans lequel chacun vient à se reconnaître, qui plus est si l’on est de sa génération. La dimension autobiographique n’exclut pas des échappées vers la fantaisie, vers le rêve.  

Dans le premier mouvement de l’ouvrage, Charneux revisite l’enfance, « avant les égarements du corps et du cœur », quand « même la neige où les luges sages / traçaient des destins rectilignes », quand « le sang ne coulait qu’en noir et blanc / et la justice triomphait. » Prédominance du noir et blanc assorti d’un riche nuancier de gris.  

C’est le temps où il joue aux cow-boys et aux indiens, dans le costume du peau-rouge, où il fait corps avec la nature, où trouver refuge dans les arbres le rapproche de l’observation des oiseaux, où il lit éperdument avant, plus tard, de devenir « un lecteur ou un liseur / sans vraiment retrouver la joie des premiers âges ». C’est le temps aussi où il espérait avoir un frère, où il apprend ce qu’est le péché et la culpabilité, où il perçoit le « grand mystère » des femmes et où naît son goût de la généalogie quand il réalise la multiplication exponentielle de sa parentèle.

Il rêve d’ailleurs (Brésil, l’autre bout de la Terre, du monde) pour revenir ici, le temps d’un trop court voyage. « Il aurait beau s’enfuir au bout du monde / il reviendrait toujours à soi ».

Il aimait courir derrière son ombre 

il lui semblait qu’il aurait pu la suivre ainsi

lentement longuement

jusqu’au bout du monde

jusqu’au bout de sa vie  

Daniel Charneux

Viendra le temps des arrangements avec le réel et avec son existence pour ne pas perdre son âme, auquel il croit encore.

À force d’attendre

que l’éphémère engendre l’éternel

il avait atteint l’âge d’homme

loin des rivages de l’enfance

Il est resté, par-devers lui, un observateur du monde, de soi, « filé pas à pas / comme un privé dans un film noir » par « cet autre qui écrivait en lui » jusqu’à noter « ses actions les plus communes / ses plus infimes répulsions ». Ce qui lui fait dresser ce constat :
« Celui qui écrivait / paralysait en lui celui qui voulait vivre »

Nombre de poèmes traduisent un besoin d’être emporté, de se perdre, de s’oublier. La conscience que l’homme, malgré son amour de la vie et son souci de laisser une trace, est voué à retourner en poussière, hante la fin du volume.

Avec À bas Bruit, Daniel Charneux se fait, selon la formule de Mallarmé, le Montreur de choses passées, celui qui se retourne sur l’enfance et la vie accomplie pour faire ressentir le passage du temps.

Si le romancier n’est jamais loin, tapi dans l’ombre du poète, celui-ci se permet des arrêts sur images, sur sensations, non tenu une chronologie stricte des événements, se permettant des licences que le récit ne permet pas toujours pour creuser ses interrogations existentielles, investir un autre territoire littéraire.

D’emblée, Daniel Charneux, avec ce recueil, a trouvé un ton singulier avec une poésie qui se chuchote, se murmure, soit, mais troue néanmoins les murs du silence pour, dans cette chambre d’écho aux soupirs, livrer les blessures qui nous constituent en tant qu’homme, en tant que mortel nourri de mots et de mélancolie.


Daniel CHARNEUX, À bas bruit, ill. de l’auteur, Bleu d’encre, 2022, 81 p., 12 €.

Le recueil sur le site d’Objectif Plumes

Daniel CHARNEUX sur Objectif Plumes


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