2022 – BOURGEONS DE LECTURE : LA FAMILLE ENTRE CONSTRUCTION ET EXPLOSION / La chronique de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Dans cette chronique, trois romancières ont abordé le sujet de la famille, la famille en construction, la famille en décomposition, la famille en explosion, la famille qui se détruit, se déchire et parfois se rabiboche ou se reconstruit. La famille est un ensemble mouvant qui vacille, oscille, ondule comme un océan sous l’effet du vent.

Françoise HOUDART raconte comment Lisa a essayé de reconstruire son histoire pour comprendre la séparation de ses parents, Nicole MARLIÈRE évoque les quelques années qui transforment Jeanne en une jeune femme oubliant son adolescence, Marie-Virginie DRU, elle rapporte comment une jeune sénégalaise abandonnée par le père de son enfant devient une femme seule mais forte. La famille, un sujet inépuisable.


Au revoir Lisa

Françoise Houdart

M.E.O.


Lisa, née dans le sud de la Belgique, près de la frontière française, au milieu des années cinquante, est traductrice en allemand, elle voyage beaucoup pour son métier et voit peu sa mère, Eugénie, qui l’a élevée seule depuis l’âge de dix ans, son mari, Auguste, ayant quitté le domicile conjugale à cette époque. Un soir, un violent orage sévissant là où réside sa mère anéantit le gros tilleul tutélaire qui a abrité une bonne partie de son enfance, et projette sa mère dans un état de choc qui nécessite son admission à l’hôpital. Lisa la veille et profite de cette occasion pour essayer de renouer avec elle le dialogue qu’elle n’a plus qu’au téléphone. Elle n’a jamais pu comprendre pourquoi son père est parti, qu’il n’est jamais revenu même si sa mère regardait toujours par la fenêtre.

Françoise Houdart raconte l’histoire de cette petite famille à trois voix, Eugénie dévoile comment, jeune maman, elle acceptait les écarts conjugaux de son mari mais qu’un jour une convocation émanant de la police invitait son mari à se rendre au poste pour répondre de ses agissements à l’endroit d’une jeune mineure tombée enceinte de ses œuvres. Folle de rage, elle l’a jeté dehors, il a filé mais n’est jamais revenu même s’il a beaucoup écrit.

Sa mère étant dans le coma, Lisa fouille sa chambre et trouve les fameuses lettres envoyées par le père en même temps que les cartes postales qu’il lui adressait et qui sont toujours alignées sur la cheminée. A travers ses lettres, elle découvre la version des faits présentée par Auguste, son père, qui reconnait ses infidélités, raconte sa fuite en France pour éviter les poursuites et toutes les tentatives qu’il a faites pour renouer avec sa mère mais surtout elle sa petite Lisa. Mais Eugénie s’est opposée à toutes ces tentatives tout en refusant le divorce qui n’était pas admis dans son milieu à cette époque. Il a refait sa vie autrement.

Lisa donne à son tour sa version des événements ayant marqué sa jeunesse, son enfance sans père, les quolibets de ses camarades de classe, le refus de sa mère de répondre à ses questions, les points d’interrogation qui restent après avoir entendu quelques éclats de voix entre les adultes… Et, surtout, après avoir lu et relu les lettres du père et avoir entendu la version de la voisine, elle écrit une lettre à son père pour essayer de découvrir son vrai passé et éclairer ses origines réelles qui lui semblent bien ténébreuses.

Ce roman, c’est un type d’histoire devenu de plus en plus commun depuis que la procréation dépend de moins en moins des ébats sexuels. On y retrouve tous les problèmes qui font les choux gras des avocats et des psychologues : le divorce impossible ou non, les ruptures, l’adultère, l’infidélité, l’amour passionné, l’amour qui s’en va, la pression sociale et familiale. Tout ce qui peut contribuer au grand malaise qui détruit de nombreux couples. C’est aussi un texte sur l’écoute, la tolérance, la compréhension, le pardon, … tout ce qui peut éviter de pousser sous le tapis des secrets, des rancœurs, des regrets, des remords et même de la haine, tous les ingrédients qui peuvent pourrir à tout jamais la vie de toute une famille.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


Les étés de Jeanne

Nicole Marlière

M.E.O.


Jeanne est une jeune Belge choyée par ses parents qui l’ont inscrite dans une institution privée pour suivre ses études. C’est une bonne élève qui séduit le plus beau garçon de la classe et mène une vie heureuse et insouciante. Elle sort progressivement de l’adolescence en conservant toute sa fraîcheur, sa spontanéité, sa joie de vivre, son envie de dévorer la vie à pleines dents. Elle est de la même génération que moi, nous avons connu les mêmes idoles de l’écran, les mêmes chanteuses et chanteurs, nous avons dansé des slows langoureux, ces éternité de tendresse et de bonheur hors du temps et du monde dans les bras d’une personne du « sexe qu’on n’a pas » comme disait à cette époque une chanson de Guy Béart.

Comme pour de nombreux jeunes, les changements se manifestent souvent quand la routine scolaire et la surveillance des professeurs et surveillants disparaissent l’espace d’un été. C’est donc pendant les vacances scolaires 1962, 1963, 1964, au début des fameuses sixties, que la vie de Jeanne va basculer. C’est à cette époque qu’elle va quitter sa famille pour la première fois, prendre un peu d’indépendance, vivre libre, gagner un peu d’argent, découvrir le monde de la nuit avec ses bars, ses dancings, danser des rocks effrénés, des slows langoureux dans les bras d’adolescents à la découverte de l’autre sexe. Elle entre ainsi dans le monde des grands qui lui apparait plein de paillettes, de musique et de joie de vivre.

C’est l’âge aussi où se nouent les premières amourettes sans conséquence mais bientôt les amourettes deviennent plus sérieuses, plus pérennes et se transforment vite en amour pour la vie. Jeanne vit ces changements à cent à l’heure en toute insouciance sans se rendre compte qu’elle bascule progressivement dans le monde des adultes où elle sombre brutalement comme de nombreuses jeunes filles trop naïves et trop candides pour affronter ce monde sans courir des risques qu’elles ne maitrisent pas suffisamment. Alors, les vacances changent brusquement, il lui faut désormais penser à son avenir, trouver des solutions aux problèmes qu’elle doit affronter avec son amoureux. L’insouciance s’est muée en urgence, en nécessité, en besoin…

Dans un texte d’une grande poésie, certaines phrases sont de véritables vers, Nicole Marlière raconte comment cette jeune fille insouciante est devenue, l’espace de quelques étés, une femme responsable capable d’affronter la vie avec ses joies et ses malheurs. Un roman initiatique à l’usage des jeunes filles un peu trop candides et peut-être aussi un ouvrage à l’usage des parents qui laissent leurs adolescentes trop démunies face aux dures réalités de la vie.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


Aya

Marie-Virginie Dru

Mon Poche


Sur l’île de Karabane, dans l’estuaire du fleuve Casamance au Sénégal, Aya adolescente indigène vit avec sa mère devenue folle après la disparition de son mari alors qu’il tendait de rejoindre l’Europe sur un bateau de fortune, et sa petite sœur. Elle assure la stabilité de la famille en veillant sur la mère et en gardant les chèvres. Elle pense régulièrement à son frère parti lui aussi pour le grand voyage et qui n’a jamais donné de nouvelles, elle croit fermement qu’il est arrivé à bon port et qu’il reviendra un jour. En attendant, elle se console avec son petit ami, Ousmane, qui reviendra bientôt subir les rites initiatiques. C’est son protecteur, le seul sur qui elle peut compter pour, un jour, éloigner le frère de sa mère qui la viole régulièrement.

Un jour, elle rencontre Camille, une Blanche très blanche avec laquelle elle noue une réelle amitié en espérant que celle-ci l’emmènera dans un pays moins hostile, peuplé de gens moins violents. En attendant, Camille l’accompagne au dispensaire où elle apprend qu’elle est enceinte. La voisine l’oriente alors vers la Maison rose à Dakar où sont accueillies les jeunes filles enceintes beaucoup trop tôt. Elle accouche d’une petit garçon qu’elle élève avec tout son amour et celui des personnes qui l’entourent. A Paris, Djibril, le frère connaît la misère de la plupart des migrants vivant dans la rue ou dans des squats loin, très loin de sa petite sœur…

L’auteure semble bien connaître l’Afrique et toutes les richesses qu’elle recèle et dont on la dépouille allègrement, sana vergogne aucune et aussi la gentillesse, l’amabilité, la générosité de son peuple dépourvu de tout. Elle connaît bien aussi tous les mécanismes des affres qui sèment la misère dans ce continent accablé. Elle sait la rudesse du climat qui anéantit les récoltes, la mécanique implacable qui conduit à l’émigration dans des conditions suicidaires, la pauvreté inéluctable qui ne fait qu’empirer, elle sait aussi la corruption qui, elle, n’est pas une fatalité.

Marie-Virginie Dru semble beaucoup aimer l’Afrique, elle a voulu, à travers ce roman, montrer toute la richesse de ce pays et de ce peuple avec, hélas, aussi toute les misères qui semblent s’acharner sur ce continent qu’on pourrait qualifier certaines fois de misère. Puisse Aya avoir la force de renverser cette fatalité et rendre à son pays l’espoir qu’il mérite tant.

Le roman sur le site de Les Libraires.fr


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