2022 – BOURGEONS DE LECTURE : HISTOIRES EN NOIR / La chronique de DENIS BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Le polar, le roman noir, etc. sont actuellement très à la mode, aussi j’y sombre pour cette fois au moins. J’ai donc rassemblé dans cette rubrique un roman noir du chroniqueur de La Revue de presse, Thierry ROCHER, qui raconte l’histoire d’un homme qui assassine tous ceux qui sont impliqués dans un violent attentat ayant tué sa fille et sa femme. Et, deux textes édités chez L’AUBE, un roman très, très, noir se déroulant au Salon de l’agriculture et un autre un peu moins sanguinaire se déroulant dans la campagne profonde mornandaise. De la violence sans retenue, du sang en abondance, du cynisme, de la cruauté, …, tout ce qu’il faut pour bien noircir un texte.


La mort en partage

Thierry Rocher

Editions de Borée


Fidèle téléspectateur de La Revue de presse à Paris première et admirateur inconditionnel de Thierry Rocher, j’avais très hâte de découvrir ce roman, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir. C’est l’horrible histoire d’un comique, tout comme l’auteur, dont l’épouse et la fille unique ont été les victimes d’une tuerie sauvage comme celle du Bataclan. Après une courte période de deuil bien sombre, Pierre Chalet, le comique en question, décide de remonter sur la scène. La vie continue et il faut bien occuper le temps qu’elle nous concède encore. Il lui faut aussi rompre le cercle de la solitude qui l’enserre, il n’a plus de famille dans la capitale, ses parents et ceux de son épouse habitent la province. Seule la sœur de sa femme, Sophie, réside à Paris, elle le soutient de toute son affection en espérant se rapprocher de lui afin d’unir leur solitude respective.

Comme le clown triste, Pierre Chalet ravit ses admirateurs quand il monte sur les planches mais broie beaucoup de noir quand il se retrouve seul chez lui ou dans les rues et restaurants qu’il fréquente. Il n’arrive pas à accomplir son deuil et sa souffrance ne fait que croître de jour en jour, pour essayer de la calmer, il collectionne les articles de presse relatant ou commentant l’assassinat de ses deux êtres les plus chers et ceux des islamistes radicalisés cités comme comparses possibles au cours de cette tuerie.

Un soir, il donne une représentation en compagnie d’une jeune humoriste très prometteuse qu’il rencontre à l’occasion des réglages du spectacle. Elle l’admire, il est ébloui, mais il ne peut pas l’aimer, elle l’a compris, elle appartient à la communauté de ceux qui ont détruit les siens. Il sait qu’il est injuste, il sait qu’un jour il l’aimera, ils se rencontrent le plus souvent possible, ils sont fusionnels. Mais les assassinats de jeunes radicalisés se multiplient comme si un règlement de compte généralisé était en cours. Elle craint la montée en puissance des violences raciales.

Entre amour et vengeance, l’humoriste se maintient en équilibre entre résilience et pardon d’une part et rage et violence vengeresse de l’autre. Il incarne ce dilemme en invoquant sur scène l’apaisement et le pardon et en cultivant, en privé, la douleur qui le ronge et le pousse à souhaiter la punition de tous ceux qui seraient impliqués dans l’horrible massacre. Mais, peut-être que l’amour lui indiquera un autre chemin vers une autre passion …

Cette histoire, c’est l’éternel débat entre le bien et le mal, la réflexion cérébrale et les pulsions reptiliennes, arbitré par les raisons, pas toujours raisonnables, du cœur sur fond de description de la carrière d’un saltimbanque adulé qui se lasse des attentions et de la compassion de ses admirateurs jusqu’à ce qu’une artiste plus jeune que lui vienne réveiller ses hormones en berne. J’ai aimé ce texte émouvant, parfois bouleversant, plein d’empathie, j’ai une vraie admiration pour le chansonnier atypique qui se cache derrière l’auteur. On ne peut pas ne pas apprécier un homme qui aime la bonne chère, le Saint Véran, les vins de Loire, …, et qui fréquente avec plaisir cette brasserie de la rue du Commerce à Paris qui a conservé le charme des belles brasseries parisiennes hélas en voie de disparition, que je fréquente, moi aussi, avec gourmandise quand je passe par la capitale.

Et pour terminer sur un clin d’œil, notez bien les maximes qui concluent chaque chapitre, elles sont dignes des pensées du célèbre philosophe chinois, Qi Shi Tsu, inventé par Thierry Rocher pour illuminer ses chroniques télévisuelles.

Le roman sur le site des Editions de Borée


Signe de terre

Yves Hughes

L’Aube


Yann, son fils, et Valentine la femme qui partage, jusqu’à la limite qu’elle a fixée, sa vie, reviennent de l’aéroport où ils ont accueilli la mère de sa presque concubine de retour d’un long périple en Amérique latine. Pendant ce temps, alors qu’ils longent les larges halls de la Porte de Versailles abritant le Salon de l’agriculture qui vient d’ouvrir ses portes, un truie chinoise de trois-cent-trente kilos déchiquette un quidam arrivé Dieu sait comment dans son box. Au petit matin, Yann est appelé pour résoudre cette énigme tout aussi ténébreuse qu’incongrue.

Il mène son enquête à la mode Maigret, de toute façon les technologies les plus pointues s’avèrent peu efficaces car la truie n’a laissé que des lambeaux du cadavre qui n’avait rien dans ses poches. Dans ces conditions, son identification s’avère déjà bien problématique, Yann décide alors de s’immerger dans les coulisses du salon en interrogeant les vigiles de garde la nuit et les exposants dormant sur place dans l’espace qui leur est réservé. La victime est bientôt identifiée mais sa présence dans le salon intrigue les enquêteurs : c’est un Auvergnat monté à la capitale non pas, comme beaucoup de ses compatriotes, pour travailler dans une brasserie mais pour monter sur les planches comme saltimbanque dans des cabarets minables qui ont presque tous disparu. Des cabarets comme Maigret en visitait souvent pour prendre la température du milieu .

En apprenant que la victime est originaire d’Auvergne, Yann, comme aurait fait Maigret, se rend dans sa campagne natale pour essayer de comprendre pourquoi ce brave fils de la terre est monté à Paris et comment il a pu rencontrer au Salon de l’agriculture des concitoyens qui auraient pu avoir, dans un temps lointain, des problèmes avec lui. L’affaire pourrait impliquer des exposants avec, éventuellement, certaines complicités….

Avec cette histoire de paysans montés à la capitale, Yves Hughes renoue avec le bon polar à la Simenon dans lequel le commissaire passe beaucoup de temps à renifler les lieux pour s’imprégner de la mentalité des protagonistes et découvrir leur histoire réciproque. Moi-même enfant de la terre, je me suis senti très à l’aise au milieu du cheptel rassemblé Porte de Versailles ou dans les fermes du Cantal. Je me souviens que ma première visite à Paris fut pour visiter de la famille rue de Dantzig, là où Yann a garé sa voiture avant de rejoindre le salon.

Ce polar bucolique m’a soufflé un grand courant de nostalgie et a fait remonter à ma mémoire une belle grosse vague de souvenirs personnels…

Le roman sur le site des Ed. de L’Aube


Entendez-vous dans les campagnes

Ahmed Tiab

L’Aube


L’inspecteur Lofti Benattar de la police marseillaise est détaché en renfort des gendarmes locaux pour élucider la disparition d’un jeune de Verniers-en-Morvan, trou perdu dans le brouillard noyant presque quotidiennement la campagne morvandelle. Lofti est un miraculé, il a survécu, a pu se remettre debout et marcher après une fâcheuse défenestration. Son handicap le fait toujours souffrir mais ne l’empêche pas d’exercer son activité policière et n’a surtout pas altéré son flair. Il a quelques autres problèmes à régler avec sa famille et d’autres encore. Sur place, il rencontre Marie-Aliénor Castel de Fontaube, Ali, pour faire plus simple, une jeune journaliste stagiaire qui nourrit des ambitions dans la profession. Elle voudrait prouver à sa famille qu’elle peut faire carrière hors des circuits réservés à l’aristocratie et qu’elle peut réussir sans l’appui de son père.

Le corps du jeune disparu est rapidement retrouvé, l’enquête devient alors une enquête pour meurtre confiée à Lofti. Il bénéficie pour conduire ses investigations de l’appui des gendarmes locaux, notamment, des deux adeptes de la musculation, amateurs de belles filles et de belles mécaniques, et un brin fachos. Pour corser l’enquête, un centre de déradicalisation installé dans les environs voit ses derniers pensionnaires s’évaporer dans la nature, générant l’inquiétude des autochtones et exacerbant le nationalisme des gendarmes.

L’enquête se déroule sur fond d’affaire familiale impliquant le père de la victime et son frère, tous deux usufruitiers d’une ferme devant revenir à leurs enfants : la victime, un cousin un peu attardé et une demi-sœur, elle plutôt en avance surtout en ce qui concerne sur la gaudriole. Ces divers univers se percutent sur ce territoire noyé dans un brouillard permanent : ploucs de paysans crasseux et prompts à la baston, jeunes radicalisés en cours de déradicalisation mais surtout trafiquant de drogues, une bande de fachos, anciens miliciens, aguerris aux combats violents et pour corser le tout les inévitables zadistes qui sillonnent la France à la recherche d’un emplacement pour établir un camp de base provisoire et une fonctionnaire un peu portée sur le sexe. Dans ces pays perdus noyés dans la brume, il faut bien trouver quelques activités réjouissantes pour ne pas sombrer dans l’ennui et la morosité et s’enfermer dans la déprime.

Au milieu de ce microcosme en ébullition, Lofti essaie de comprendre, avec l’appui plus ou moins volontaire de la stagiaire de la télévision, comment et pourquoi ces meurtres et ces disparitions ont pu se dérouler dans ce coin de France profonde où ce polar ose s’égarer loin des banlieues en perpétuelle effervescence.

Le roman sur le site des Ed. de L’Aube


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