2022 – BOURGEONS DE LECTURE : ENTRE SAFI ET AGDEZ / La chronique littéraire de Denis BILLAMBOZ

DENIS BILLAMBOZ

Ces deux textes évoquent le Maroc actuel, le Maroc sous la férule d’un pouvoir autoritaire, le Maroc de ceux qui n’acceptent pas ce pouvoir. À SAFI, c’est un poète qui s’oppose au pouvoir en prenant la place du muezzin pour diffuser ses poèmes à la place de la prière. AGDEZ est le terminal d’une enquête d’un fonctionnaire onusien qui s’intègre dans le cercle des plus démunis pour enquêter sur le sort d’un autre fonctionnaire des Nations Unies cruellement assassiné. Il n’y trouvera pas que la vérité … !


Le poète de Safi

Mohamed Nedali

Editions de l’Aube


À Safi, port du Maroc sur l’Atlantique, les jeunes s’ennuient, dans l’océan les bancs de sardines se font de plus en plus rares, les conserveries ferment les unes après les autres et le chômage gangrène la population, surtout celle des jeunes qui ne savent plus comment s’occuper. Certains supportent le club de football de la ville y trouvant notamment prétexte à de belles distributions d’horions, beignes et autres châtaignes sur la tronche des supporters des clubs adverses. D’autres, savamment endoctrinés par les extrémistes religieux, se prennent pour les gardiens de la charia qu’ils entendent faire régner en punissant sévèrement ceux qui ne la respectent pas. Les deux bandes cohabitent mal sous le regard goguenard de la police qui canalise leur violence respective et, parfois, même, l’utilise pour régler quelques contentieux personnels sans passer par les procédures officielles.

Dans la marge de ce monde qui contient mal toute l’énergie accumulée au cours de ses longues séquences d’ennui, l’auteur et ses deux amis, Saïd et Najib, s’adonnent, eux, à la poésie tout en rageant de ne n’avoir aucune chance que leurs textes soient édités un jour, leur famille est bien trop pauvre pour mettre le moindre dirham dans un aussi piètre investissement. Alors, las, l’auteur commet l’irréparable, l’injure suprême, la profanation ultime, il se faufile dans le local du muezzin où il saisit son micro pour déclamer un poème très subversif :

« Peuple borné peuple ignare, / Réveille-toi ! / Sors de ta léthargie / Reviens à la vie ! / Renais au monde // … »

Les islamistes interviennent et le corrige sévèrement avant que la police s’interpose, saisisse le coupable et lui inflige une nouvelle et sévère correction. Le poète parvient cependant à s’évader et, avec l’aide de ses deux amis, tente une cavale salvatrice …

Ce roman, c’est un peu l’histoire de ce petit port, au passé riche et glorieux qui meurt peu à peu, comme bien des villes marocaines, sous les coups de la crise économique, de l’autoritarisme du pouvoir central et de la violence des islamistes. C’est aussi l’apologie des belles lettres et notamment de la poésie qui a tellement illuminé le monde arabe dans les siècles anciens et qui reste un porte grande ouverte pour les jeunes en mal d’avenir. C’est surtout une image du Maroc actuel sous la rigueur de la férule royale et un appel à la prise de conscience populaire pour sauver le peuple de la misère et de la violence. Une vive réaction pour redonner un espoir à une jeunesse qui n’a plus aucune illusion ni aucun avenir. Comme à Safi où « les habitants, …, y croupissent gentiment, de génération en génération, dans le confort abrutissant de leurs convictions religieuses ».

Je crois qu’il faut saluer le courage de Mohamed Nedali qui n’hésite pas à critiquer vertement l’autoritarisme du pouvoir et la violence obscurantiste des religieux malgré les risques qu’il encourt. Il participe à sa façon à la tentative de réveiller les populations.

Le roman sur le site de l’éditeur


Agdez, dernière page

Daniel Soil

M.E.O.


Johannes V., citoyen néerlandais expert pour les Nations Unies, en mission au Maroc, a été assassiné dans sa maison de Rabat. L’auteur de ce méfait semble être particulièrement mince, il se serait faufilé entre les barreaux protégeant une fenêtre. Certains se demandent si la minceur de l’assassin n’est pas une métaphore du choc nord-sud évoquant le gouffre entre la maigreur des uns et l’embonpoint des autres. Jean, citoyen belge, est missionné pour conduire une enquête parallèle, officieuse, assurant que les conclusions de l’enquête officielle établissent les raisons réelles ayant provoqué cet assassinat. Johannes était un fonctionnaire un peu marginal qui fréquentait tous les citoyens surtout les plus démunis et même les candidats à l’émigration rôdant dans les bois.

Arrivé à Rabat, Jean rencontre la jolie Aïcha qui lui servira de traductrice tout au long de son séjour marocain. Il n’est nullement insensible à son charme. Elle l’accompagne de réunions officielles en cocktails plus ou moins huppés, en passant par des spectacles plus ou moins incontournables (certains sont financés par le régime, d’autres sont plus simplement totalement amateurs), des rencontres plus ou moins fortuites, des visites plus ou moins touristiques. À ces occasions, Aïcha lui permet de se plonger dans le monde de Johannes, de rencontrer des gens qui ont connu Johannes, des gens qui ont partagé son engagement… « J’ai réalisé la chance que j’avais d’être, grâce à Aïcha, admis peu à peu au sein d’une société civile complexe, faite de femmes et d’hommes, couards ou courageux, actifs ou oisifs. Certains Occidentaux appréciant les gens d’ici, d’autres les détestant pour leurs immémoriales manières d’être ».

Ainsi, grâce aux relations d’Aïcha, Jean pénètre de plus en plus profondément les arcanes de la société civile marocaine. Il semblerait même que la jeune femme cherche à guider le fonctionnaire belge vers un but qui lui tiendrait à cœur, comme si elle connaissait la solution de l’énigme sans pouvoir l’évoquer. Celui-ci s’attache de plus en plus à la jeune femme dont il est amoureux ; elle, elle joue un jeu ambigu, une sorte de cache-cache sentimental enchaînant les gestes encourageants et les refus d’en accepter plus, comme si quelque chose entravait ses sentiments et ses désirs. Et si dans le meurtre de Johannes des raisons personnelles se mêlaient aux mobiles politiques ?

Daniel Soil, diplomate belge lui aussi, était en poste en Tunisie au moment du Printemps arabe, il en a tiré un roman, « L’Avenue, la Kasbah » que j’ai eu le plaisir de lire et de commenter. Avec ce nouveau texte, c’est la complexité de la société marocaine et les pouvoirs contradictoires qui l’animent qu’il évoque. Dans son texte, il rencontre tous ceux qui peuvent constituer une forme de contre-pouvoir sans pour autant constituer un front uni. De nombreux clivages existent autour d’idéologies politiques, de théories économiques et surtout des diverses religions et de leur tout aussi diverses interprétations. Le clivage entre les sexes est peut-être le plus fort, les femmes veulent leur part de pouvoir même si en sous-main, elles jouent déjà un rôle important dans la société marocaine. Elles tiennent une place importante dans ce texte et le héros, Jean, n’est surtout pas insensible à leur charme, surtout à celui de la jolie interprète.

Ce texte éclairera tous ceux qui cherchent à mieux connaître la société marocaine dans ses composantes, ses aspirations, ses forces, ses faiblesses, …, tout en leur racontant une belle histoire d’amour sur fond d’une insolite enquête pas très officielle mais très éclairante. J’ai retenu aussi dans ce texte, la forte envie, l’énorme besoin, le rôle fondamental de l’instruction dans une société encore un peu fermée autour d’un pouvoir fort et de religions un peu sclérosées.

Le roman sur le site des Editions M.E.O.


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