PROUST DU CÔTÉ JUIF d’Antoine COMPAGNON & ESSAIS de Marcel PROUST (Gallimard) / La lecture de Jean-Pierre LEGRAND

ANTOINE COMPAGNON

PROUST DU CÔTÉ JUIF ( Gallimard 2022, Bibliothèque des Histoires)

ESSAIS de Marcel PROUST (Gallimard, La Pléiade, 2022)

COVID et guerre en Ukraine mises à part, les années 2021 et 2022 sont particulières. 2021 fut l’année du 150ème anniversaire de la naissance de Proust tandis que 2022 sera celle du 100ème anniversaire de sa mort survenue le 18 novembre 1922. Rien d’étonnant donc si, ces derniers temps, l’auteur de La Recherche suscite un regain d’intérêt.

Grand spécialiste de Proust, Antoine Compagnon, a été particulièrement actif. Début de l’année, il poursuivait avec Sodome et Gomorrhe, la réédition chez Folio de l’ensemble de La Recherche. Dans la foulée, il mettait la dernière main à un ultime volume de la Pléiade, sobrement intitulé Essais tout en publiant à la Bibliothèque des Histoires une étude passionnante : Proust du côté juif.

Ce sont ces deux ouvrages qui ont retenu mon attention.

Antoine Compagnon a un profil insolite. Polytechnicien de formation, il devient un très éphémère ingénieur des ponts et chaussées avant de bifurquer vers les Lettres. Il a écrit des essais savants (Les antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthe) mais a aussi participé aux Etés de France Inter. Deux ouvrages à succès en sont résulté : Un été avec Montaigne puis, Un été avec Pascal. Il fut également l’un des maîtres d’œuvre de la dernière édition de La Recherche dans la Pléiade. Il est aujourd’hui professeur émérite au Collège de France et Académicien.


PROUST DU CÔTÉ JUIF


Cet essai a été rédigé durant le confinement du printemps 2020. Compagnon a profité de cette parenthèse forcée pour mener à bien un projet ébauché voici de longues années mais jamais mené à son terme, consacré à la réception de l’œuvre de Proust dans la communauté juive française au cours des années 1920, en particulier du côté des jeunes sionistes. L’envie encore vague de Compagnon prit avec le temps l’allure de la nécessité face à la parution d’ouvrages suspectant Proust d’antisémitisme voir d’être un « antijuif ».

Ce travail prit d’abord la forme interactive d’une sorte de feuilleton publié de semaine en semaine sur le site du Collège de France. Méthode fructueuse : l’auteur a pu intégrer quelques-uns des commentaires des internautes et, surtout, il a fait son miel de documents inédits transmis par ces derniers. Intitulé au départ « Proust sioniste » le projet a été rebaptisé face à des critiques parfois virulentes comme celle de Patrick Mimouni, un vieux contempteur de l’ami Compagnon.

Le point de départ de l’enquête menée ici est une phrase attribuée à Proust et considérée comme son ultima verba sur la question juive. Elle est abondamment citée par la critique littéraire. La voici : « Il n’y a plus personne, pas même moi, puisque je ne puis me lever, qui aille visiter, le long de la rue du Repos, le petit cimetière juif où mon grand-père, suivant le rite qu’il n’avait jamais compris, allait tous les ans poser un caillou sur la tombe de ses parents  ».

Cette citation se nimbe d’un double mystère : celui de son origine – nul jusqu’à Compagnon n’a pu en authentifier la source – et celui de sa signification : isolée d’un contexte demeuré jusqu’ici inconnu, elle prête à des interprétations antagonistes. D’aucuns concluaient que de longue date, la famille de Proust s’était éloignée du judaïsme. Dans sa remarquable biographie (Marcel Proust, Gallimard, 1996) Jean-Yves Tadié, l’autre grand spécialiste français de Proust, en inférait que Proust lui-même ne se considérait pas comme juif. D’autres encore suggéraient un respect des traditions mais totalement détachées de leur signification profonde.

Une autre citation de Proust – bien identifiée celle-là – sort d’une lettre adressée par Proust à Robert de Montesquiou, en mai 1896, en pleine affaire Dreyfus. Dans un salon, en la présence de Proust, Montesquiou avait fait une sortie assez virulente contre les juifs et l’article de Zola. Le lendemain, Proust réagit de cette manière un rien tortueuse qui était sa marque : «  (…) Je n’ai pas répondu hier à ce que vous m’avez demandé des Juifs. C’est pour cette raison très simple : si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre, ma mère est juive ; Vous comprenez que c’est une raison assez forte pour que je m’abstienne de ce genre de discussion. J’ai pensé qu’il était plus respectueux de vous écrire que de vous répondre de vive voix devant un second interlocuteur. (…) Vous auriez pu me blesser involontairement dans une discussion. »  Ici encore deux types d’analyse sont envisageables : pour les uns, Proust dissimule sa judéité en public ; au contraire, pour les autres, Proust remet les pendules à l’heure dès qu’il en a l’occasion. Mais il le fait à sa façon, sans esclandre public.

Ces deux citations sont à peu près tout ce que nous avons concernant l’attitude de Proust à l’égard de son ascendance juive et de sa position au sein de cette communauté. C’est évidemment un peu maigre. On doit donc se rabattre sur l’œuvre littéraire de Proust. Et là, surprise : son roman abonde en remarques négatives à l’endroit des juifs et multiplie ce qui, écrit aujourd’hui, nous semblerait d’inconcevables préjugés et archétypes racistes.

Qu’on en juge. De Swann malade et à la fin de sa vie, il écrit :

« Soit à cause de l’absence de ces joues qui n’étaient plus là pour le diminuer, soit que l’artériosclérose, qui est une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l’ivrognerie ou le déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d’un vieil Hébreu que d’un curieux Valois. »

Ou encore de Bloch faisant son entrée dans un salon :

 « Il avait maintenant le menton ponctué d’un « bouc », il portait un binocle, une longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme. »

Alors ? Peut-on en déduire que Proust serait antijuif, ou que comme l’écrit Patrick Mimouni, qu’on ne peut pas ne pas percevoir le fumet d’antisémitisme qui monte de Combray. Au mieux, victime de son époque, Proust pratiquerait une forme classique de haine de soi.

Antoine Compagnon ne partage pas cette vision négative qu’il suspecte de la pire erreur qui puisse contaminer toute étude : l’anachronisme et la manie de juger hier à l’aune d’aujourd’hui. Dans ce louable effort d’objectivité, l’auteur n’évite pas toute ambiguïté : il défend une thèse ; le procès, si procès il y a, sera presque systématiquement instruit à décharge.

Face aux indices troublants semés dans l’œuvre elle-même, la maigreur des éléments biographiques pourrait mener à une impasse. D’où cette idée de Compagnon qui fonde la première partie du livre : si La Recherche est farcie d’antisémitisme, comment se fait-il que les membres du mouvement sioniste naissant lui aient fait si bon accueil ? Qu’ont-ils reconnu dans ces écrits qui entrait en résonnance avec leur ressenti propre ?

Accueil de Proust et de son œuvre

Il est donc du premier intérêt de se pencher sur cet accueil réservé à Proust.

Compagnon part des différentes notices nécrologiques publiées dans les milieux juifs à la mort de Proust puis des comptes rendus plus tardifs de l’œuvre en cours de publication.

Un distinguo s’impose d’emblée. Le judaïsme institutionnel et consistorial représenté par des revues comme les Archives israélites et L’Univers israélite ne s’intéresse pas à Proust. Ce judaïsme de France est à la fois profondément assimilationniste et tatillon sur le plan cultuel. Proust est certes demi-juif mais c’est un catholique. Il n’intéresse donc pas le judaïsme « officiel » qui ne cherche pas à se l’agréger sur le plan culturel. Il ne représente pas à leurs yeux un renouveau juif de la littérature française.

À l’inverse, dans différents périodiques du sionisme militant comme les revues  Menorah, la Revue juive et Palestine, une série de jeunes écrivains et critiques saluent le romancier. Des hommes comme André Spire, Georges Cattaui, Albert Cohen et bien d’autres reconnaissent dans l’œuvre de Proust  « l’empreinte du génie juif » venant irriguer et féconder le rationalisme un peu sec du génie français. C’est d’autre part Georges Cattaui qui, le premier (son idée sera reprise par Thibaudet), décela chez Proust une parenté stylistique avec Montaigne qui lui aussi, aurait eu une mère juive. Compagnon récuse cette ascendance que d’autres tiennent pour avérée mais s’approprie cette sorte de consanguinité d’esprit unissant les deux génies : l’un comme l’autre manifestent à ses yeux cette mobilité extrême servie par une phrase ondoyante et sinueuse, multipliant les incises, les retours et les bons en avant.

Quant au traitement des personnages, loin de le blâmer, ces jeunes gens y trouvent une illustration de leur critique de l’assimilation complète prônée par le judaïsme consistorial. Albert Bloch par son dandysme et son snobisme ridicule singe le monde plus qu’il ne s’y introduit. Farouche anti-dreyfusard il finit par adopter le nom de Jacques du Rosiers, portant monocle et affectant un chic d’emprunt. C’est en réalité un personnage pathétique qui illustre le malentendu radical de l’assimilation et le drame de l’acculturation qu’elle porte en elle.  Charles Swann fait le chemin inverse. Parfaitement intégré au grand monde il est lâché par les Guermantes à cause de son dreyfusisme. Malade, il renoue avec ses origines juives. Pour Antoine Compagnon la leçon est claire : « Ces personnages contradictoires, ou même pathétiques, correspondent à la manière dont les jeunes sionistes proustiens eux-mêmes considèrent les Juifs de la Diaspora, aliénés par l’assimilation ». En d’autres termes, la remise en cause indirecte par Proust de l’assimilation des Juifs à française, s’accordait avec l’esprit du sionisme de cette époque. Revenant sur son premier titre Proust sioniste, Compagnon poursuit : « Quand je dis Proust sioniste, j’entends non pas, bien entendu, que l’homme fût sioniste, mais que ces jeunes sionistes s’emparèrent de son œuvre durant quelques années, pour faire avancer leur cause ». Inutile de dire que ces propos polémiques, qui sous-entendent une sorte de manipulation qui ferait de Proust le vecteur involontaire de la propagande sioniste, ont suscité des réactions virulentes et notamment de son infatigable contradicteur, Patrick Mimouni.

Le Caveau de Baruch Weil

Poursuivant son enquête, Antoine Compagnon tire un nouveau fil : celui du caveau de Baruch Weil. En effet, la tombe sur laquelle le grand-père de Proust emmenait son petit-fils  poser chaque année un caillou, c’est celle de l’arrière- grand-père maternel, Baruch Weil.

On sait que le mariage entre le père et la mère de Proust était un mariage mixte. Le père, Adrien Proust, célèbre médecin et professeur à la faculté de médecine,  avait épousé Jeanne Weil : de confession juive, elle ne s’est jamais convertie. Proust et son frère Robert furent, eux, baptisés dans la religion catholique, ce qui, en ce temps, était une exigence des autorités religieuses catholiques en cas de mariage mixte.

Il est donc intéressant de mieux cerner l’importance du judaïsme du côté de la branche maternelle de la famille.

Baruch est un patriarche. Né en 1780 en Alsace, il est inhumé dans le carré juif du Père-Lachaise en 1828.

Il a fait fortune dans la porcelaine. Pendant toutes ces années, il est aussi vice-président du consistoire de Paris et président des deux comités les plus importants du consistoire : le comité des écoles et le comité de bienfaisance. Mais plus encore, il est pendant 20 ans le péritomiste de la communauté. A ce titre, il a circoncis un bon millier de petits garçons juifs, dont ses propres enfants. Artisan premier de la fortune familiale, Baruch Weil est donc l’un des membres les plus éminents de la communauté juive parisienne.

Il est père d’une famille très nombreuse : une fille et six fils d’un premier lit ; quatre fils et deux filles du second.

Compagnon a dénombré treize personnes dans ce caveau. Outre Baruch et sa seconde femme, cinq enfants, trois belles-sœurs et trois petits-enfants dont Nathé Weil, le grand-père de Proust. A l’évidence, la famille Weil est très unie et profondément enracinée dans la communauté juive.

N’entrons pas dans le détail biographique de toutes ces personnes : c’est un des aspects un peu fastidieux de l’essai de Compagnon. Soulignons seulement que chacune d’entre-elles tiendra une place enviable dans les différents milieux de la société du temps.

Il n’est pas possible selon l’auteur que Nathé Weil qui a emmené Marcel sur cette tombe jusqu’à ses vingt-cinq ans ne l’ait pas entretenu du passé prestigieux de la lignée maternelle. Sa méconnaissance – commune sans doute à bien des croyants –  de la signification profonde du « rite du caillou » n’est pas comme telle un indice de rejet des traditions ; pour Compagnon, ce rituel répété tout au long des ans atteste du contraire. Toutefois chez ce libre-penseur qui se fit incinérer à sa mort en 1896, « l’observation ancestrale était devenue symbolique et ne comportait plus d’intention religieuse de sa part ».

Antoine Compagnon se sent conforté dans sa thèse de l’absence chez Proust de tout rejet de sa judéité ou d’une éventuelle tentation antisémite grâce à une espèce de miracle surgi au hasard des réactions des lecteurs de son feuilleton initial. L’un d’eux lui a en effet communiqué le brouillon d’une lettre de Proust et dont est extrait le petit texte si troublant. Ce document permet de contextualiser ces « ultima verba » qui, à vrai dire, sont bien antérieurs à la mort de Proust. Il s’agit d’une lettre de condoléance adressée à Daniel Halévy lors du décès de son père survenu en 1908. Daniel Halévy fut le condisciple de Proust à Condorcet et aussi son ami. Souvent en conflit, ils ne se sont jamais perdus de vue.

Daniel Halévy avait renié son judaïsme : avec une mère protestante et une grand-mère catholique, il prétendait qu’il n’avait plus rien de juif et que son grand-père Léon Halévy ne lui avait transmis que son nom. L’hypothèse de Compagnon est que, d’une certaine manière, Proust lui aurait fait la leçon en lui rappelant le rite immuable que lui faisait observer son grand-père Nathé Weil. Manière donc de reprocher indirectement à Daniel Halévy le reniement de sa propre identité juive. L’assertion est un brin audacieuse : elle cadre cependant assez bien avec les manières entortillées de Marcel Proust.

Le livre d’Antoine Compagnon est passionnant même si parfois le propos semble étiré dans sa volonté d’exhaustivité.
Bien que les personnages juifs de La Recherche aient souvent de quoi surprendre le lecteur d’aujourd’hui, je ne crois pas non plus qu’ils témoignent d’un antisémitisme larvé. Mais sans aller jusqu’à la haine de soi, c’est à mes yeux trop céder à l’admiration éprouvée pour Proust que de refuser d’y voir au moins la trace d’un malaise qu’il surmonte avec un humour sarcastique auquel se mêle parfois d’un peu d’autodestruction. Comme l’écrit justement Raphaël Enthoven dans son néanmoins très médiocre Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, « celui-ci ne se vivait pas comme juif tout en oubliant, avec une touchante naïveté, que les Gentils ne voyaient en lui qu’un fils d’Israël. Ainsi se crut il autorisé, fort de son agnosticisme, à passer par le regard des antisémites (dont la compagnie ne lui était pas désagréable) afin d’exercer sa méchanceté aux dépens des hébreux de La Recherche. »


ESSAIS


Composé en collaboration avec Christophe Pradeau et Mathieu Vernet ce nouveau volume de La Pléiade regroupe l’ensemble des pastiches, articles, critiques ou essais écrits par Proust tout au long de sa vie. Cet aspect de son œuvre ne doit pas être négligé : on y côtoie bon nombre des thèmes qui seront développés dans La Recherche. Du reste, avant ce coup d’éclat romanesque, Proust devait l’essentiel de sa notoriété à sa brillante collaboration à diverses revues et surtout au Figaro.

Ce nouveau volume se substitue à celui publié en 1971 pour le centenaire de la naissance de l’auteur. Ce dernier était alors affublé d’un titre à rallonge trahissant son caractère composite : Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles. Faisant référence aux Essais de Montaigne dont il fait un frère en littérature de Proust, Compagnon a préféré le titre générique et sobre d’Essais.

Là où l’ancien volume faisait un peu plus de mille pages, le nouveau en accuse presque deux mille.
D’où vient cette généreuse bedaine ? Tout d’abord, des nombreux textes inédits découverts depuis 50 ans. Ensuite, de la reprise à nouveaux frais du Contre Sainte Beuve.

Contre Sainte Beuve est une œuvre singulière. Sainte Beuve fut le plus grand critique littéraire du XIXème siècle.
A l’origine, Proust souhaitait écrire un article où il pourrait dire tout le mal qu’il pensait de la méthode biographique pratiquée par le célèbre critique. Frôlant la caricature, Proust raillait férocement l’attention excessive portée à la personnalité et aux faits et gestes des écrivains qui, selon lui, avait conduit Sainte-Beuve à préférer d’obscurs écrivaillons à Stendhal auquel il reprochait sa lourdeur, son manque de tact dans les salons. Pour Proust, qui pourtant n’applique pas toujours ce principe dans ses propres écrits critiques, «  un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vies ; il convient de rejeter une méthode qui consiste à ne pas séparer l’homme de l’œuvre »

En cours de route, Proust introduisit des éléments narratifs propres à expliciter son propos conformément à sa méthode de « critique en acte » qu’il avait déjà expérimentée à l’occasion d’autres articles. L’essai devint donc un « essai narratif » centré au départ sur une conversation du narrateur avec sa mère,  précédée du récit d’une matinée. La prolifération de la narration supplanta progressivement la dimension critique. Abandonnant le Contre Sainte-Beuve, Proust bifurqua vers l’écriture de La Recherche dans laquelle les traces du projet initial sont nombreuses.

Dans une édition de 1956, le grand éditeur Bernard de Fallois avait donné une sorte de reconstitution de ce qu’aurait pu être le Contre Sainte Beuve si Proust l’avait mené à son terme. C’était un travail fait de collages et d’assemblages parfois un peu arbitraires, comparable, dans le domaine musical, à la reconstitution de la 10ème symphonie de Mahler. En 1971 La Pléiade prit un autre chemin : seules les textes critiques furent retenus dans cette édition expurgée de tous les éléments narratifs. Compagnon et son équipe ouvrent une nouvelle voie : ils renoncent à une reconstitution peu compatible avec le travail critique d’aujourd’hui et choisissent de compiler chronologiquement les différentes strates d’écriture du projet avorté. L’ouvrage devient le Dossier du Contre Sainte-Beuve. Il faut bien convenir que l’ensemble est un peu indigeste et répétitif. Son intérêt est avant tout scientifique : nous sommes dans l’atelier de Proust.

J’avoue être resté sur ma faim : le petit volume de 1971 était bien plus maniable et les inédits nouvellement publiés ne sont pas toujours d’une lecture indispensable.  On trouvait déjà dans l’ancienne édition les articles les plus aboutis comme Journées de lecture, Sentiments filiaux d’un parricide, Journées de pèlerinage, …L’art de Proust et le plaisir du texte culminent dans ces sortes d’essais très personnels mêlant narration intime et réflexions critiques. L’édition nouvelle se dote toutefois d’un remarquable appareil critique et d’une ample et très éclairante introduction d’Antoine Compagnon.

Tout Proustien qui se respecte possède sans doute déjà l’ancienne édition mais aura certainement à cœur d’acquérir la nouvelle fût-ce, passé un premier instant de découverte, pour l’abandonner sur un rayon de sa bibliothèque. Les mauvaises langues diront que c’est le destin habituel de cette collection.


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