LES HORS-PISTES d’EDI-PHIL #3 -UN PLONGEON NOSTALGIQUE ! JAMES ELLROY – LE SHAKESPEARE DU ROMAN NOIR AMÉRICAIN ?

Numéro 3 (août 2022)

Un plongeon nostalgique !

James ELLROY

Le Shakespeare du roman noir américain ?


AVANT-PROPOS

J’ai lancé ce nouveau feuilleton, Les hors-pistes d’Edi-Phil, en 2021, pour récupérer un peu et réfléchir à rebours entre mes feuilletons destinés aux Belles phrases sur l’actualité éditoriale ou le patrimoine littéraire belges, les histoires du cinéma et de la musique. Pour revisiter et partager mes fondations de lecteur, d’auteur et de médiateur aussi.

Ainsi, dans l’épisode 1, en mars, ai-je présenté l’un de mes auteurs français préférés, Villiers de l’Isle-Adam :

Dans l’épisode 2, en août, pour fêter mes 20 ans de critique littéraire et culturelle, j’ai choisi de me remémorer mes premiers pas dans la discipline, comment j’en suis arrivé là, les impulsions, les personnes qui m’y ont mené :

Dans cet épisode 3, je vais livrer une clé supplémentaire, en republiant 3 articles consacrés au créateur littéraire qui m’a le plus marqué depuis la fin de mes années de formation et la fin de mon cursus universitaire : James ELLROY. Les deux premiers, consacrés aux romans Le dahlia noir et Underworld USA, ont été publiés par la revue Indications en 2005 et 2010, puis republiés sur la plateforme Karoo dans la foulée d’un reportage réalisé lors du passage d’Ellroy à Bruxelles en 2016.


LE DAHLIA NOIR

Pèlerins du noir, du polar, du thriller, en route vers la Mecque crépusculaire du genre, vers sa pierre (noire) angulaire. 

Imaginez un écrivain qui cumulerait les dons de Balzac, Flaubert et Dumas, soit un visionnaire social, un architecte de la phrase et du texte, un conteur qui vous emporterait au 7e ciel. Impossible ? Non, le 20e siècle a produit ce génie absolu, l’ultime romancier. Découvrez son chef-d’œuvre.


Au départ du roman, en août 1942, deux policiers qui se frôlent, qui s’espionnent de loin en loin, dont le destin semble lentement croiser les trajectoires. Le narrateur, Bucky Dwight Bleichert, « mi-lourd, 36 victoires, zéro défaite, zéro nul, jadis classé dixième par Ring magazine ». Lee Blanchard, « 43 victoires, 4 défaites, 2 nuls comme poids-lourd, autrefois attraction régulière du Legion Stadium à Hollywood ». Deux anciens espoirs de la boxe, donc, et on devine que chacun, dans les bureaux de la police de Los Angeles, ne rêve que d’un affrontement entre Bucky, l’esthète rusé, et Lee le cogneur/encaisseur. Glace et Feu. Les paris, déjà, vont bon train et ne demandent qu’à s’envoler. Le combat aura lieu et sera magnifique, comme une opération alchimique qui putréfie la matière pour la recréer plus pure et plus belle.

Une amitié est née sur les décombres des dents déchaussées et des points de suture. Un trio, car Kay, la compagne de Lee, fait office de troisième mousquetaire :

« (…) elle ne venait jamais se mettre entre nous mais elle emplissait nos deux vies, le travail terminé, avec grâce et style. »

Dans la foulée, Bleichert et Blanchard vont faire équipe. Et quelle équipe ! Aussi efficace face aux malfrats que soudée dans la vie de tous les jours :

« (…) nous allâmes ensemble partout. Au cinéma, Kay prenait la place du milieu entre nous deux et agrippait nos deux mains pendant les passages qui lui faisaient peur ; le vendredi, au Malibu Rendez-vous, aux soirées dansantes avec grand orchestre, elle alternait les danses avec l’un puis avec l’autre et elle tirait toujours au sort le veinard qui aurait droit à la dernière série de slows avec elle. »

Les planètes Blanchard et Bleichert en gravitation autour de l’astre Kay, une galaxie d’amitié et d’amour.

On n’est pas dans Starsky et Hutch ou Amicalement vôtre ! Derrière l’aventure ou le suspens, un début de conte de fées, des fausses notes laissent entendre des trajectoires plus complexes, plus sombres :

« Lee et moi, on ne couche pas ensemble. »

Qu’est-ce à dire ? Et puis, à bien y réfléchir, que font Glace et Feu dans la police alors qu’un avenir riant, la fortune les attendaient sur le ring ? Quels chemins de traverse ont pu à ce point les égarer ? Pour Bleichert, nous sommes rapidement fixés :

« (…) il lui fallait fuir des événements (…) comme la menace d’une expulsion de l’Académie lorsqu’avait éclaté au grand jour l’appartenance de son père à l’Alliance Germano-Américaine ; on avait fait pression sur lui pour qu’il dénonce à la Brigade des Etrangers les Japonais parmi lesquels il avait grandi, afin de pouvoir assurer sa nomination au L.A.P.D. (NDLR : police de Los Angeles). »

Pour Blanchard, il y a eu l’assassinat de sa sœur par un maniaque, l’envie obsessionnelle de remettre de l’ordre dans la société. Mais est-ce vraiment tout ? Cherchez la femme, peut-être. En l’occurrence, cette Kay Lake, six années d’université et deux maîtrises financées par Lee, rencontrée au cours de l’affaire qui l’a rendu célèbre. Officiellement : une brebis égarée arrachée à un maquereau. Mais dans la réalité… ?

Les scènes intimistes équivoques, les secrets des uns et des autres, les aventures proprement policières des deux héros, les rapports tortueux de Bleichert avec son père ou avec son passé, la menace représentée par l’ancien protecteur de Kay qui sort de prison ivre de vengeance, il y a de quoi remplir (et très largement) un sacré bon roman. Hum… Je vous arrête tout de suite (enfin, façon de parler : je ne suis pas flic, moi !) : nous sommes chez Ellroy et tout ceci… n’est qu’une sorte de prologue. Un prologue formidable qui a installé les personnages avec une précision d’orfèvre, une densité inégalable. On ne s’est pas encore ennuyé une minute, on a dévoré les pages quand… quand…

Blanchard et Bleichert, renseignés par un indic, sont occupés à visiter le « baisodrome » d’un redoutable assassin lorsque Bucky, suffoqué par la puanteur, se dirige vers la fenêtre et aperçoit en contrebas de l’immeuble un groupe de collègues dont les regards sont rivés en direction d’un terrain vague. Qu’ont-ils découvert ? Les deux amis se précipitent, lisent l’horreur dans les yeux de leurs frères d’armes :

« C’était une jeune fille dont le corps nu et mutilé avait été sectionné en deux au niveau de la taille. La moitié inférieure gisait dans les mauvaises herbes à quelques mètres du haut, jambes grand ouvertes. Sur la cuisse gauche, on avait découpé une large portion de chair et de la taille tranchée au sommet de la toison pubienne courait une entaille longue et ouverte. Les deux lèvres de peau étaient retroussées : il ne restait rien dans la plaie béante. La moitié supérieure était pire : les seins étaient parsemés de brûlures de cigarettes, celui de droite pendait sectionné, rattaché au torse par quelques lambeaux de peau ; celui de gauche était lacéré autour du téton. Les coupures s’enfonçaient jusqu’à l’os, mais le plus atroce de tout, c’était le visage de la fille. C’était un énorme hématome violacé, le nez écrasé, enfoncé profondément dans la cavité faciale, la bouche ouverte d’une oreille à l’autre en une plaie de sourire qui vous grimaçait à la figure comme si elle voulait en quelque sorte tourner en dérision toutes les brutalités infligées au corps. Je sus que ce sourire me suivrait toujours et que je l’emporterais dans la tombe. »

Qui parle ? Bleichert, le narrateur, ou Ellroy, l’auteur ?

« Vivante, je ne l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existe pour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l’ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu’un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s’appliquer à moi. »

Le dahlia noir. Betty Short, une call-girl de 22 ans retrouvée le 15 juin 1947 dans un terrain vague de Los Angeles, une « délinquante folle de son corps, toujours vêtue de noir ». Un fait divers réel, qui va occuper la première page des journaux durant 6 semaines et hanter définitivement Ellroy qui associe ce crime avec l’assassinat de sa propre mère dix ans plus tard par un inconnu qu’elle avait dragué. Une tragédie qui l’a envoyé valdinguer dans la drogue et l’alcool, la délinquance et le désespoir. C’est donc bien Ellroy qui s’exprime avec la tendresse sombre qui le caractérise, et la figure de sa mère apparaît en surimpression au-dessus du dahlia, cette mère à laquelle il dédie d’ailleurs son ouvrage :

« A Geneva Hilliker Ellroy (…) Mère : vingt-neuf ans plus tard, ces pages d’adieux aux lettres de sang. »

Retour au roman. Exit la présentation des personnages et de leur background. La caméra s’envole pour embrasser l’envers du décor hollywoodien. Et ce n’est pas très reluisant. Entre les bavures policières et les magouilles immobilières, l’arrivisme forcené des uns et des autres, les « canapés d’engagement » et les « bars à gouines », il y a de quoi perdre définitivement sa foi en l’humanité. On devine que Lee et Bucky ne sortiront pas indemnes d’une enquête qui les aspire inexorablement. Blanchard qui a fait du Dahlia une résurgence de sa sœur se met à carburer à la benzédrine. Bleichert, d’abord réticent, se laisse entraîner dans une aventure sulfureuse avec un sosie du Dahlia, qui se double d’une fille à papa richissime. Et l’on s’aperçoit qu’un simple souper chez les parents d’une petite amie réserve son lot d’horreurs :

« Je remarquai un épagneul naturalisé qui se tenait près de la cheminée, avec dans la gueule un journal roulé et tout jauni. Madeleine dit : – Ça, c’est Balto. Le journal, c’est le L.A. Times du 1er août 1926. C’est le jour où Papa a appris qu’il était millionnaire pour la première fois. Balto était notre chien à l’époque. Le comptable de Papa l’a appelé et a dit : « Emmett, vous êtes millionnaire ! » Daddy était en train de nettoyer ses pistolets, et Balto est arrivé avec le journal dans la gueule. Papa a voulu consacrer ce moment, aussi, il l’a abattu. Si vous regardez de près, vous verrez l’orifice de la balle dans la poitrine. Retenez votre souffle, mon joli. Voici la famille. »

La suite de la soirée est homérique, digne de toutes les anthologies, avec une conclusion à la hauteur, lorsque la plus jeune des sœurs Sprague tend une feuille à leur hôte épouvanté :

« (…) je regardai le dessin. Il nous représentait tous les deux, Madeleine et moi, nus. Madeleine avait les jambes écartées. Je me trouvais en leur milieu et je la grignotais de mes dents de lapin géantes, les dents de Bucky Bleichert. »

La suite de l’enquête et ses extraordinaires péripéties, le destin de nos personnages appartiennent à l’histoire du roman noir et du thriller, et je n’ose y toucher. Trop complexe, trop riche. Comme d’évoquer la personnalité tragique du Dahlia, l’absente omniprésente. La tâche du critique atteint ici, largement, ses limites. Une impression ? Imaginez-vous sur un rocher au milieu des chutes Victoria. Au cœur d’une jungle luxuriante qui vous inonde de ses parfums multiples, les flots déferlent de partout, sauvages et terrifiants, d’une beauté à couper le souffle aussi, à pleurer. C’est ça, Le dahlia noir. C’est ça, Ellroy.

Ellroy, on adore ou on déteste. Car on peut être légitimement rebuté par ces pages fréquentes qui sentent l’urine, la vaseline, le sang, le vomi ou le sperme ; cette plongée hallucinée et hallucinante dans le vice et la violence. Mais c’est la vie, pardi ! Et toute prise de conscience n’est-elle pas en soi salutaire ? Vaste débat. Pour ma part, je suis extrêmement ému par le romantisme noir d’Ellroy, ces éclairs de tendresse, d’amitié et d’amour, ces élans vers l’idéal, le bonheur, l’absolu qui giclent sans cesse hors de la boue du mal. La condition humaine, bouleversante.

Quoi qu’il en soit, au-delà des appréciations subjectives, il y a la vérité du talent. Un talent immense qui décline le mot Titan à tous les modes. D’abord, les proportions de l’œuvre. Le dahlia noir est un bouquin bien épais, mais que dire de l’ensemble dans lequel s’imbrique ce thriller ? Le quatuor de Los Angeles ? Des milliers de pages. Mais il y a eu la trilogie Lloyd Hopkins, auparavant,et d’autres livres. Et depuis… d’autres livres encore dont une nouvelle trilogie, Underworld USA, dont le deuxième tome compte plus de… huit cent pages ! Un nouveau Balzac, un Prométhée des Lettres ? Oui, mais… tellement plus encore. Car prenez n’importe laquelle de ses pages, elle est d’une intensité folle, sur tous les plans : narration, psychologie, description (recréation d’un milieu, d’une époque).

Ce n’est pas tout : Ellroy réussit la gageure d’une incroyable pérennité tout en se réinventant sans cesse, renouvelant son style, la construction de ses récits ou le choix de ses sujets. Ainsi passe-t-on du lyrisme sauvage du Dahlia noir au traitement de plus en plus elliptique de L.A. Confidential (magnifiquement adapté au cinéma) ou carrément syncopé, presque télégraphique, de White Jazz. D’un récit à la première personne à un roman qui juxtapose trois destins avant de les conjuguer. Oui, tout est possible avec Ellroy, comme de voir évoluer des personnages de livre en livre (les récurrences, comme chez Balzac… ou Hergé) : Russ Millard qui « ressemblait au prêtre-brave-mec des films de cinéma – celui qui a tout vu et qui file l’absolution pour tout le toutim » ; Ellis Loew (« Je crois qu’il va essayer d’étouffer tout ce qui peut la faire passer pour une roulure. Plus le public éprouvera de la sympathie pour la fille, plus ça lui fera de pub comme Procureur si jamais ce merdier passe devant un tribunal. ») ; la paire Vogel/Koenig, des gorilles sans cervelle ni scrupules capables de faire avouer n’importe quel innocent ; et tant d’autres figures inoubliables. Tout est possible, comme de se faire lâcher par un héros au beau milieu du récit. Tout.

Que dire enfin de la progression du choix de ses sujets ? Avec Lloyd Hopkins, Ellroy avait rédigé l’épopée d’un faux surhomme, une âme en peine. Avec Le quatuor, il a élargi son propos aux dimensions d’une mégapole, recréant le Los Angeles des années 47 à 60, celui de son enfance (pour entraver la fuite du temps, retrouver l’ombre de sa mère ?) ; le thriller se fond dans une puissante vision historique et panoramique : la chasse aux sorcières du sénateur Mac Carthy, les magazines à scandales, la corruption des milieux du cinéma ou de la boxe, les liquidations massives. Une fantastique saga du vice et du sang, hantée par des anges déchus en quête de rédemption.

Aujourd’hui, Ellroy est plus loin encore : dans American Tabloïd ou American Death Trip, c’est l’histoire des Etats-Unis des années 60 et 70 qu’il réécrit tout au long de nouveaux milliers de pages, l’Amérique mythique des Kennedy et de Martin Luther King, de la Mafia ou de Marilyn. Quelle sera la prochaine étape du « chien fou des Lettres américaines »? L’histoire de notre civilisation occidentale au 20e siècle ? A 57 ans, le bougre en serait bien capable. Et qui d’autre ? Que Thot, le dieu des scribes, veille et lui assure longue vie !

PS. Shakespeare, vous avez dit Shakespeare ? Oui, le Shakespeare du noir. Avec un zest de Milton ?  

UNDERWORLD USA

Un thriller shakespearien, un ballet d’âmes embourbées dans le Crime

Underworld USA achève la trilogie entamée avec American Tabloid puis American Death Trip. De quoi s’agit-il ? D’une flamboyante fresque socio-historique de l’Amérique des années 60 (jusqu’à 1972), l’envers du décor hollywoodien, entre noir cendres et rouge sang. Complots, manipulations, collusions. Maffia, FBI, Howard Hughes, affaires cubaines. Les assassinats des Kennedy et autres Luther King. Mais tout cela imbriqué magistralement dans le cours de vies, de récits qui nous tiennent haletants.


« SOUDAIN :

Le camion laitier braqua sèchement à droite et mordit le trottoir. Le volant échappa aux mains du chauffeur. Pris de panique, il écrasa les freins. Le coup de patins fit chasser l’arrière. Un fourgon blindé de la Wells Fargo percuta le flanc du camion laitier – de plein fouet.

Notez bien l’heure :

7h16 du matin, au sud de Los Angeles (…). »

Ainsi débute le dernier ouvrage de James Ellroy, qui se poursuit par la description, méticuleuse et percutante, d’un étonnant braquage. Mise en scène d’un accident, attaque d’une violence extrême, massacre des convoyeurs puis… des braqueurs par le dernier d’entre eux. Qui file, masqué, avec 16 sacs remplis de billets et 14 mallettes bourrées d’émeraudes. 4 pages à peine, vous êtes déjà essoufflé, bouleversé. Un homme apparaît :

« Physiquement, il était impressionnant. Il portait un costume de tweed et un nœud papillon écossais. De petits chiffres « 14 » étaient brodés dans la soie. Il avait abattu 14 braqueurs armés. »

Fin du préambule.

Apparition d’un narrateur qui évoque 40 ans d’études approfondies, il a posé des micros, suivi des gens, il va nous dévoiler une vérité redoutable, établir le lien caché entre « Alors » et « Maintenant », qu’il a su extraire de documents publics ou privés détournés, dérobés. Qui est-il, cet homme qui se propose de nous offrir « la vérité pure des textes sacrés et un contenu du niveau des feuilles à scandale » ? Au-delà du personnage de chair et de sang, une mise en abyme de l’auteur et de son projet global ?

On tourne la page, ce deuxième préambule. Le roman va commencer. Avec cette impression, très rapidement. Vous êtes, lecteur, devant un barrage immense, et les vannes s’ouvrent, un déluge vous emporte, vous balaie. La puissance créatrice du plus grand auteur vivant.

Ellroy. James Ellroy. Tout lecteur sensible a rencontré de ces auteurs, de ces livres qui vous changent la vie, votre rapport aux autres… ou aux autres livres. Quand j’ai découvert le triptyque Lune sanglante/A cause de la nuit/La colline aux suicidés, j’ai été émerveillé au premier degré. J’avais entamé un policier mais il s’avérait plus passionnant que n’importe quel autre, plus complexe, plus subtil, plus réaliste, plus émouvant, plus… D’un coup, toute une littérature d’énigmes et d’enquêtes m’apparut formatée, décolorée, frelatée. Qui soutenait la comparaison ? Je me suis documenté sur l’Américain, j’ai appris (avec quelle frustration, d’abord !) qu’il avait tourné le dos au succès de son héros (Lloyd Hopkins, une sorte de surhomme déjanté, mal au monde) pour se lancer dans une entreprise plus littéraire. Plus littéraire ? Je grinçais des dents. On en connaît d’autres, dans tous les arts, qui, voulant trop élever la barre de leurs capacités, y ont surtout perdu la grâce. Mais là… miracle ! Ellroy était passé à un… Quatuor (de Los Angeles), qui a tout simplement bouleversé l’histoire des Lettres, fusionnant la Grande Littérature (expériences et audaces de style, de construction, profondeur du propos, des personnages, vision du monde, peinture sociale, etc.) et le Grand Roman Populaire (intrigues magistrales, suspense, émotions). Il était le Balzac et le Flaubert du XXIe siècle, mais en même temps Dumas, Hammett, Chandler… Un auteur immense, qui se réinvente sans cesse tout en restant captivant, bouleversant.

Retour au présent ouvrage. Plus de 800 pages d’une densité folle. Aucun moment creux. L’Amérique des années 68-72, ses arcanes les plus sombres se reconstituent devant nos yeux éblouis. Nous suivons les aventures de Don Crutchfield, Dwight Holly et Wayne Tedrow. Un détective de 20 ans. Un sbire de J. Edgar Hoover, la cinquantaine fatiguée. Un ex-flic, la trentaine, trafiquant d’héroïne reconverti en courroie de transmission entre puissances occultes. Ce sont trois romans qui s’esquissent, autour de personnages ravinés par des pulsions contradictoires, aux vies pourries, chacun se débattant dans un enfer, avec des femmes/feux follets par-deçà, qui symbolisent la vie et la mort, la rédemption et la chute, une aspiration vers un Autrement possible. Ainsi, Dwight, fils d’un chef du Ku Klux Klan, s’est-il amouraché d’une idéaliste de gauche, quaker, communiste… dont le grand-père, un immigrant grec, a été lynché par ledit KKK. Et Dwight d’effacer les mentions des arrestations de sa Karen, puis de la venger contre son propre Klan (c’est le cas de le dire), en faisant transférer le petit-fils néo-nazi d’un des lyncheurs dans un quartier de prison réservé aux Noirs :

« Elle lui demanda pourquoi il avait fait cela. Il lui dit qu’il voulait lui offrir quelque chose que personne d’autre ne pouvait lui donner. »

Ellroy. Ellroy !

D’un côté, on lit un thriller grandiose. On est scotchés par les fils narratifs, leurs rebondissements, leurs coups d’éclat. On observe avec quelle maestria le maître fait converger les destins (ceux de nos 3 héros mais bien d’autres encore, ceux des gens qu’ils croisent, qu’ils aiment, qu’ils pourchassent), les enquêtes (Don et Gretchen, l’insaisissable séductrice/voleuse de milliardaires, Dwight et Joan, la Déesse rouge mystérieuse, Wayne et Reginald, le fils disparu de la belle Mary Beth), les conspirations (la neutralisation des cellules militantes noires, l’installation des casinos de la Mafia en Amérique centrale, etc.) pour nous ramener puissamment vers le braquage initial, le Zorro aux 14 trophées, le narrateur mystérieux du « Maintenant »…

D’un autre côté, il y a ces relations bouleversantes, l’Amour et l’Amitié au cœur de la fange et malgré elle, au cœur de l’Action et du Suspense, la Beauté dans l’Horreur et le Crime. L’incroyable complexité des sentiments et des motivations, la perte de Sens et sa poursuite hallucinée, la suffocation des âmes. On se balade dans la matière, poisseuse et lumineuse tout à la fois, de l’humanité. On se dit que l’homme n’est pas cet être de raison qu’on nous a si souvent dépeint. N’est-il pas, au contraire, le moins raisonnable des animaux ? Une marionnette délirante écartelée entre les mille et un fils de ses pensées ?

Me viennent, par vagues régulières, des réminiscences, irrésistibles, de Macbeth, Othello, Hamlet… ? Oui, je ne puis m’interdire d’associer Ellroy à Shakespeare*. Deux auteurs qui explosent les limites de la créativité, des genres et des tons, deux univers d’une puissance insondable, aux résonnances infinies.

James Ellroy, UNDERWORLD USA, Paris, Rivages, 2010, traduit de l’anglais (EU) par Jean-Paul Gratias, roman, 841 pages

* Un magnifique texte de Jean-Pierre Deloux (Revue Polar, Spécial James Ellroy, Rivages/Noir, Paris, 2007) vient me rassurer sur mon état mental, je ne suis pas le seul à oser ces comparaisons, l’œuvre d’Ellroy y étant saluée comme « une entreprise démesurée, authentiquement balzacienne (ou disraélienne) », visant à « montrer les coulisses et les dessous de l’histoire contemporaine en s’attachant à des personnages authentiquement shakespeariens ». 


JAMES ELLROY, LE PAPE DU ROMAN NOIR A BRUXELLLES !

Passa Porta, la Maison internationale des Littératures, a transféré l’une de ses soirées de la rue Dansaert vers le mythique Studio 4 du paquebot Flagey. En prélude au Festival America of Vincennes (du 8 au 11 septembre).

L’extraordinaire James Ellroy, immense narrateur et grand styliste, est annoncé. Lui dont tous les livres sont des chefs-d’œuvre (voir mes articles passionnés à propos du Dahlia Noir et d’Underworld USA). Ni une ni deux, on y va ! Et tant pis si mon anglais est… disons… limité.

19h45. Sous un soleil estival, ce mercredi 7 septembre 2016, une Place Flagey en fête, noire de monde, le Belga submergé, des transats en appoint.

20h15. Passa Porta s’est fait une spécialité de susciter des débats sur les grandes questions qui secouent notre société. La première partie de la soirée n’y déroge pas, qui voit quatre écrivains américains interrogés par Frank Albers, un professeur d’université anversois formé à… Harvard et Oxford. Ces auteurs ont abordé des tranches d’histoire nationale dans leurs livres (David Treuer a vécu dans une réserve indienne, Kevin Powers a participé à la guerre en Irak) et devront évoquer l’actualité de leur pays à quelques semaines des élections présidentielles, à quelques jours du quinzième anniversaire des attentats du 11 septembre. Des échanges de bonne tenue, teintés d’humour, avec une passe d’armes entre femmes, quand Jane Smiley stigmatise l’ignorance de son concitoyen lambda et se voit bousculer par la jeune Rashel Kushner, qui dénonce l’arrogance d’une certaine intelligentsia. Typiquement américain ? Hum…

21h30. Un break bienvenu au beau bar du paquebot Flagey. Qui m’inspire une observation sociologique. Il y a foule mais… on n’entend quasi parler que néerlandais. Alors que nos amis flamands sont si minoritaires à Bruxelles. Faux paradoxe : la Flandre nourrit un rempli identitaire à travers une fraction conséquente de sa population mais tout autant une ouverture, à travers d’autres (et, qui sait, parfois les mêmes ?) bien plus grande sur le monde moderne, international. Je pourrais, dans la foulée m’appesantir sur mes carences linguistiques et soulever un débat sur l’étude des langues en Communauté francophone. J’en resterai, pétrifié, à l’image du seul francophone identifié… endormi juste devant moi.

21h50. James Ellroy apparaît en compagnie du bien connu Jérôme Colin (RTBF radio et télévision), qui jouera les modérateurs, rôle qui a rarement aussi bien porté son nom vu la réputation sulfureuse du prodige littéraire en interview. James aboiera-t-il cette fois ? Il a de ces dérapages…

De fait, ça commence fort. JC présente Ellroy et évoque ses seize romans, l’Américain le coupe :

« Seize chefs-d’œuvre ! Le dernier, Perfidia, est le meilleur, « a Masterpiece », le suivant sera encore supérieur. ».

JC veut le titiller sur sa… confiance en lui, mais son interlocuteur est inébranlable :

« Je ne mens jamais (…) j’ai un contrat de confiance avec Dieu, les éditeurs, mes lecteurs pour leur donner le meilleur (…). »

JC fait de son mieux pour assurer un cadre car le fauve est lâché. Et il y parvient, notre animateur. Le débat s’avère intéressant et même émouvant. Malgré le show d’Ellroy (qui s’inscrit dans une mouvance américaine où l’auteur est souvent un excellent communicateur, assumant un rôle), sa gestuelle, ses envolées, on observe une profonde empathie du grand homme pour son public (il articule incroyablement son anglais d’Amérique pour nous faciliter la compréhension) et on décroche quelques perles, secrets de fabrication ou mystères d’une âme. Ainsi, Ellroy réalise deux moutures de chaque opus : un premier jet (des centaines de pages), pour structurer/détailler le récit, prend dix mois ; un second un an et demi, qui consiste à animer pleinement la narration en individualisant les personnages (chacun aura sa voix !), en soignant les dialogues.

Comment être aussi génial dans chaque livre et aussi productif en sus ? Simple ! Se couper quasi entièrement du monde moderne (pas de mobile, de PC, de TL chez James) et vivre reclus entre 1941 et 1972 ; travailler « comme un rat qui se faufile dans les égouts » (du crime, de l’obsession sexuelle), 8 à 14h par jour, en sachant que le temps nous est compté :

« La mortalité commence à me mordre le cul ! »

Il faut l’entendre raconter sa jeunesse dramatique (meurtre non élucidé de sa mère à dix ans, délinquance, alcool et drogues… avant la rédemption), sa volonté de survie et de bonheur, son rapport à l’américanité (tout à la fois naïve et lucide), ses futurs projets… Avec une apothéose à tomber. Quand JC lui demande (ou plutôt quand Ellroy demande à JC de lui demander…) pourquoi il écrit, il récite soudain un poème de Dylan Thomas, Mon art morose. Qui signifie qu’il écrit pour… apprendre à aimer.

Une soirée très agréable habitée par des moments de grâce. Que demander de plus ? Eh bien… j’ai pu observer mon idole à deux mètres et bavarder longuement avec son ex-épouse et meilleure amie, Helen Knode, auteure adorable et francophile, qui va remettre et traduire mes articles à celui qu’ils encensent. Des seeeeeeeeeeels !

L’interview d’Ellroy se retrouvera in extenso sur le site de Passa Porta dans quelques semaines (toute la soirée a été enregistrée) mais la RTBF/Première, en radio, en a déjà diffusé un excellent compte-rendu, dès le lendemain, dans l’émission Entrez sans frapper : séquences questions/réponses, traduction et commentaires éclairés/éclairants de Michel Dufrasne et Jérôme Colin. Un brillant package en ligne :

http://www.rtbf.be/auvio/detail_interview-exclusive-de-james-ellroy-avec-traduction?id=2139749

Edi-Phil, alias Philippe Remy-Wilkin.



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